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La griffe du demi-dieu [The Claw of the Conciliator - fr]

Электронная книга - «La griffe du demi-dieu [The Claw of the Conciliator - fr]». Краткое содержание книги:

Severian le bourreau, exclu de sa guilde pour avoir montré de la pitié à une prisonnière trop aimée, a pris le chemin de Thrax, la cité de l'exil. Armé de Terminus Est, son épée, et d'un bijou mystérieux dont il constate sans les comprendre les pouvoirs thaumaturgiques, Severian entre au service de Vodalus, le hors-la-loi, le nécrophage, dont les rites énigmatiques jettent un pont, peut-être illusoire, entre la vie et la mort.
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Je lui répondis m’en souvenir.

« Je n’avais jamais aimé auparavant, jamais depuis le moment où l’équipage avait été dispersé.

— Si tu ne peux pas manger davantage, tu devrais te reposer, maintenant.

— Sévérian. » Il me saisit par l’épaule comme il avait fait auparavant, mais avec sa main d’acier, cette fois ; je la sentis aussi puissante qu’un serre-joint. « Il faut que tu me parles. Je ne peux plus supporter la confusion d’esprit dans laquelle je me trouve. »

Pendant un moment, je lui racontai tout ce qui me passa par la tête, sans qu’il me donnât la réplique. Puis je me rappelai Thècle, qui, si souvent, s’était sentie oppressée de cette manière. Elle aimait alors que je lui lise quelque chose ; je pris le petit livre brun, et l’ouvris au hasard.

17. Conte de l’étudiant et de son fils

I. La redoute des magiciens

Il était une fois, sur les rives d’une mer qu’aucune étrave ne labourait, une ville aux tours de pierre pâle. C’est là que demeuraient les sages. Dans cette ville régnait une loi, et rôdait une malédiction. Voici quelle était la loi : deux voies s’offraient à tous les habitants, qui devaient choisir l’une ou l’autre pour la vie. Ils pouvaient s’élever parmi les sages, et revêtir alors le capuchon aux mille couleurs, ou bien étaient obligés de quitter la ville et d’aller vivre dans le monde inamical.

Or il y avait un homme qui, longtemps, avait étudié les secrets de la magie connus dans cette ville, lesquels étaient ceux de presque toute la magie du monde. Mais advint le temps pour lui d’avoir à choisir son chemin. Au cœur de l’été, à l’époque où les fleurs hissent leurs têtes jaunes même hors des trous de la muraille qui domine la mer, insouciantes, il alla rendre visite à un sage qui s’était voilé le visage du capuchon aux mille couleurs depuis tellement longtemps, que plus personne ne se souvenait plus quand. C’était le sage qui depuis toujours avait enseigné l’étudiant dont le temps était venu. Et ainsi parla-t-il : « Comment pourrais-je – moi qui suis tellement ignorant – m’asseoir parmi les sages de la ville ? Car je voudrais étudier des charmes qui ne soient pas sacrés toute ma vie, et voudrais aussi éviter d’aller dans le monde inamical où il faut suer et peiner pour gagner son pain. »

Le vieil homme se mit à rire et lui répondit : « Te souviens-tu comment, alors que tu sortais à peine de l’enfance, je t’ai instruit de l’art de donner chair aux fils à partir de la matière des rêves ? Comme tu étais habile, en ce temps-là, et comme tu surpassais aisément tous les autres ! Maintenant, va. Donne chair à un fils, que je présenterai à tous ceux qui portent le capuchon, et tu deviendras comme nous sommes. »

Mais l’étudiant répondit : « Une autre saison ; donnez-moi, s’il vous plaît, une autre saison. Ensuite, je ferai comme vous me le demandez. »

Vint l’automne, et les sycomores de la cité aux tours claires, bien abrités par ses murs élevés, laissèrent tomber leurs feuilles, d’un aussi bel or que celui qui sortait des creusets des maîtres de la ville. Et les oies sauvages grises survolèrent les tours les plus hautes, suivies des orfraies et des gypaètes barbus. Alors le vieil homme envoya chercher celui qui avait été son élève, et lui dit : « Maintenant il est très certainement temps de faire des rêves chair pour te créer un fils, comme je te l’ai enseigné. Parmi ceux qui portent la capuche, certains s’impatientent. En dehors de nous, tu es le plus âgé de la ville, et si tu n’agis maintenant, ils risquent de décider de te chasser d’ici, dès cet hiver. » L’étudiant répondit cependant : « Je dois étudier encore, pour trouver ce que je recherche. Pouvez-vous me protéger pour une autre saison ? » Et le vieil homme qui l’avait instruit songea à la beauté des arbres qui, pendant tant d’années, avait fait les délices de ses yeux, des arbres semblables aux cuisses blanches des femmes.

Le temps passa. Les ors de l’automne disparurent, et l’hiver, quittant sa capitale de givre et de glace où le soleil roule le long de la plage du monde, avec son brillant factice comme celui d’une boule décorative, et où les feux qui jaillissent entre les étoiles et Teur embrasent les deux, l’hiver parcourut le pays en tous sens. De sa main glacée il transforma les vagues en plaques d’acier, et la ville des magiciens l’accueillit en suspendant à ses balcons des drapeaux pétrifiés et en ensevelissant ses toits sous des monceaux de glace et de neige. Le vieil homme fit une fois de plus appeler son étudiant, et l’étudiant lui fit la même réponse qu’auparavant.

Arriva le printemps, et avec lui la nature sembla déborder de joie ; mais au printemps, la ville se drapa de noir ; et le cœur des magiciens s’emplit de haine et de mépris pour leurs propres pouvoirs – qui sont comme vers en fruit et dévorent le cœur. Car la ville n’avait qu’une loi et qu’une malédiction ; la malédiction sévissait au printemps, alors que la loi régnait le reste de l’année. Au printemps, les plus belles jeunes filles de la ville, les filles des magiciens, s’habillaient de vert ; et tandis que le doux zéphyr vernal jouait dans leurs cheveux dorés, elles franchissaient, pieds nus, les portes de la ville et, descendant l’étroit sentier qui conduit jusqu’au quai, elles s’embarquaient sur le vaisseau à voile noire qui les attendait là. Et à cause de leurs cheveux d’or, à cause de leurs robes de faille verte, à cause aussi de leur ressemblance, aux yeux des magiciens, avec les blés mûrs, on les appelait les filles du blé.

Lorsque l’homme qui avait été si longtemps l’étudiant du sage vieillard, mais qui n’avait toujours pas revêtu le capuchon aux mille couleurs, entendit les chants funèbres et les lamentations, et aperçut de sa fenêtre le cortège des jeunes filles, il débarrassa sa table des livres qui l’encombraient, et se mit à tracer des glyphes que l’on n’avait jamais vus, à écrire dans de nombreuses langues, comme son maître le lui avait appris longtemps auparavant.

II. Le héros prend chair

Jour après jour, il travailla. Et la lumière était à peine aux carreaux, que sa plume était écornée depuis longtemps ; et la lune déplaçait déjà son dos bossu parmi les tours claires depuis des veilles que sa lampe brûlait toujours. Il lui sembla au début avoir tout oublié de ce que son maître lui avait enseigné, car de l’aube au couchant, il était complètement seul dans son cabinet, mis à part le sphinx qui, marqué de l’emblème de la mort, venait parfois voleter autour de la flamme impavide de sa chandelle.

Puis cela s’insinua dans ses rêves, lorsque, parfois, sa tête s’inclinait sur la table ; un autre était là, et lui, sachant quel était cet autre, chercha à l’accueillir, tandis que ses rêves s’évaporaient et tombaient rapidement dans l’oubli.

Il poursuivit son labeur, et cela même qu’il cherchait à créer se mit à l’entourer comme la fumée s’élève d’un feu presque mort sur lequel on vient de jeter une nouvelle brassée de bois. Par moments (et en particulier lorsqu’il travaillait très tôt ou très tard, et quand, ayant momentanément mis de côté tous les secrets de son art, il s’étendait de tout son long sur la couchette étroite dévolue à ceux qui n’avaient pas encore mérité le capuchon aux mille couleurs) il entendait un pas, toujours dans une autre pièce, celui de l’homme qu’il essayait d’appeler à la vie.

Peu à peu ces manifestations, tout d’abord exceptionnelles et, de fait, cantonnées aux nuits d’orage, lorsque grondait le tonnerre entre les tours claires, devinrent plus fréquentes et donnèrent des signes indubitables de la présence de l’autre. C’était un livre qu’il n’avait pas touché depuis des lustres qui se trouvait posé près d’une chaise ; des fenêtres et des portes qui semblaient s’ouvrir d’elles-mêmes ; un antique alfange, depuis des années à peu près aussi inoffensif qu’une peinture en trompe-l’œil, retrouvé débarrassé de la patine du temps, la lame brillante et affûtée comme un rasoir.

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