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La Vie rêvée d'Ernesto G.

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La Vie rêvée d'Ernesto G.
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– Il faut avoir des principes dans la vie, non ? C’est bien qu’on reprenne nos habitudes.

Ils passèrent à table. Maurice déboucha la bouteille.

– Un petit gris de Boulaouane, tu vois, je n’ai pas oublié.

Il leva son verre à Joseph et à leur amitié, ils trinquèrent au bonheur enfin revenu.

– Il est tiède ce vin ! Bon sang, Christine, tu aurais dû le mettre au frais.

– Je l’ai sorti quand Joseph est arrivé.

– C’est une raison pour qu’on boive cette pisse d’âne ?

– Je suis désolée.

– Et on mange quand ? J’ai faim moi.

Elle disparut dans la cuisine. Elle revint avec le rôti qu’elle posa fièrement sur la table. Maurice se leva et entreprit de le couper, son visage se figea, son bras se dressa avec une tranche gondolée et marron au bout de la grande fourchette.

– C’est de la viande ça ? C’est du carton ! Tu l’as fait bouillir ou quoi ?

– Ce n’est pas de ma faute, Maurice, tu es arrivé en retard !

– C’est incroyable, ça va être ma faute ! Je travaille, je ne suis pas fonctionnaire, moi ! Quand tu as vu que je n’étais pas là, il fallait le sortir du four, ce n’est pas compliqué à comprendre !

Il jeta le couteau et la fourchette sur la table, remit sa veste.

– Il n’y a rien à bouffer ici ! On va dîner dehors !

Joseph essaya en vain de le retenir, ce n’était pas si grave, il aimait la viande bien cuite.

– C’est rata cuit, ouais !

Il partit aussitôt, tête baissée sous son chapeau de feutre. Christine le suivait dans les escaliers.

– Je suis désolée, Maurice, on t’a attendu deux heures et on a parlé. Je n’y ai pas pensé.

Sergent avait accédé à la demande de Joseph et l’avait délégué à l’hôpital d’El Kettar dans la Casbah. Joseph avait formé trois infirmières et ils vaccinaient à la chaîne contre le typhus qui venait de reprendre sur les hauts plateaux et se propageait en ville. En deux ans, l’épidémie avait tué trois mille indigènes et plus de deux cents Européens, mais ces derniers se faisaient vacciner en masse. À Alger, en six jours d’un travail harassant, trente-cinq mille indigènes furent vaccinés. Il faudrait attendre un mois pour vérifier l’immunité postvaccinale.

Joseph entendit d’abord un bruit assourdi auquel il ne prêta pas attention, puis une sirène dans le lointain, comme pour les incendies, il continua de vacciner sa file de jeunes patients. L’infirmière-chef pénétra dans la salle en criant :

– Ils ont débarqué ! Les Américains ont débarqué !

– Où ça, madame Makhlouf ?

– En Normandie !

Joseph se leva, stupéfait, il demanda à une autre infirmière de poursuivre la vaccination et sortit de l’hôpital. Des voitures passaient en klaxonnant, des drapeaux français s’agitaient aux fenêtres, ceux qui le savaient apprenaient la nouvelle à ceux qui l’ignoraient qui la transmettaient à leur tour et elle se répandit partout comme une vague de bonheur. Les gens s’interrogeaient, voulaient des précisions, mais personne n’en avait. Les radios d’Algérie ou du continent continuaient leurs programmes. Beaucoup se disaient, s’il y avait vraiment le débarquement, ils ne nous passeraient pas des variétés, ou alors c’est un débarquement de rien du tout qui ne mérite pas qu’on s’y intéresse. Certains donnaient des détails qu’ils étaient les seuls à avoir, quand on leur demandait comment et où ils les avaient appris, ils répondaient : c’est quelqu’un qui me l’a dit.

Joseph retourna à l’Institut, Sergent venait d’appeler Paris qui avait confirmé le Débarquement, mais eux aussi étaient pendus aux informations. Au journal parlé de 11 heures, le journaliste était resté muet.

Joseph passa à l’étude Morel pour voir Maurice mais elle était fermée.

Chez Padovani, la radio trônait au milieu du bar autour duquel une vingtaine de personnes étaient agglutinées. Joseph retrouva Christine, elle attendait Maurice qui avait quitté son travail en début d’après-midi. Padovani tournait lentement le bouton des stations, en captait des dizaines à l’autre bout du monde mais aucune ne parlait de ce débarquement, à croire que c’était un rêve collectif, il réussit à capter la BBC qui diffusait des variétés. À 17 heures, le speaker donna enfin de brèves informations. Joseph traduisit en simultané d’une voix saccadée :

– « Ce matin, les forces alliées… ont débarqué sur cinq plages normandes… elles se sont heurtées… à une vive résistance des… forces allemandes. Elles ont… néanmoins… réussi à prendre le contrôle… de ces plages… permettant… le débarquement des troupes… et de leur approvisionnement… Des combats importants… continuent actuellement le… long de la côte. »

La musique reprit aussitôt. Ils se dévisagèrent, dépités.

– C’est tout ?

Ils restèrent encore longtemps autour du poste, à l’affût de la moindre nouvelle. Maurice apparut vers 18 heures, le visage grave.

– Mes amis, je reviens de l’état-major. Grâce à mes contacts, j’ai pu obtenir confirmation. Il y a bien eu ce matin un gros, un très gros débarquement en Normandie, et ça a castagné méchamment, les nouvelles sont très mauvaises, les pertes américaines sont énormes, les Allemands les ont repoussés et sont en train de les exterminer. C’est un carnage.

– Tu en es sûr ?

– Malheureusement oui. En haut lieu, ils sont très pessimistes.

Ils attendirent encore, le temps paraissait interminable, ils ne buvaient pas, ne mangeaient pas, fumaient sans arrêt, ils fixaient le poste radio sans parler, guettant chaque bulletin d’informations qui ne leur apprenait rien de plus. Jamais ils ne s’étaient sentis aussi impuissants. Ils savaient que leur destin se jouait, à ce moment précis, là-haut, loin d’Alger, des hommes hurlaient, pleuraient, tremblaient et mouraient, et ils ne pouvaient rien faire de plus que rester ensemble, les uns près des autres, inutiles et vivants.

Il y en eut un qui sortit respirer sur la terrasse, puis un autre, et un autre encore, il faisait si doux ce soir-là, ils se retrouvèrent tous dehors, face à la mer d’encre, côte à côte ou accoudés à la balustrade. Christine prit Maurice par l’épaule, il la serra contre lui. La radio anglaise diffusait un concert de cornemuse.

Ce fut la nuit la plus longue de leur vie.

La plus belle plage d’Algérie était déserte, à perte de vue, bordée sur deux kilomètres de pins disséminés comme une armée de guetteurs face à la mer. Les Algérois restaient à l’ombre ; une place libre sous un de ces pins parasols était impossible à trouver. Ou bien il fallait écraser un habitué qui avait ici un droit ancestral, se disputer et se faire insulter. Sidi Ferruch était certainement un paradis mais le soleil brûlait tellement qu’en ce dimanche de juillet, en fin d’après-midi, il était suicidaire de s’exposer. Pour se baigner, les courageux devaient traverser une cinquantaine de mètres à découvert, ils couraient en criant pour ne pas sentir le sable brûlant et se jetaient dans l’eau dans une gerbe d’écume.

Derrière ses lunettes fumées, Joseph lisait le journal. En réalité il somnolait, comme Maurice. Christine se faisait bronzer les jambes.

– Au fait, demanda Maurice sans ouvrir un œil, tu l’as visité cet appartement ?

– Pas encore.

– Qu’est-ce que tu attends ? Il est parfait pour toi.

– Écoute, Maurice, on pourrait vivre ensemble, on pourrait essayer ?

Maurice s’assit, épousseta le sable sur son torse, alluma une cigarette, aspira profondément la fumée.

– On en a déjà parlé, Christine, c’est préférable de rester indépendants.

Elle hésita, jeta un coup d’œil à Joseph qui dormait.

– On peut imaginer autre chose et évoluer.

– Pendant des années, je te l’ai demandé, tu me répondais que le plus dur, c’est d’aimer et de rester libre. Tu me disais que le pire, c’est de se connaître par cœur et de se rendre des comptes. Tu ne voulais pas me demander ce que j’avais fait dans ma journée mais ce que nous allions faire ensemble. Tu m’as convaincu. Allez, on va se baigner, après on ira dîner, et ne me dis pas que tu n’as pas d’argent, je t’invite.

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