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Couleurs de l'incendie

Электронная книга - «Couleurs de l'incendie». Краткое содержание книги:

Février 1927. Le Tout-Paris assiste aux obsèques de Marcel Péricourt. Sa fille, Madeleine, doit prendre la tête de l’empire financier dont elle est l’héritière, mais le destin en décide autrement. Son fils, Paul, d’un geste inattendu et tragique, va placer Madeleine sur le chemin de la ruine et du déclassement.
Face à l’adversité des hommes, à la cupidité de son époque, à la corruption de son milieu et à l’ambition de son entourage, Madeleine devra déployer des trésors d’intelligence, d’énergie mais aussi de machiavélisme pour survivre et reconstruire sa vie. Tâche d’autant plus difficile dans une France qui observe, impuissante, les premières couleurs de l’incendie qui va ravager l'Europe.
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Elle l’aurait tué si elle s’était précipitée chez lui aussitôt, si elle était montée sans réfléchir. Elle aurait frappé et, dès l’ouverture de la porte, elle se serait jetée sur lui les deux bras tendus. Elle l’aurait alors repoussé si puissamment qu’il aurait reculé jusqu’à la fenêtre ouverte et, à l’instant où ses jambes auraient senti l’appui, il aurait compris, et il aurait basculé dans le vide en hurlant. Elle se serait penchée, aurait assisté à sa chute, le corps curieusement replié en position fœtale serait d’abord tombé sur le capot d’un camion, aurait rebondi et atterri sur la chaussée avec un bruit sourd, une voiture aurait freiné, mais n’aurait pu éviter le choc…

Oui, si elle s’était précipitée tout de suite, peut-être…

Mais elle ne l’avait pas fait et cela ne tenait pas seulement à l’énergie qui lui manquait, à la peur des conséquences auxquelles, pour être honnête, elle ne songea pas un instant.

Non, c’est parce qu’elle aussi était coupable.

Qu’avait-elle fait, mon Dieu, quel épouvantable champ de ruines elle avait provoqué…

Paul retrouva son calme. Ces révélations l’avaient épuisé, mais deux jours plus tard, il recommençait à manger, à écouter un peu de musique, Madeleine eut le sentiment confus qu’il était soulagé.

Mais pas elle.

On irait au commissariat. Mieux : le commissaire viendrait ici recueillir la plainte, enregistrer les faits, c’est tout.

Paul s’agitait, tournait la tête en tous sens en criant :

— Je… j… ja… ja… mais !

Madeleine jura qu’on ferait comme il voudrait, mais elle revint à la charge à deux reprises, provoquant chaque fois une nouvelle crise de panique, Paul ne voulait pas répéter tout cela, à personne ! Jamais !

Quand il regrettait de lui en avoir parlé à elle, elle se jetait à ses pieds, lui demandait pardon, elle ne savait même plus pourquoi.

Ce qui ressortit clairement de cette semaine confuse, c’est que Paul ne témoignerait jamais, il serait incapable de surmonter pareille épreuve.

Elle lui jura de ne jamais plus en parler, Paul fit signe qu’il comprenait, mais toute sa personne trahissait une rancune contre sa mère qui mit du temps, beaucoup de temps à s’apaiser.

Madeleine ajouta à la liste des fautes et des maux celui d’avoir proposé à Paul de souffrir une seconde fois en faisant des aveux qui avaient mis de longues années à émerger.

Des années qui débouchaient sur une décision prise en une seconde.

Elle alla à son secrétaire, l’ouvrit et, d’une traite, sans une hésitation, sans une rature, écrivit :

Paris, le 9 janvier 1929

Cher André,

Je suis bien navrée de ce qui est arrivé lors de votre venue. Paul a fait un affreux cauchemar qui nous a fait bien peur. Et qui, hélas, nous a privés de votre aimable visite.

Ne lui en veuillez pas, ne nous en veuillez pas. Vous êtes toujours le bienvenu, vous le savez.

Il y avait un petit quelque chose pour vous, pour la Noël, que Paul brûlait d’envie de vous offrir.

Ne nous faites pas languir, revenez-nous vite.

Votre amie et affectionnée,

Madeleine

1933

Pour que les dieux s’amusent beaucoup, il faut que le héros tombe de haut.

D’après Jean Cocteau

20

Le 7 janvier, à la Tour d’Argent, Lobgeois fut le dernier à se lever à l’arrivée de Gustave Joubert, ce qui en disait long sur son état d’esprit. Sacchetti frappa discrètement deux fois dans ses mains ; après un instant de flottement on se mit à applaudir, brièvement, mais c’était suffisant pour que Gustave dise, allons, allons, mes amis. Il souriait largement, on le saluait avec chaleur. Lobgeois lui tendit la main en détournant les yeux, Gustave s’excusa pour le retard, quelle modestie, on était prêt à tout lui pardonner. Depuis quinze jours, il était le grand homme.

Brouhaha, chaises remuées, cliquetis de couverts, on entendit un premier bouchon de champagne, les serveurs approchèrent, on leva son verre. Une voix, quelque part : Un discours !

Gustave refusa humblement.

— Mais le champagne est pour moi !

On rit, ha ha ha, Gustave n’était pas plus drôle que l’an passé, mais c’était l’an passé.

Lobgeois, dans un geste de désespoir, s’était placé face à lui, on se frottait les mains d’avance de la passe d’armes que cela annonçait. Les hostilités ne seraient pas déclenchées avant l’arrivée du canard aux navets, en attendant, on papota en commençant comme toujours par la politique. Cette année, pas de place pour la polémique, l’unanimité fut spontanée, la gauche revenue au pouvoir, quelle plaie.

Aux dernières législatives, les espoirs que le petit groupe de centraliens avait placés en Tardieu n’avaient pas été partagés par les électeurs. Rien d’étonnant, ce modernisateur n’avait pas réussi à moderniser grand-chose, sa confiance dans une politique de prospérité n’avait guère été qu’une confiance en lui-même.

— Le pays, dit quelqu’un, devrait tout de même prendre conscience que les réformes sont indispensables !

Cela traduisait bien l’état d’esprit du groupe, mais c’était sentencieux comme une phrase politique, or, dans ce groupe comme à peu près partout ailleurs, la politique n’avait pas bonne presse. Outre que les scandales à répétition avaient usé les meilleures volontés et ébranlé les plus solides convictions, on estimait que personne n’avait eu le courage de prendre les mesures nécessaires contre les pesanteurs françaises. Sacchetti synthétisa l’opinion générale avec son habileté légendaire :

— Il serait temps de laisser faire ceux qui savent faire !

On achevait seulement les entrées, la grande idée était déjà sur la table. Cela traduisait l’impatience d’entendre Joubert.

Pour bien comprendre cette fébrilité, il est sans doute utile d’expliquer au lecteur ce qui s’était passé pendant ces trois années, depuis qu’à la fin de 1929 Gustave s’était outrageusement enrichi grâce au pétrole irakien dans les conditions que l’on sait.

Pour la première fois de sa vie, l’argent lui donnait le sentiment d’avoir le choix. L’industrie l’excitait et ce, d’autant plus que ses doutes sur l’avenir des banques ne cessaient de se confirmer. Le naufrage spectaculaire de la banque Oustric entraînant celle de la banque Adam avait envoyé par le fond plus d’un milliard de francs. Les établissements petits ou moyens, comme celui que Marcel Péricourt avait fondé, étaient les plus fragiles et, partant, les plus menacés.

Gustave s’était alors intéressé aux Éts Souchon, une entreprise de mécanique générale de Clichy toujours dirigée par son fondateur, dont les deux fils étaient morts pendant la Grande Guerre. Six machines-outils un peu obsolètes, une vingtaine d’ouvriers d’une moyenne d’âge inquiétante, une clientèle qui rétrécissait comme peau de chagrin… Le profil idéal pour recevoir une proposition de rachat, à laquelle Alfred Souchon, faute de descendants, s’était résolu. Gustave Joubert n’avait pas tardé à se féliciter de son intuition. La faillite du Creditanstalt, qui avait précédé celle de la Danat Bank allemande, qui elle-même avait précédé de peu celle de la Banque nationale de crédit, confirma que le bateau bancaire prenait l’eau de toutes parts.

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