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tant que la terre durera - tome 3

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tant que la terre durera - tome 3
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Dans la rue, les manifestants se dispersaient en chantant. Quelques agents de police apparurent, engoncés dans leurs longues capotes sombres. Ils relevèrent Abraham Danilovitch et le transportèrent dans le magasin. Un officier de gendarmerie, debout à la porte de la boutique, prenait des notes sur un calepin.

— Ils arrivent toujours trop tard, dit Levinson. On jurerait qu’ils font exprès… Enfin, je m’exprime mal… On pourrait croire, si on ne savait pas…

Une lueur suppliante passa dans ses yeux qui se chargeaient de larmes.

— Je vous donne 25 %, Michel Alexandrovitch, reprit-il.

Et il ajouta très bas :

— Il faut faire vite.

Michel revint à la table et se renversa profondément dans son fauteuil. Ce marchandage médiocre, tandis qu’on volait, qu’on tuait dans la rue, lui soulevait le cœur. Il détestait Levinson. Et, cependant, il ne pouvait se défendre d’éprouver pour lui une immense, une affreuse pitié. D’une main hésitante, comme pour vaincre les derniers scrupules de l’acheteur, Levinson tendit à Michel son étui à cigares :

— Prenez. Ils sont bons.

Michel sentit qu’une boule remontait dans sa gorge et l’étouffait lentement.

— Non, dit-il.

On frappa à la porte.

— Entrez, dit Michel.

Un petit garçon, à la tignasse rousse, aux yeux arrondis d’épouvante, parut sur le seuil et cria :

— Monsieur Levinson, ils ont pillé l’usine Schwartz. Mme Schwartz a été tuée. La police est venue trop tard.

— Shah ! Shah ! Tais-toi ! Va-t’en ! Va-t’en ! glapit Levinson d’une voix aiguë de vieille femme.

Et, se tournant vers Michel :

— Alors, nous… nous disions 30 %… mettons 35… Aïe ! Aïe !…

Il renifla. Il ne jouait plus. Il était à bout, harassé, malade.

Michel rougit, baissa la tête.

— 35 %, reprit Levinson, pâle et volubile. Mais payables à l’enlèvement. Et en espèces. Vous savez… les chèques… nous ne pouvons plus… Nos comptes en banque ne sont pas sûrs… D’un jour à l’autre…

Michel eut une moue de répulsion.

— Ne parlons pas de ça, dit-il. Je vous l’achète, votre camelote. Mais je ne paie qu’à sa prise en charge par la Compagnie de Transport.

— Mazel tov ! D’accord, monsieur Danoff ! balbutia Levinson. Vous devriez téléphoner immédiatement à la Compagnie.

— Ce sera fait.

— Alors, je peux compter que, dès ce soir…

— Dès ce soir, oui.

Levinson se moucha et regarda sa montre.

— Pourvu qu’ils ne viennent pas avant, murmura-t-il.

— Quel était votre dernier rabais ? demanda Michel.

— 35 %, dit Levinson.

Et il plissa les yeux, comme s’il s’attendait à recevoir une gifle.

— Je n’en veux pas, dit Michel. 20 me suffisent.

Levinson sursauta et frappa ses mains l’une contre l’autre :

— Vous dites ?

— 20 %, répéta Michel.

— Notre bienfaiteur ! hurla Levinson. Comme son père ! Comme son père ! Je cours à l’usine. Non. Je téléphone… Retenez un wagon… Vous devez être bien placé… Mieux que nous autres… Le père, le père tout craché… Juste, généreux… Mes enfants prieront pour vous… Une bonne affaire… Une bonne action… Une bonne action… Une bonne affaire…

Il déboutonnait et reboutonnait sa veste, machinalement, et souriait d’une manière navrante.

Michel le vit partir avec soulagement.

— À votre place, j’aurais été moins généreux avec ce Levinson, dit Akim en repoussant son assiette.

— Il était si misérable, soupira Michel. Je ne pouvais pas l’écraser.

— Et vous vous figurez qu’il vous admire et vous aime pour votre geste ?

— Je ne l’ai pas fait pour obtenir son amitié ou son admiration.

— Eh bien, tant mieux ! s’écria Akim. Car, permettez-moi de vous le dire, Levinson vous méprise. Il vous méprise, parce que vous n’avez pas su profiter de votre avantage. Ces gens-là ont une mentalité bien spéciale. Ils n’admettent pas la charité. Vous avez eu peur de les ruiner, alors que vous en aviez les moyens. Donc, vous êtes le plus ridicule des goïms.

Le maître d’hôtel changea les assiettes et déposa devant les convives deux glaces nappées de jus de fraise et entourées de biscuits blonds et roses.

— On ne mange pas trop mal ici, dit Akim. Et le public est supportable.

Un orchestre hongrois jouait sur une petite estrade ornée de branches de sapin. Des guirlandes en papier multicolore pendaient, en lourdes accolades, sous le plafond de poutres brunes. Les épaulettes des officiers, les visages las et fardés des femmes, se défaisaient dans la fumée des cigarettes.

— Et là-bas, au quartier juif, on est en train de piller, dit Michel.

— Non. Le pillage a cessé dès cinq heures de l’après-midi. Tout est rentré dans l’ordre. L’état de siège ne sera même pas proclamé.

— Vous avez l’air de le regretter.

Akim alluma un cigare et se renversa sur le dossier de sa chaise.

— Voyez-vous, mon cher, dit-il, autrefois, j’étais comme vous. Je plaignais les Juifs. J’avais même de la sympathie pour eux. Je les trouvais pittoresques, mystérieux, pleins d’attraits… Mais, peu à peu, j’ai appris à me méfier d’eux, à me défendre. Qu’on le veuille ou non, ils forment un danger pour l’État où ils s’implantent. Au lieu de se fondre à nous, ils s’érigent en communauté rivale. Ils prolifèrent sur notre sol et refusent de s’assimiler à notre peuple.

— N’est-ce pas nous qui leur supprimons cette chance ?

— Allons donc ! Qu’on leur accorde tous les droits des citoyens russes, et ils préféreront demeurer les citoyens de nulle part. Leur religion même leur interdit de trahir leur race. Elle prohibe les mariages mixtes. Elle exalte la signification messianique du sang. Elle règle le moindre geste de ses fidèles. Du lever au coucher, vos Levinson sont commandés par les cinq livres de Moïse et toutes les prophéties et arguties qui en découlent. De la façon de se moucher à celle de se coiffer, de manger, ou de boire, rien n’est laissé au hasard. Et vous voulez qu’ils adoptent nos modes, notre foi, notre politique ?

— Certes, dit Michel. Mais ne peut-on, au moins, vivre en bonne intelligence avec eux ?

— Ils ne le voudraient pas eux-mêmes, dit Akim. Car, traités avec douceur, les membres de la communauté seraient tentés de rompre avec leurs traditions. C’est dans la persécution que les Juifs retrempent leur force. Le danger les resserre. Les coups de trique leur donnent du génie. Quelle gloire pour une race d’être la victime éternelle ! Y avez-vous songé ?

— Mais que reprochez-vous aux Juifs ? demanda Michel en souriant. Leur race ou leur religion ?

— Je leur reproche d’avoir une religion qui ne vaut que pour leur race, et d’être une race qui ne peut exister hors de sa religion.

— Un Juif converti demeure donc, pour vous, un espion délégué par sa race ?

— En quelque sorte.

— Mais les sources humaines du christianisme sont juives. Être antisémite, c’est être antichrétien.

— Je ne vois pas si loin, dit Akim. Je ne fais pas de théorie.

— Vous avez tort. Quel a été le sens de la révélation chrétienne ? Le christianisme est apparu dans un monde livré à des religions de tribus, de castes et de races. Et il a vaincu ce particularisme. Il a fondé un espoir nouveau, concevable pour tous. Il a enseigné qu’il n’y avait plus de Juifs, d’Égyptiens, de Turcs, de Romains, de Grecs, mais des hommes. Et, lorsque vous attaquez une nationalité au nom du christianisme, vous commettez une hérésie énorme. Vous adoptez l’attitude même des Juifs contre le Christ. Vous crucifiez le Christ une seconde fois.

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