Le Standinge. Le savoir-vivre selon Bérurier [fr]
- Автор: Дар Фредерик
- Год: 1999
- Язык: французский
- Год: Fleuve Noir
- ISBN: 2-265-06719-9
- Жанр: Иронические детективы
Электронная книга - «Le Standinge. Le savoir-vivre selon Bérurier [fr]». Краткое содержание книги:
Ce qu'il faut faire pour accéder aux belles manières est aussi important que ce qu'il convient d'éviter.
Celui qui se mouche dans les rideaux et boit l'eau de son rince-doigts est condamné.
Avec ce book, on va essayer d'acquérir une couche de vernis à séchage instantané. Pour cela, suivez le guide et, pareil à Béru, vous deviendrez des milords !
« Digne, je retourne dans ma chambrée. Le lendemain, il flottait.
« L’Herckmann me fait descendre dans la cour, l’air sinistre.
« “A plat ventre !” qu’il brame en me désignant la boue.
« “Je vais tacher mon beau costume”, je proteste.
« “Dix jours ! Et à plat ventre !” s’égosille l’adjudante. Y a fallu que je l’obtempère. Des heures, ça a duré. J’avais de la glaise jusqu’au trognon, dans les tifs, dans les oreilles, les narines, la bouche, les dents creuses. Je me demande des fois s’il m’en reste pas encore. Le lendemain il m’a forcé de recommencer, et le lendemain du lendemain… Un vrai calvaire ! Une calamité calamiteuse ! J’avais des idées de désertion. Pour finir je suis été trouver le commandant et comme il pigeait bien la vie, et qu’il aimait pas la rondelle magique, il m’a muté. »
Béru toussote.
— Bon, continue le Conférencier, je rentre dans le civil, je me fais poulet ; et je me marie, du temps passe. Un soir, j’étais à la Mondaine, on opère une descente dans un hôtel pouilladin de la Goutte-d’Or. Et quoi t’est-ce que je déniche, en train de bien faire avec un mataf ? Mon ancien adjudant. Mort de mes os ! j’en grelottais de joie. Je me le fais mettre au frais. Il m’avait pas reconnu vu que j’avais pris de la bonbonne. Nous voilà en tête à tête dans mon burlingue.
« “O Herckmann ! je soupire, si tu m’appellerais ta petite fille, pour voir”… »
Bérurier masse ses phalanges rétrospectivement endolories.
— Cette fiesta, les mecs, rêvasse-t-il. Cette fiesta, ç’a été une des plus belles de ma carrière !
Puis, chassant ses tumultueux souvenirs, il conclut.
— Le jeune homme, voyez-vous, faut le mettre en garde contre les pédaleurs de charme. Les dabes rétrogrades les alertent seulement sur la chtouille, alors que les maladies vénitiennes, de nos jours, avec un verre à liqueur de pénicilloche on les guérit. C’est contre les hommes qu’il faut le prévenir, pas contre les dames. Sinon il est pris au dépourvu et se laisse placer sur une rampe de lancement avant d’avoir pigé. Bien sûr, s’il veut faire une carrière dans le cinoche ou la couture, ça aide. Dans l’antiquité et la coiffure idem ; mais à part ces quatre branches que je cause, s’entraîner à prendre du vase, croyez-moi, c’est pas un placement de père de famille !
Le Solennel se tait, les parois des soufflets collées.
— Faut interrompre ? demande-t-il, je fais dans la longueur aujourd’hui biscotte le chapitre est prépondérant.
Nous nous consultons par des hochements de tête. Certains regardent leurs tocantes.
Je prends la responsabilité.
— M’sieur le professeur, interpellé-je, les plus pressés n’ont qu’à filer, les autres resteront.
— Gi go ! répond le professeur de bonnes manières.
Un jeune gars qui frétille du kangourou depuis un moment se dresse, un peu gêné, et bredouille qu’il a rendez-vous chez le dentiste. Béru le flagelle d’un regard limoneux comme une tanche.
— C’est ça, va te faire couronner la molaire, mon grand, lui dit-il. Mais c’est pas avec une ratiche colmatée que tu pourras éduquer tes grands garçons, plus tard.
Le condisciple fuit sous les huées. Béru hausse les épaules.
— Se défoncer la bagouze pour s’entendre répondre le dentiste, soupire-t-il, ça incite pas au professorat !
Mais il a l’abnégation rapide.
— Faut que je dise une broque sur la façon de jaffer des jeunes gens. J’ai remarqué que de nos jours, le jeune homme se nourrit mal. Il la trouve secondaire, la becquetance, presque superflue. Il tortore n’importe quoi, n’importe où. C’est désastreux comme mœurs, cette négligence. Ça pousse le gargotier au bâclage. Ça développe l’hamburgère, cette tristesse de la nouvelle cuisine. Des boulettes, comme à vot’ Médor ! La carotte râpée, la viande hachée, le yaourt, v’là le menu de l’adolescent moderne ! Je jure ! Ou alors, pour les snobinards le sandwich-clube ; autrement dit de la poubelle en tartines ! On y trouve de tout : des bouts de tomate, des miettes de poulet… comme si ça serait déjà été bouffé une première fois ! Très peu pour moi, merci ! La faillite de la mange, c’est dramatique ; car enfin le Français, à part le Gaullisme sauveur, qu’est-ce qu’il a pour se faire valoir ? La 2 CV, le petit Larousse et sa cuisine, non ? Vous voyez autre chose, vous ? Le jeune homme, maintenant, la mangeaille lui fait honte. Gandhi ! il est bon pour gober le repas-pilule ! Ou même le repas-suppositoire ! Un coup de pouce dans le train et le voilà calorifugé à bloc, la panse garnie, la vitamine en place !
Le Gros en a des ondulations dans le baquet. Sa bedaine frissonne, comme une eau sous la bourrasque.
— Quand j’étais moujingue, ma petite institutrice répétait « il faut manger pour vivre, et non vivre pour manger ». Seulement, lorsqu’on s’annonçait à une heure et demie, après la mi-temps, ça reniflait la persillade dans la cour, ou bien la friture, ou bien le civet grand-mère. Elle en était pas au poultok aux hormones ni à la charcuterie sous cellophane, cette chérie. Elle mijotait du délicat, du vigoureux. Je me rappelle d’un sauté de chevreau au vin blanc qu’a parfumé la classe pendant deux jours et qui m’a fait bavasser plein mon cahier.
« Même notre curé, en chaire, il donnait des recettes de cuisine. Comme quoi l’Eglise elle-même condamne pas la boustifaille. Rappelez-vous le bon Jean XXIII avec sa brioche carrossée par Maserati ; on aurait dit qu’il se planquait la tiare sous la soutane ! Ça lui était pas venu par l’opération du Saint-Esprit, un pareil durillon de comptoir. Le Saint-Esprit, jusqu’à preuve du contraire, il fait que les dames. Women only ! J’affirme donc qu’apprendre à manger aux mômes, c’est la base de leur éducation. L’homme qu’aime et qui sait tortorer ne peut jamais être un vilain bonhomme. Ça rend bon, la table. Ça noblit l’âme.
Le Gros promène avec lenteur une langue à cacheter les immenses enveloppes en papier kraft sur ses lèvres goulues, torchant confusément une sarabande monstre de repas délicats et copieux. Il est la statue vivante des nourritures solides ; leur ardent résultat, leur sous-produit altier.
— C’est grâce à la tortore que je m’ai marié, révèle-t-il. A l’époque où j’ai connu Berthe, autrement dit madame Bérurier, je logeais à Issy-les-Moulineaux où que j’avais une piaule de jeune homme. J’étais gardien de la paix alors. Berthy était serveuse dans un petit restaurant, pas loin de la mairie.
Sa Majesté a une moue indulgente.
— Ceci et cela entre nous, œuf corse, chuchote le Confus. Maintenant que j’ai opinion sur rue et que me voilà inspecteur principal, presque et probable futur commissaire, on évite d’évoquer. Le standinge, ça consiste aussi à oublier les méchants débuts, ou bien à en causer comme d’une bonne rigolade. Ma bourgeoise aime pas que je rappelle ses entre-ses-dents.
Il a l’orbite noyée.
— Fallait voir, pourtant, la manière qu’elle te vous les servait, les z’hors-d’œuvre variés, les côtes de porc-spaghetti, les crèmes renversées et les carafes de côtes-du-Rhône !
« Une vraie petite fée magicienne. Des quatre assiettes garnies à la fois elle charriait, d’un même bras, le coude arrondi pour faire tablette. Elle allait de table en table, se déchargeant à droite, à gauche, sans que les papouilles des clients la gênassent et lui fissent tomber un plat. Et puis le mot pour rire. La vivacité d’esprit, dans ce métier, c’est important. Une supposition, un mecton laissait choir sa fourchette ; Berthe c’était pas le genre hypocrite, le côté “Bougez-pas-je-vais-vous-la changer !” Non ! Elle la ramassait, l’essuyait du coin de son coquin tablier blanc en faisant comme ça au quidame : “Comme ça serait la même que je vous ramènerais, c’est pas la peine que j’allasse me balader en cuisine avec” ! Ça détendait la clille, des boutades pareilles. De même, une autre supposition qu’un rouscailleur se mette à ronfler comme quoi les petits pois étaient aigres, ma Berthy, très deux cents volts, répondait “Et pourquoi t’est-ce que vous ne vous les colleriez pas au derrière s’ils sont pas assez bons pour vot’ bec, monseigneur ?” La salle se marrait à bloc et le rechigneur jaffait ses aigreurs sans plus piper. Vous voyez ? Elle me plaisait bien, cette jouvencelle. Maintenant elle s’est un peu laissé envahir, même qu’elle est à Brides-les-Bains pour essayer de s’épousseter quelques kilogrammes ; mais à l’époque dont au sujet de laquelle il est question, Berthy c’était de la pinupe carrossée grand luxe, avec les accessoires en place, les freins à tambour, la fourche télescopique et les sacoches-campinges bien arrimées au porte-bagages. Un premier lot, quoi ! Le dommage c’est qu’elle grattait pour un vieux bougnat moustachu, un veuf : le père Hippolyte. Sa vioque s’était farci un autobus de la ligne 20 en plein placard, un matin qu’elle draguait du côté de Saint-Lago. Juste au déboulé de la cour de Rome, près des grilles. Depuis lors, il arrêtait pas de chasser derrière les cotillons de Berthe. Un valseur comme çui de madame ma femme, nécessairement, ça porte aux sens, ça déclenche tout un panorama de mirages dans l’esprit du bonhomme en panne de brancards.