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Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]

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À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique. Tandis que la guerre est sur le point de ravager l'Europe, Jacques tente désespérément de sauver la paix, mais l'assassinat de Jaurès précipite le monde dans l'horreur, horreur à laquelle le jeune homme se refuse. Antoine, lui, participe au conflit. En 1918, survivant condamné par les gaz des champs de bataille, il comprend enfin le sens de la vie de son frère et les limites de la sienne.
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Il revint rapidement vers Jacques, et lui posa sur l’épaule sa main nerveuse :

— « C’est pour ça que je te le dis, gamin, et tu peux croire Mourlan : débine-toi !… N’attends pas ! Retourne en Suisse ! Là-bas, il y a peut-être encore du travail pour des gars comme toi. Mais ici, on est foutu — et bien foutu ! »

Jacques sortit de chez Mourlan dans un état de malaise qu’il ne parvenait pas à surmonter. Où chercher du réconfort ?

Il courut à l’Humanité.

Mais Stefany et Gallot étaient en conférence avec le Patron. Cadieux, auquel il se heurta entre deux portes, eut le temps de lui crier, en courant, que Jaurès venait d’être reçu par deux membres du gouvernement, Malvy et Abel Ferry, et qu’il était revenu en affirmant qu’il ne fallait encore désespérer de rien.

Jacques le quittait à peine qu’il tomba sur Pagès, le jeune collaborateur de Gallot ; il était très pessimiste. Le branle-bas militaire semblait s’accélérer en Russie : de toutes parts se confirmait la supposition que le tsar, la veille, en secret, avait signé l’ukase décisif, l’ukase de la mobilisation générale.

Au Croissant, où Jacques ne fit qu’entrer un instant, il n’aperçut personne qu’il connût, sauf la mère Ury, qui, dans un angle de la salle, semblait présider un petit congrès féministe. Juchée sur la banquette de moleskine trop haute pour ses courtes pattes, sans chapeau, son visage de vieille fanatique tout auréolé de mèches grises, elle s’agitait et palabrait au centre d’un groupe de militantes qu’elle avait dû rassembler là pour les endoctriner. Jacques fit semblant de ne pas la voir et s’éclipsa. Rue du Sentier, au Progrès, ils étaient déjà quelques-uns, attablés dans la tabagie de l’entresol, à commenter les racontars du jour : Rabbe, Jumelin, Berthet, et un nouveau venu, un Nancéien, secrétaire de la Fédération de Meurthe-et-Moselle, arrivé le matin à Paris, et qui apportait des nouvelles de l’Est.

Un socialiste allemand, avec lequel il avait fait le voyage, lui avait affirmé qu’un conseil de guerre s’était tenu, la veille au soir, à Berlin. On y avait décidé la convocation du Conseil fédéral. En Allemagne, on prévoyait pour aujourd’hui même des « décisions graves ». Les ponts sur la Moselle étaient occupés militairement par les troupes allemandes. On était à la merci d’un incident. Déjà, la veille, aux environs de Lunéville, des chevau-légers allemands avaient, en matière de provocation, franchi la frontière et galopé pendant quelques centaines de mètres sur le territoire français.

— « À Lunéville ? » dit Jacques, songeant brusquement à Daniel — à Jenny.

Il n’écoutait plus que distraitement. Le Nancéien racontait que, depuis plusieurs nuits, sur toutes les voies ferrées de l’Est, défilaient d’interminables rames de wagons vides qui ralliaient les grandes gares, pour venir ensuite s’accumuler en réserve dans la banlieue parisienne.

Jacques se taisait, le cœur serré. Il voyait, comme un spectacle réel, l’Europe glisser sur la pente fatale. Quel miracle pouvait encore provoquer le revirement sauveur, ce sursaut de l’opinion, cette brusque et massive résistance des peuples ?

Et, soudain, il eut l’envie de se rapprocher de son frère. Il ne l’avait pas revu de toute la semaine. C’était l’heure du déjeuner, l’heure où il trouverait Antoine chez lui. « Et puis », se dit-il, « cette visite m’aidera à attendre le moment d’aller chez Jenny. »

LX

— « Monsieur Jacques sait-il qu’on va avoir la guerre ? » demanda Léon. Se moquait-il ? L’accent était niaisement interrogatif, comme le regard de l’œil globuleux ; mais il y avait de la finasserie dans la lippe. Sans attendre une réponse, il ajouta : « Moi, je pars le quatrième jour. Mais j’ai toujours été ordonnance… »

On entendit, sur le palier, claquer la grille de l’ascenseur.

— « Voilà Monsieur », dit Léon. Et il alla ouvrir la porte.

Antoine poussait par l’épaule un petit bonhomme à lunettes, au poil gris, vêtu d’une jaquette d’alpaga. Jacques reconnut l’ancien secrétaire de son père.

M. Chasle, en l’apercevant, eut un haut-le-corps. Dès qu’il rencontrait un visage de connaissance, il jetait sa main sur sa bouche, comme pour étouffer un cri de surprise :

— « Ah, c’est vous ? »

Antoine, l’air absent, serra la main de son frère, sans paraître étonné de le trouver là :

— « M. Chasle faisait les cent pas sur le trottoir, en m’attendant… J’ai obtenu qu’il monte déjeuner avec nous. »

— « Une fois n’est pas coutume », susurra modestement M. Chasle.

Antoine se tourna vers le domestique :

— « Vous pouvez servir. »

Ils entrèrent tous trois dans le cabinet de consultation, où Studler, Jousselin et Roy étaient déjà réunis. Des journaux dépliés encombraient le bureau.

— « Je suis en retard parce que, après l’hôpital, j’ai passé au Quai d’Orsay », expliqua Antoine.

Il y eut un silence. Tous le regardaient, sombres.

— « Eh bien ? » dit enfin Studler.

— « Ça va mal… Très, très mal… » fit Antoine laconiquement. Il secoua la tête avec une moue découragée. Puis, élevant la voix : « Allons à table. »

Les œufs à la coque furent mangés avec une application soucieuse, sans que personne rompît le silence.

— « D’après ce que dit Rumelles », annonça soudain Antoine, sans lever les yeux de son assiette, « on a maintenant d’assez fortes raisons d’espérer que l’Angleterre marcherait avec nous. En tout cas, pas contre nous. »

— « Alors », demanda Studler, « pourquoi ne se hâte-t-elle pas de le dire ? Ça pourrait encore tout sauver ! »

Jacques ne put se retenir :

— « Pourquoi ? Mais parce qu’il n’est pas du tout certain que l’Angleterre ait le désir de tout sauver… L’Angleterre est sans doute la seule nation qui ait vraiment chance de gagner à la loterie d’une guerre générale. »

— « Tu te trompes », fit Antoine, nerveux. « Il paraît que, en haut lieu, personne à Londres ne veut la guerre. »

À la droite d’Antoine, M. Chasle, piqué sur le bord de sa chaise, écoutait. Où qu’il fût assis, il avait toujours l’air d’être sur un strapontin. Il tournait la tête de droite, de gauche, et fixait avec une attention angoissée celui qui parlait ; il en oubliait de manger. Le remue-ménage qui se faisait dans le monde dépassait sa compréhension et sa résistance nerveuse. Depuis l’avant-veille, une peur maladive, nourrie par la lecture des journaux et les conversations, s’était abattue sur le pauvre diable : et, s’il était venu ce matin, c’était avec l’espoir d’être rassuré.

Antoine prit un ton doctrinal, qui sonnait faux :

— « Le cabinet britannique se trouve composé, pour l’instant, d’hommes sincèrement pacifiques. C’est d’ailleurs, paraît-il, la meilleure équipe gouvernementale d’Europe. Grey est un homme avisé, qui manie les affaires étrangères depuis huit ans. Asquith et Churchill sont des types réfléchis et probes. Haldane est remarquablement actif, et connaît bien l’Europe. Quant à Lloyd George, son pacifisme est notoire ; il s’est toujours montre hostile aux armements. »

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