Les Essais - Livre II
- Автор: Монтень Мишель
- Язык: французский
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:
52. Un ambassadeur de la ville d'Abdère, après avoir longuement parlé au roi Agis de Sparte, lui demanda : « Eh bien, sire, quelle réponse veux-tu que je rapporte à mes concitoyens ? » — « Que je t'ai laissé dire tout ce que tu as voulu, et tant que tu as voulu, sans jamais dire un mot. » N'est-ce pas là un silence éloquent et bien intelligible ?
53. Au reste, existe-t-il une sorte de savoir-faire humain que nous ne retrouvons pas dans les actions des animaux ? Est-il une société réglée avec plus d'ordre, avec une plus grande diversité de charges et d'offices, et maintenue avec plus de constance, que celle des abeilles ? Et pouvons-nous imaginer qu'une telle organisation des fonctions et des actions puisse se faire sans l'usage de la raison et de la sagesse192 ?
De ces signes et de ces exemples, certains ont dit
Que les abeilles avaient reçu une part de l'âme divine
Et des émanations célestes.
[Virgile Géorgiques IV, 219]
54. Les hirondelles que nous voyons, au retour du printemps, fureter dans tous les coins de nos maisons, cherchent-elles sans jugement, et choisissent-elles sans discernement, entre mille endroits, celui qui est le plus commode pour s'y installer ? Et dans le bel et admirable agencement de leurs édifices, comment les oiseaux pourraient-ils utiliser une forme carrée plutôt qu'une ronde, un angle obtus plutôt qu'un angle droit, sans en connaître les qualités et les conséquences ? Prennent-ils tantôt de l'eau, tantôt de l'argile, sans savoir que ce qui est dur s'amollit quand on l'humecte ? Mettent-ils de la mousse ou du duvet sur le plancher de leur palais sans avoir prévu que les membres fragiles de leurs petits y seront plus au doux et plus à l'aise ? Se protègent-ils du vent pluvieux et disposent-ils leur nid à l'est sans connaître les caractéristiques différentes de ces vents et sans tenir compte du fait que l'un est pour eux meilleur que l'autre ? Pourquoi l'araignée tisse-t-elle sa toile plus serrée en un endroit et plus lâche à l'autre, utilise ici tel nœud et tel autre ailleurs, si elle n'est pas capable de réfléchir, de raisonner et de conclure ?
55. Nous voyons bien dans la plupart de leurs ouvrages à quel point les animaux sont supérieurs à nous, et combien notre artisanat193 peine à les imiter. Nous pouvons toutefois observer dans nos travaux, même les plus grossiers, les facultés que nous y employons, et comment notre âme s'y implique de toutes ses forces. Pourquoi en serait-il autrement chez eux ? Pourquoi attribuer à je ne sais quelle disposition naturelle et servile les ouvrages qui surpassent tout ce que nous parvenons à faire, que ce soit naturellement ou par le moyen de l'art ? En cela d'ailleurs, nous leur reconnaissons un très grand avantage sur nous, puisque la nature, avec une douceur maternelle, les accompagne et les guide, comme si elle les prenait par la main, dans toutes les actions et les agréments de leur vie, alors qu'elle nous abandonne, nous, au hasard et au destin, contraints que nous sommes alors d'inventer les choses nécessaires à notre conservation ; et qu'elle nous refuse parfois les moyens de parvenir par quelque organisation et effort de l'esprit que ce soit, à l'habileté naturelle qui est celle des animaux : leur stupidité de bêtes surpasse très facilement pour toutes les choses utiles, tout ce dont est capable notre divine intelligence.
56. Vraiment, à ce compte-là, nous aurions bien raison d'appeler la Nature une très injuste marâtre. Mais il n'en est rien : notre organisme194 n'est pas si difforme et si anormal. Nature a choyé toutes ses créatures, il n'en est aucune qu'elle n'ait bien dotée de tous les moyens nécessaires pour se protéger elle-même. J'entends couramment les hommes — que la versatilité de leurs sentiments porte tantôt aux nues, tantôt les ravale aux antipodes — se plaindre de ce que nous sommes le seul animal abandonné, nu sur la terre, entravé et n'ayant pour s'armer et se couvrir que les dépouilles des autres, alors que toutes les autres créatures ont été pourvues par la nature de coquilles, de gousses, d'écorce, de poil, de laine, de pointes, de cuir, de bourre, de plume, d'écailles, de toison ou de soie selon leur besoin ; alors qu'elle les a armées de griffes, de dents, de cornes, pour attaquer et se défendre ; qu'elle leur a même enseigné ce qui leur convient à chacune : nager, courir, voler, chanter, alors que l'homme ne sait ni marcher, ni parler, ni manger, et seulement pleurer sans apprentissage...
L'enfant gît, semblable au matelot que les flots déchaînés
Ont jeté au rivage, tout nu, à terre, incapable de parler,
Démuni de tout ce qui est nécessaire pour vivre,
À l'instant même où la nature l'arrache
Du ventre de sa mère et le projette vers la lumière ;
Il remplit de ses vagissements plaintifs le lieu où il est né,
Et il a quelque raison de le faire puisqu'il lui reste
Tant de maux à supporter au cours de sa vie !
Au contraire, les animaux domestiques de toute espèce,
Gros et petits, croissent sans peine.
Ils n'ont pas besoin de hochets bruyants,
Ni du babillage d'une nourrice caressante ;
Ils n'ont pas besoin de vêtements variés selon les saisons,
Non plus que d'armes ou de hautes murailles
Pour défendre leur bien : la Terre
Et la nature inventive leur fournissent tout à foison.
[Lucrèce De la Nature V, 223 sq]
Eh bien ! Des plaintes comme celle-là n'ont pas de raison d'être : il y a dans l'organisation du monde une égalité et un rapport plus uniforme qu'il n'y paraît entre les animaux et nous-mêmes.
57. Notre peau résiste autant que la leur aux injures du temps : en témoignent ces peuples qui n'ont pas encore fait usage de vêtements. Nos ancêtres Gaulois n'étaient guère vêtus, pas plus que nos voisins les Irlandais, sous un ciel pourtant bien froid. Mais nous en jugeons bien par nous-mêmes : car tous les endroits de notre corps que nous aimons offrir au vent et à l'air sont ceux qui sont faits pour le supporter195. S'il est une partie de nous-mêmes qui semble devoir craindre le froid, ce devrait être l'estomac, où se fait la digestion : nos pères le laissaient découvert, et nos dames, aussi tendres et délicates soient-elles, sont bien souvent décolletées jusqu'au nombril. Les bandes et emmaillotements des enfants ne sont pas non plus nécessaires : les mères lacédémoniennes élevaient les leurs en laissant toute liberté à leurs membres, sans les attacher ni les envelopper. Notre façon de pleurer est commune à la plupart des animaux, et il n'en est guère qui ne se plaignent et gémissent longtemps encore après leur naissance, car c'est un comportement bien naturel dans la faiblesse où ils se trouvent. Quant à l'usage de se nourrir, il est naturel chez nous comme chez eux, et ne nécessite pas d'apprentissage.