tant que la terre durera - tome 3
- Автор: Труайя Анри
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: tome 3
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «tant que la terre durera - tome 3». Краткое содержание книги:
— Voyons, monsieur Danoff, susurra Levinson, en plissant le nez et en secouant son mouchoir avant de le fourrer dans sa poche. Une émeute ? Ici ? Sous la protection des troupes russes ? Y pensez-vous ?
Visiblement, il voulait dissimuler son trouble, et craignait que Michel ne profitât de la situation pour lui imposer ses prix. Levinson se tortillait sur sa chaise, agitait ses petites mains grasses aux ongles vernis et sales :
— Des voyous échangent quelques coups de feu, et on parle d’émeute…
— Mais Fingel ?…
— Fingel est innocent. Toute la ville le sait.
— En somme, vous êtes optimiste ?
— Mais parfaitement, monsieur Danoff. Voulez-vous considérer que nous sommes en mesure de vous offrir ? Cent pièces de flanelle classique en trois teintes, cinquante pièces de drap pour uniforme, gris, brun et noir… J’ai pensé à vos succursales du Caucase… Cosaques, Tcherkess… Ils y trouveront leur compte… Et voici de la percale, pour cent soixante-quinze pièces, et du zéphire en mouchoirs, cinq cents douzaines… Les prix sont marqués sur l’étiquette… Ah ! et notre satinette… Tâtez notre satinette…
Michel tira un compte-fils de son gousset et se pencha sur le carnet d’échantillons. Contre sa joue, il sentait la respiration pressée de Levinson. Sans doute, le fabricant avait-il hâte de conclure l’affaire et de voir enlever sa marchandise ? Il redoutait le pogrom, les pillages. Et il avait raison.
— Combien ? demanda Michel.
Levinson feuilleta son calepin et murmura :
— Je vous ferai 8 % sur le tarif indiqué.
— Trop cher, dit Michel.
Levinson joignit les mains :
— Honorable Michel Alexandrovitch, nulle part vous ne trouverez une qualité pareille, à un prix aussi dérisoire.
— Je sais ce que je dis, grommela Michel. D’ailleurs, ces articles ne m’intéressent pas.
— Comment pouvez-vous dire ? gémit Levinson. Du drap pareil !… Un beurre, un vrai beurre !… Et ce zéphire ?… Et cette satinette ?… La valeur du rouge… Aucune femme ne résistera devant ce rouge… C’est si pimpant…
— Admettons que ce le soit trop, dit Michel.
— La femme est reine du marché. Sa grâce primesautière…
— Allons, allons, dit Michel. Je n’ai pas de temps à perdre.
Une moue de clown détendit la vieille face spongieuse de Levinson :
— Loué soit celui à qui nous devons la subsistance. Vous, les jeunes, vous êtes tous pareils. Vous voulez étrangler le fabricant au lieu de marcher la main dans la main avec lui. Et pourtant, nos intérêts sont les mêmes. Du vivant de votre père… J’ai très bien connu feu Alexandre Lvovitch, savez-vous ? Ah ! quel homme ! Avec lui, c’était top-top, et au revoir. Pas de discussions, pas de marchandages. La confiance…
— Je ne vois pas ce que mon père vient faire dans cette histoire, dit Michel. Je prétends que votre marchandise est trop chère. Un point, c’est tout.
Levinson se leva. Son œil devint tendre et triste. Les commissures de ses lèvres frémirent :
— Eh bien, cher Michel Alexandrovitch, séparons-nous. Voici dix-sept ans que je fournis les Établissements Danoff…
— N’exagérons rien.
— Dans mon cœur, cela fait dix-sept ans, et…
Il n’acheva pas sa phrase, promena un regard circulaire sur les meubles et s’écria soudain :
— Mourir pour mourir ! Je veux que ma marchandise revienne à des amis. J’abats 15 %. Un coup de hache !
Il ouvrit ses bras dans un mouvement pathétique, et demeura debout, crucifié, la tête haute, la bedaine en avant.
— Trop cher, dit Michel.
Alors, Levinson porta les deux mains à sa poitrine et feignit d’arracher les boutons de son gilet.
— Vous buvez mon sang, très estimé monsieur Danoff, dit-il.
— Soit, n’en parlons plus.
— N’en parlons plus, dit Levinson. Besitchem, que Dieu vous garde.
Et il rangea ses échantillons dans une serviette. Mais ses gestes étaient lents. Ses doigts tremblaient. Il dit encore :
— La mort de l’industrie. La discorde au lieu de l’entente. Ah ! quel deuil !
Michel songea qu’à tout autre moment il eût payé ces tissus au dernier tarif que lui proposait Levinson. Mais, aujourd’hui, il n’en avait pas le droit. La menace de désordres graves incitait les fabricants à liquider leurs stocks. Il fallait profiter de cette occasion pour rafler de la marchandise à vil prix. C’était de bonne guerre. N’importe quel commerçant eût imité l’intransigeance de Michel. Cependant, Michel se sentait honteux de son rôle. Car, en somme, pour défendre les intérêts de son affaire, il n’hésitait pas à exploiter la détresse, la peur, la malchance des autres. Il fondait la prospérité des Comptoirs Danoff sur l’effondrement d’un Levinson quelconque. « Eh bien ?… C’est du commerce… Le commerce est une lutte constante… Si j’étais à sa place… »
Levinson s’était redressé, très pâle. Les rides pendaient sur son visage. Il toussa et tendit la main à Michel :
— Michel Alexandrovitch, j’ai le cœur broyé, mais la conscience nette. Je pars, et c’est vous qui le regretterez.
Pourtant, il ne s’en allait pas. Il se balançait d’une jambe sur l’autre. Tout à coup, une fusillade retentit dans la rue. Des vitres volèrent en éclats. Une voix de femme hurla longtemps, puis se tut. On entendit courir des bottes.
Michel vit les épaules de Levinson tressaillir imperceptiblement. Tout le corps de son visiteur parut se tasser vers le ventre. Le fabricant murmura d’un ton humble :
— 20 % de rabais et l’enlèvement immédiat. Non ?
Michel éprouva au cœur un pincement désagréable. Une brusque colère le prit contre son interlocuteur. Pourquoi ce Levinson était-il si veule ? Pourquoi ne renonçait-il pas à vendre sa camelote ? Des esclaves. Mais à qui la faute ?
— Alors ? demanda Levinson. Cette fois, vous ne pouvez plus refuser.
— Si, s’écria Michel. Je n’en veux pas de votre drap, de votre percale. À aucun prix. Allez-vous-en !…
Et il s’approcha de la fenêtre. Dans la rue de l’hôtel, il aperçut un groupe de voyous qui pillaient un magasin de confection pour dames. Une femme était couchée en travers de la chaussée, le crâne ouvert, les cheveux mêlés de sang. Des hommes couraient, à droite, à gauche, les bras chargés de tissus multicolores. L’un d’eux portait une cape du soir en travers de l’épaule. Derrière lui, venait une créature décharnée, aux yeux brillants, qui traînait sur le trottoir un fauteuil Louis XV. Un petit homme, coiffé d’une calotte noire, jaillit hors de l’échoppe et se mit à crier en yiddish. Quelqu’un le frappa par-derrière ; et il s’assit bêtement sur le pas de sa porte.
— C’est Abraham Danilovitch, chuchota Levinson, qui avait collé le front à la vitre. Un homme… un homme si bien… intègre… père de famille… Ah ! qu’est-ce qu’ils font ?…
Michel regarda Levinson à la dérobée. Sa mâchoire vibrait. De grosses gouttes de sueur perlaient sur ses tempes, autour de ses lèvres et descendaient vers sa barbe rare. Il exhalait une odeur aigre. Bien sûr, il pensait à son usine, qu’il avait laissée, à sa femme, à ses enfants. Instinctivement, Michel imagina la vie de ce petit ménage juif de province. L’atelier familial. Quelques métiers rustiques. On travaillait jour et nuit. Dans l’atelier, cela sentait l’ail et la graisse d’oie rancie. Mme Levinson était une personne molle, blanche, un peu sale, qui avait des battements de cœur. Les petits Levinson grouillaient à ses côtés, oreilles écartées, bouches larges et mauves. Et, autour, s’organisait tout un univers palestinien de lévites noires souillées de boue, de papillotes en tire-bouchon, de chapeaux ronds, de mains fébriles, de misère affamée, de mystère inquiet.