L'angoisse du roi Salomon
- Автор: Ромен Гари
- Год: 2013
- Язык: французский
- Год: Mercure de France & Atelier Panik
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «L'angoisse du roi Salomon». Краткое содержание книги:
XXVIII
Ça a duré autant que j’ai pu. Je retenais mademoiselle Cora comme je n’ai encore jamais rien essayé dans ma vie. Mais il n’est pas possible d’aimer quelque chose plus que tout au monde quand ça devient une femme qu’on n’aime pas. On ne devrait jamais aimer quelqu’un sans l’aimer personnellement, seulement en général, contre l’injustice. Et on ne peut rien lui expliquer ni foutre le camp, c’est la lâcheté de faire mal. Je continuais à retenir mademoiselle Cora de toutes mes forces, mais c’était seulement physique. Après, j’étais obligé de courir chez Aline, pour me changer. Ça devenait moche, moche, moche. Je faisais l’amour à Aline comme pour me laver. Et je commençais aussi à voir parfois dans le visage d’Aline une dureté qui me faisait peur.
— Tu n’es pas jalouse, quand même ?
— Ne dis pas de connerie. Il ne s’agit pas de mademoiselle Cora. Et il ne s’agit pas de moi non plus.
— Alors quoi ? Tu me fais la gueule.
— Les protecteurs et bienfaiteurs des pauvres femmes, vieilles ou jeunes, il y en a marre…
Elle m’a touché les roupettes du doigt.
— Tu commences à charrier, avec ton smic. Merde. C’est de la pitié.
— Non, c’est seulement ce qu’ils appellent la faiblesse, chez les forts.
XXIX
Une nuit, alors que mademoiselle Cora s’était endormie dans mes bras, j’ai eu peur, vraiment peur, parce que j’avais senti qu’il me serait plus facile de l’étrangler pendant qu’elle était heureuse que de la quitter. Je n’avais qu’à serrer un peu plus fort et je n’aurais plus à lui faire mal. Je me suis rhabillé en vitesse. Je me suis retourné avant de sortir pour être sûr, mais non, je ne l’avais pas fait, elle dormait tranquillement. Il était trois heures du matin. Je ne pouvais pas aller réveiller le roi Salomon pour faire appel à sa sagesse proverbiale et lui demander conseil. J’avais tout le temps en tête cette image du goéland englué en Bretagne et je ne savais même plus si c’était mademoiselle Cora ou moi. Je tournais en rond dans la nuit sur ma bécane. Et puis, je me suis dit, comme tant d’autres paumés qui tournent en rond dans la nuit, je vais appeler S. O. S. Je me suis arrêté devant le Pizza Mia à Montmartre qui se tient toujours ouvert, je suis descendu au sous-sol et j’ai appelé. Ça n’a pas répondu tout de suite, car c’est vers deux trois heures du matin qu’il y a le plus d’appels.
— S. O. S. Bénévoles.
Merde. C’était monsieur Salomon. J’aurais dû m’en douter, je savais qu’il se lève la nuit pour prendre le standard lui-même et dispenser sa bénévolence, car c’est la nuit qu’il se sent le plus angoissé et c’est quand il est le plus seul qu’il a le plus besoin de quelqu’un qui aurait besoin de lui.
— Allô, S. O. S. vous écoute.
— Monsieur Salomon, c’est moi.
— Jeannot ! Il vous est arrivé quelque chose ?
— Monsieur Salomon, j’aime mieux vous le dire de loin et à distance, mais j’ai sauté mademoiselle Cora pour la retenir…
Il n’a pas été du tout surpris. Je crois même, parole d’honneur, que je l’ai entendu rire avec plaisir. Mais c’était peut-être moi qui craquais. Il m’a demandé ensuite avec un intérêt scientifique :
— La retenir ? La retenir comment, mon petit ?
— C’est à cause de ce que mademoiselle Arletty a dit dans le journal, c’est regrettable de laisser passer ce qui fut sans le retenir un peu…
Monsieur Salomon a observé un long silence. J’ai même cru qu’il nous avait quittés, sous l’effet de l’émotion.
— Monsieur Salomon ! Vous êtes là ? Monsieur Salomon !
— Je suis là, fit la voix de monsieur Salomon, et avec la nuit elle était encore plus profonde. Je me porte bien, je suis là, je ne suis pas encore mort, quoi qu’on en dise. Vous êtes un grand angoissé, mon jeune ami.
J’allais lui dire que c’était lui qui m’avait collé son angoisse, mais on n’allait pas discuter pour savoir qui avait commencé, c’était peut-être déjà là avant nous tous.
— Mon petit, dit-il, et je ne l’avais encore jamais senti aussi ému, là où il était, au bout du fil, penché sur nous de ses hauteurs augustes.
— Oui, monsieur Salomon. Qu’est-ce que je dois faire ? J’aime quelqu’un, moi. Je n’aime pas mademoiselle Cora et alors, évidemment, je l’aime encore plus. Enfin, je l’aime, mais en général. Vous voyez ? Monsieur Salomon ! Vous êtes encore là ? Monsieur Salomon !
— Merde ! gueula monsieur Salomon, et j’en ai eu la chair de poule. Je suis encore là, je n’ai aucune intention de ne pas être là et je serai là autant qu’il me plaira, même si personne n’y croit plus !
Il s’est encore tu et je l’ai laissé cette fois sans l’interrompre.
— Comment est-ce déjà, cette phrase de mademoiselle Arletty ?
— C’est regrettable de laisser partir ce qui fut sans le retenir un peu…
Le roi Salomon se taisait au bout du fil et puis j’ai entendu un grand soupir.
— Très vrai, très juste…
Et brusquement, il s’est encore fâché et il a gueulé :
— Mais ce n’est pas ma faute si cette conne…
Il s’est interrompu et il a toussoté :
— Excusez-moi. Enfin, j’ai fait ce que j’ai pu. Mais c’est une cervelle d’oiseau et…
Je pense qu’il parlait de mademoiselle Cora mais il s’est encore interrompu.
— Bon, alors, vous l’avez… Comment dites-vous ?
— Je l’ai sautée.
— C’est ça. Je m’en doutais. Vous avez le genre.
— Ce n’est pas ma spécialité, monsieur Salomon, si c’est pour me traiter de maquereau.
— Pas du tout, pas du tout. J’ai voulu simplement dire que vous avez un genre qui ne pouvait pas manquer de lui plaire et lui faire perdre la tête. Il n’y pas de mal.
— Oui, mais comment je vais faire pour m’en sortir ?
Monsieur Salomon a réfléchi et puis il a lâché quelque chose d’énorme :
— Eh bien, elle va peut-être tomber amoureuse de quelqu’un d’autre.
Là, j’ai été indigné. Il se foutait de moi au milieu de la nuit.
— Vous vous moquez de moi, monsieur Salomon. Ce n’est pas gentil, je vous ai toujours vénéré, comme vous n’êtes pas sans ignorer.
— Laissez la langue française tranquille, Jeannot. N’essayez pas de la sauter, elle aussi. Vous ne lui ferez pas un enfant dans le dos, je vous assure. Les plus grands écrivains ont essayé, vous savez, et ils sont tous morts, comme les derniers des analphabètes. Il n’y a pas moyen de passer au travers. La grammaire est impitoyable et le ponctuation aussi. Mademoiselle Cora va peut-être finir par trouver quelqu’un d’autre et de moins jeune. Bonne nuit.
Et il m’a raccroché, ce qu’on ne fait jamais à S. O. S., on laisse toujours raccrocher celui qui a appelé, pour qu’il ne se sente pas renvoyé.