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Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]

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À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique. Tandis que la guerre est sur le point de ravager l'Europe, Jacques tente désespérément de sauver la paix, mais l'assassinat de Jaurès précipite le monde dans l'horreur, horreur à laquelle le jeune homme se refuse. Antoine, lui, participe au conflit. En 1918, survivant condamné par les gaz des champs de bataille, il comprend enfin le sens de la vie de son frère et les limites de la sienne.
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— « Tous des élites », confirma M. Chasle, comme si son opinion était de longue date établie.

Jacques, sur la défensive, regardait son frère, et continuait à manger, en silence.

— « Menée par de tels hommes, l’Angleterre n’a aucune envie de courir l’aventure », conclut Antoine.

Studler intervint de nouveau :

— « Alors, pourquoi Grey s’épuise-t-il, depuis dix jours, à vouloir replâtrer les choses par des trucs diplomatiques, quand le seul moyen sûr de faire reculer les Empires centraux aurait été de les avertir que, en cas de guerre, ils auraient l’Angleterre contre eux ? »

— « Eh bien, justement : c’est, paraît-il, ce qu’a fait Grey, hier, dans un entretien avec l’ambassadeur d’Allemagne. »

— « Et qu’en est-il résulté ? »

— « Rien… Rien encore… D’ailleurs, au Quai, on craint que cette déclaration ne soit trop tardive pour avoir quelque effet. »

— « Naturellement », grommela Studler. « Pourquoi avoir tant attendu ? »

— « Soyez certain que ce n’est pas par hasard », insinua Jacques. « De tous les politiciens retors qui se partagent le pouvoir en Europe, Grey semble bien le plus… »

— « Ce n’est pas du tout ce que dit Rumelles », interrompit Antoine, avec humeur ; « Rumelles a été attaché pendant trois ans à Londres ; il a souvent été en rapports avec Grey ; il en parle donc, lui, en connaissance de cause. Et il en parle, ma foi, fort intelligemment. »

— « C’est ça qui fait le charme », murmura M. Chasle, bas et comme s’adressant à lui-même.

Antoine s’était tu. Il n’avait aucune envie de discuter, ni même de raconter ce qu’il avait appris au Quai. Il était très las. Il avait passé la soirée à classer, avec Studler, des dossiers de notes médicales : à tout hasard, il tenait à laisser ses archives en ordre. Puis, après le départ du Calife, il était monté dans son bureau brûler des lettres, trier, ranger des papiers personnels. Il avait dormi deux heures, à l’aube. Dès son réveil, la lecture des journaux l’avait mis dans un état d’anxiété fébrile, que n’avaient cessé d’accroître, au cours de la matinée, les conversations, le pessimisme, le désarroi de tous. Sa consultation, ce matin, avait été particulièrement chargée. Il était sorti, harassé, de l’hôpital. Et, pour finir, cet entretien décourageant avec Rumelles… Le moral, cette fois, était sérieusement touché. La tourmente faisait chanceler les bases sur lesquelles il avait précisément construit sa vie : la science, la raison. Il découvrait soudain l’impuissance de l’esprit et, devant tant d’instincts déchaînés, l’inutilité des vertus sur lesquelles son existence laborieuse s’appuyait depuis toujours : la mesure, le bon sens, la sagesse et l’expérience, la volonté de justice… Il aurait aimé être seul, pouvoir réfléchir, lutter contre la dépression, se ressaisir, se préparer stoïquement à l’inévitable. Mais tous étaient tournés vers lui et semblaient attendre ses paroles. Il fronça les sourcils, et, rassemblant son énergie, il poursuivit :

— « Ce Grey, paraît-il, est le type de l’Anglais consciencieux, un peu défiant, un peu timoré, pas très généreux, mais d’un grand loyalisme de pensée et d’action. Tout le contraire de ce que tu crois », dit-il, en s’adressant à son frère.

— « Je le juge sur sa politique », fit Jacques.

— « Rumelles l’explique admirablement, cette politique ! Mais c’est compliqué, et je ne me rappellerai sans doute pas tout ce qu’il m’a dit… » Il soupira, et passa la main sur son front. « D’abord, Grey n’a pas les mains libres pour afficher une alliance ferme avec la France. Dans le Cabinet, il y a des hommes orientés vers l’Allemagne, comme Haldane ; et quant au peuple anglais, jusqu’à ces derniers jours, il était beaucoup plus préoccupé des difficultés irlandaises que des conséquences du meurtre de Sarajevo ; et il aurait refusé tout net l’idée d’avoir à venir se battre sur le continent pour défendre la Serbie… Donc, même si Grey avait eu la tentation d’engager plus tôt et plus nettement l’Angleterre dans le conflit, il risquait de n’être suivi, ni par ses collègues, ni par son Parlement, ni par son pays. »

Il se versa un verre de vin, ce qui lui arrivait rarement au repas de midi, et il le but d’un trait.

— « Ce n’est pas tout », reprit-il. « La question, comme toujours, est aussi d’ordre psychologique. Il semblerait que Grey, depuis le premier jour, ait eu pleinement conscience que l’Angleterre disposait de la paix et de la guerre. Mais il se serait aussi rendu compte que l’arme qu’il avait entre les mains était à double tranchant. Imaginez que le gouvernement anglais, il y a huit jours, ait donné à la France et à la Russie l’assurance publique d’un appui militaire… »

— « … nous aurions vu immédiatement Berlin changer de ton », interrompit Studler. « L’Allemagne aurait battu en retraite, forcé l’Autriche à rentrer ses griffes, et tout se serait terminé, à l’amiable, par des marchandages de chancelleries ! »

— « C’est possible, mais nullement certain. Et Grey avait, paraît-il, de bonnes raisons pour craindre le contraire : si la Russie avait appris avec certitude qu’elle pouvait compter, non seulement sur l’armée et l’argent français, mais sur la flotte et l’argent anglais, la tentation de risquer la partie, avec de tels atouts, serait sans doute devenue irrésistible… Vue sous ce jour-là », reprit Antoine, en regardant du côté de Jacques, « l’attitude de Grey prend un aspect tout différent. On comprend alors que ce soit justement son authentique désir de sauvegarder la paix qui lui ait fait adopter son jeu de bascule. Il a dit à la France : “Prenez garde, intervenez auprès de la Russie ; elle risque de vous entraîner dans un conflit pour lequel, sachez-le bien, il ne faut pas que vous comptiez sur nous.” Et, en même temps, il disait à l’Allemagne : “Attention ! Nous n’approuvons pas votre intransigeance. N’oubliez pas que notre flotte est mobilisée dans la mer du Nord ; et que nous n’avons promis à personne de rester neutres.”

Studler haussa les épaules :

— « Tout scrupuleux qu’il soit, ton Grey pourrait bien n’être qu’un grand naïf. Car la Russie devait fatalement connaître, par son service de renseignements, les menaces que Londres faisait à Berlin ; ce qui l’incitait, naturellement, à espérer l’appui anglais. Et, pendant ce temps-là, le contre-espionnage allemand rapportait à Berlin les propos peu encourageants tenus par l’Angleterre à la France et à la Russie… Et, du coup, l’Allemagne n’avait plus aucune raison de prendre au sérieux la menace anglaise… Le jeu de bascule, en fin de compte, c’est uniquement aux chances de guerre qu’il a sans doute profité ! »

C’est, d’ailleurs, à peu de chose près, ce qu’avait conclu Rumelles. Mais Antoine ne le dit pas. Il faisait une distinction méticuleuse entre les nouvelles d’ordre général qu’il pensait pouvoir, sans indiscrétion, transmettre à ses collaborateurs, et tout ce qui, dans la libre conversation du diplomate, lui semblait vues personnelles et confidences. La présence de Jacques l’inclinait à plus de circonspection encore que de coutume. Ainsi, il n’avait pas l’intention de raconter qu’on se tâtait, en haut lieu, pour savoir si le moment n’était pas venu de faire un appel direct et pressant à l’appui de la Grande-Bretagne, sous la forme, par exemple, d’une lettre personnelle du président de la République au roi George. Et, de même, il se garda bien de faire allusion à l’événement précis qui, d’après Rumelles, avait décidé Grey à jeter enfin l’épée britannique dans la balance, au cours de son entretien d’hier avec l’ambassadeur d’Allemagne. Les Allemands, paraît-il, avaient commis, l’avant-veille, le 29, une lourde maladresse : « Promettez-nous la neutralité anglaise », auraient-ils dit en substance à Londres, « nous nous engageons, après notre victoire, à respecter l’intégrité territoriale de la France : nous ne lui confisquerons que des colonies. » Ce discours outrecuidant — aggravé par le refus de s’engager à ne pas violer la neutralité belge, s’il y avait conflit, — aurait, selon Rumelles, provoqué l’indignation du Foreign Office, amené un revirement francophile dans l’esprit de tous les membres du Cabinet, et précipité plus franchement le gouvernement anglais du côté franco-russe.

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