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La Vie rêvée d'Ernesto G.

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La Vie rêvée d'Ernesto G.
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Maurice se dressa d’un bond.

– Qu’est-ce qu’il fait chaud ! Joseph, tu viens ?

– Je n’ai pas le courage.

Il partit seul en hurlant, se précipita dans l’eau et fit de grands moulinets avec les bras pour les inviter à le rejoindre.

Joseph la fixait, elle regardait ailleurs.

– Ça va, Christine ?

Elle fit oui de la tête avec un de ces sourires plissés qui s’accrochent on ne sait comment et disparaissent aussitôt.

Sergent pénétra dans le laboratoire où Joseph avait l’œil collé à son microscope tout en notant ses observations sur un carnet. Il s’assit de l’autre côté de la paillasse.

– On a un sacré problème avec ce typhus du porc, dit Joseph sans lever le nez. Le sang est excessivement virulent ainsi que l’urine, avec des transmissions par simple cohabitation. Plus embêtant, le virus est extrêmement fin, il traverse la porcelaine des bougies Chamberland et, encore plus ennuyeux, l’inoculation du virus tué par le formol n’immunise pas le porc. On va devoir abattre le troupeau.

Sergent le rejoignit, Joseph s’écarta. À son tour, il colla un œil au microscope un long moment, déplaça lentement la plaquette de verre.

– C’est un virus inconnu, murmura-t-il. On n’avait pas besoin de ça en ce moment.

Il se redressa, resta un instant silencieux, sortit une feuille de papier tachée de sa veste.

– Le docteur Rousseau a disparu. Quand Dupré est arrivé, il a trouvé cette lettre. Il nous donne sa démission. Il est parti sans demander son reste. Il n’a pas supporté la solitude, la chaleur et les moustiques, et surtout Carmona le fantôme. Il aura tenu moins de trois mois. Je le croyais plus fort. Il craignait de devenir fou, il entendait des voix. Maintenant, il n’y a plus personne à la station, or c’est la saison où on doit absolument intervenir et traiter la population si on ne veut pas avoir une recrudescence de palu. Je me suis demandé si…

– Je suis certain que vous trouverez un jeune médecin qui rêve de faire carrière à l’Institut.

– L’inconvénient, c’est leur jeunesse.

Joseph se plongea dans ses notes. Sergent soupira et se dirigea vers la porte.

– Il faut analyser en priorité la moelle osseuse des porcs.

– Je m’en occupe, dit Joseph. Au fait, est-ce que vous m’autorisez à emprunter la Juvaquatre dimanche prochain ?

C’était un bâtiment de trois étages, blanchi à la chaux, accroché à mi-parcours d’un de ces escaliers pavés qui zigzaguaient au-dessus de Bab-el-Oued et aboutissaient dans la Casbah, chemin escarpé parsemé de figuiers de Barbarie et de touffes de roseaux. Sur les paliers, des enfants jouaient à la toupie, aux noyaux d’abricots ou aux osselets, chaque maison était imbriquée à ses voisines et elles semblaient se soutenir les unes les autres.

Joseph, sur le conseil de Maurice, gara la Juvaquatre dans un virage de la rampe Valée et ils commencèrent à décharger. Il fallait gravir une vingtaine de marches, passer sous une voûte, grimper un raidillon, descendre un escalier et, après le tournant, on trouvait l’immeuble de Christine. Son appartement donnait au deuxième étage de la courette intérieure et, comme l’avait observé Maurice : « Si on n’a aucune vue, au moins il fait frais. » Il n’arrêtait pas de répéter : « Qu’est-ce qu’il fait bon ici ! »

Ils firent un premier voyage, manquèrent se casser la figure, Maurice avait mal au dos, pas que ça à faire, et trouva deux Arabes qui, pour trois francs six sous, déchargèrent, montèrent les meubles, les cartons et les caisses qui envahirent bientôt le nouveau logement de Christine.

Elle n’avait pas déménagé de gaieté de cœur et s’était résolue à prendre ce logement excentré et peu pratique, uniquement parce que le loyer était peu cher. C’était provisoire, le temps que ses finances s’améliorent, elle n’avait plus que ses cachets de théâtre depuis que Radio Alger s’était passée de ses services.

– Tu n’aurais pas dû la laisser s’installer dans ce quartier, c’est mal famé, avait dit Joseph à Maurice quand ils cherchaient l’adresse.

– J’ai voulu lui prêter de l’argent, mais tu la connais, madame est indépendante, je lui ai proposé de rester dans son appartement et de payer la part de Nelly, elle a refusé. Comme si je l’avais insultée.

– Je ne savais pas.

– J’aurais préféré. Une femme que tu ne payes pas, tu ne sais pas combien elle te coûte.

Joseph ne retrouva pas son chemin et ne s’en rendit pas compte immédiatement. Il se perdit.

Ce n’était pas étonnant, en sortant de l’immeuble, il ne fallait pas se tromper, tourner au bon endroit, il n’était pas familier de ce décor tarabiscoté. Il aurait dû prendre le deuxième escalier à droite, pas le premier. Il continua, persuadé d’être sur la bonne route. Ou probablement avait-il la tête ailleurs, quelque chose qui le tracassait et qu’il ne voulait pas reconnaître. Il se disait : « Ils commencent à me casser les pieds, ces deux-là. »

Il déboucha sur une place inconnue, revint sur ses pas, tourna à droite, monta un escalier, en descendit un autre, passa par une ruelle qu’il n’avait jamais empruntée, descendit une enfilade de marches étroites, aboutit sur un terre-plein qui servait de dépotoir, refit le chemin en sens inverse. Les maisons étaient identiques, les rues se ressemblaient. Il était désorienté. Il arriva à un carrefour, vit un vieil Arabe adossé à un mur. L’homme était posté derrière un gros fût en métal avec un couvercle sur lequel était fixée une roue de loterie multicolore.

– Un zoublie, mon ami ?

Il comprit que Joseph ignorait de quoi il parlait, leva le couvercle, plongea la main à l’intérieur et en sortit une gaufre dorée en cornet qu’il lui tendit.

– Zoublie, très bon.

Joseph goûta la gaufre.

– C’est très bon, en effet.

Le vieil Arabe fit tourner la roue, l’aiguille prit de la vitesse puis s’arrêta sur le rouge. Joseph reçut un autre biscuit et lui donna deux pièces de un franc.

– Merci, mon ami, merci.

Joseph s’éloigna vers l’est. Dans son dos, il entendait la voix du vieil homme : « Marchand d’oublies… marchand d’oublies… »

***

Depuis quelques semaines, c’était une litanie de bonnes nouvelles. Chaque jour, on apprenait dans le journal que Patton ou de Lattre avait libéré Marseille, Paris, Nîmes, Dieppe, Lyon ou Anvers. Ce 9 septembre 44 allait rester gravé dans les mémoires. Et pas seulement parce que la veille les Allemands avaient embarqué Pétain et Laval dans leur fuite.

On était débarrassé d’eux et, enfin, on respirait, on se sentait libre.

– Sergent a appelé. Il faut que vous le rejoigniez de toute urgence à l’hôpital Mustapha, avait lancé madame Armand à Joseph.

En cette journée splendide, avec son ciel immaculé, son soleil écrasant et cette délicieuse brise venant du large qui rendait la chaleur supportable, dans cette atmosphère de liesse permanente et de vie à nouveau légère, un enfant de six ans était mort de la peste. Oui, de la peste. Pas au fin fond de la Chine ou de l’Inde, en France. Pas dans un pays moyenâgeux, mais dans cette ville blanche et fière, dans une préfecture moderne, en plein milieu du XXe siècle. D’un seul coup on basculait, horrifié, trois ou quatre siècles en arrière. Et ils étaient tous atterrés.

Le médecin de famille avait soigné l’enfant pour des douleurs musculaires sans remarquer les minuscules gonflements sur sa peau. Quand les ganglions étaient apparus sur les cuisses, il était trop tard. Il était déjà déshydraté, à l’agonie. La voisine qui l’avait gardé pendant trois jours venait à son tour d’être admise à l’hôpital, ses terribles maux de tête, sa forte fièvre et le sang qu’elle crachait révélaient la redoutable peste pulmonaire, la tueuse aveugle qui ne laissait aucune chance. Le professeur Bérieux, le patron de l’hôpital, avait appelé Sergent en renfort, mais pour la peste pulmonaire, ils savaient qu’il n’y avait rien à faire, que la femme aussi était perdue, elle était comateuse et il n’existait à ce stade aucun traitement connu.

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