La Louve de France
- Автор: Дрюон Морис
- Серия: les rois maudits #5
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: Plon
- ISBN: 9782253004066
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «La Louve de France». Краткое содержание книги:
Les préliminaires du traité, qu’on avait fait traîner en longueur, furent pratiquement signés le 31 mai entre Isabelle et son frère, avec l’agrément réticent d’Édouard qui récupérait son domaine aquitain, mais amputé de l’Agenais et du Bazadais, c’est-à-dire des régions que l’armée française avait occupées l’année précédente, et moyennant, en outre, un versement de soixante mille livres… Valois, là-dessus, s’était montré inflexible. Il n’avait pas fallu moins que la médiation du pape pour parvenir à un accord toujours soumis à l’expresse condition qu’Édouard viendrait rendre l’hommage, ce qu’il répugnait visiblement à faire, non plus maintenant pour de seuls motifs de prestige, mais pour des raisons de sécurité. On convint alors d’un subterfuge qui semblait satisfaire tout le monde. Date serait prise pour ce fameux hommage ; puis Édouard, en dernière minute, feindrait d’être malade, ce qui serait d’ailleurs à peine un mensonge – car à présent, lorsqu’il était question qu’il mît le pied en France, des malaises anxieux l’étouffaient, il pâlissait, sentait fuir les battements de son cœur et devait s’allonger haletant, pour une heure. Il remettrait alors à son fils aîné, le jeune Édouard, les titres et les possessions de duc d’Aquitaine, et l’enverrait à sa place prêter serment.
Chacun en cette combinaison se jugeait gagnant. Édouard échappait à l’obligation d’un voyage redouté. Les Despensers évitaient le risque de perdre emprise sur le roi. Isabelle allait retrouver son fils préféré dont elle souffrait d’être séparée. Mortimer voyait tout le renfort qu’apporterait à ses desseins futurs la présence du prince héritier dans le parti de la reine.
Ce parti ne cessait de s’accroître, et en France même. Le roi Édouard s’étonnait de ce que plusieurs de ses barons, en cette fin de printemps, aient eu nécessité d’aller visiter leurs possessions françaises et il s’inquiétait plus encore de ce qu’aucun ne revînt. D’autre part, les Despensers n’étaient pas sans entretenir à Paris quelques espions qui renseignaient Édouard sur l’attitude du comte de Kent, sur la présence de Maltravers auprès de Mortimer, sur toute cette opposition qui gravitait à la cour de France autour de la reine. Officiellement, la correspondance entre les deux époux demeurait courtoise, et Isabelle, dans les longues missives par lesquelles elle expliquait la lenteur des négociations, appelait Édouard « doux cœur ». Mais Édouard avait donné l’ordre aux amiraux et shérifs des ports d’intercepter tous courriers, quels qu’ils fussent, porteurs de lettres envoyées à quiconque par la reine, l’évêque de Norwich ou toute personne de leur entourage. Ces messagers devaient être amenés au roi sous une escorte sûre. Mais pouvait-on arrêter tous les Lombards qui circulaient avec des lettres de change ?
À Paris, Roger Mortimer, un jour qu’il passait dans le quartier du Temple, accompagné seulement de Alspaye et Ogle, fut frôlé par un bloc de pierre tombé d’un édifice en construction. Il dut de n’être pas écrasé au bruit que fit le bloc en heurtant un ais de l’échafaudage. Il ne vit là qu’un banal incident de rue ; mais trois jours plus tard, comme il sortait de chez Robert d’Artois, une échelle s’abattit devant son cheval. Mortimer alla s’en entretenir avec Tolomei qui connaissait son Paris secret mieux que personne. Le Siennois fit venir l’un des chefs des compagnons maçons du Temple qui avaient gardé leurs franchises en dépit de la dispersion des chevaliers de l’Ordre. Et les attentats contre Mortimer cessèrent. Du haut des échafaudages on adressait même de grands saluts, bonnets ôtés, au seigneur anglais vêtu de noir, dès qu’on l’apercevait. Toutefois Mortimer prit l’habitude d’être plus fortement escorté, et de faire éprouver son vin avec une corne de narval, précaution contre le poison. Les truands qui vivaient accrochés à la bourse de Robert d’Artois furent priés d’ouvrir les yeux et les oreilles. Les menaces qui environnaient Mortimer ne firent que rendre plus intense l’amour que la reine Isabelle lui portait.
Et puis, au début du mois d’août, un peu avant le temps prévu pour l’hommage anglais, Monseigneur de Valois, si fortement installé au pouvoir qu’on l’appelait communément « le second roi », s’écroula brusquement, à cinquante-cinq ans.
Depuis plusieurs semaines, il était fort coléreux et s’irritait de tout ; particulièrement une grande rage l’avait saisi au reçu d’une proposition faite par le roi Édouard de marier leurs plus jeunes enfants, Louis de Valois et Jeanne d’Angleterre, qui avoisinaient leurs sept ans. Édouard comprenait-il enfin la bévue qu’il avait commise deux ans plus tôt en rompant les négociations sur le mariage de son fils aîné, et pensait-il de la sorte ramener Valois dans son jeu ? Monseigneur Charles, par une réaction singulière, prit cette offre pour une seconde insulte et se mit en telle fureur qu’il brisa tous les objets de sa table. En même temps, il montrait une grande fébrilité dans ses travaux de gouvernement, s’impatientait des lenteurs du Parlement à rendre les arrêts, disputait avec Miles de Noyers des calculs fournis par la Chambre des Comptes ; ensuite il se plaignait de la fatigue que toutes ces tâches lui causaient.
Un matin qu’il était en Conseil et qu’il allait parapher un acte, il laissa choir la plume d’oie qu’on lui tendait et qui balafra d’encre la cotte bleue dont il était vêtu. Sa main pendait auprès de sa jambe, et ses doigts étaient devenus de pierre. Il fut surpris du silence qui se faisait autour de lui, et ne se rendit pas compte qu’il tombait de son siège.
On le releva, les yeux bloqués vers la gauche, dans le haut des orbites, la bouche tordue du même côté, et la conscience partie. Il avait la face fort rouge, presque violette, et l’on s’empressa de quérir un physicien pour le saigner. Comme l’avait été, onze ans plus tôt, son frère Philippe le Bel, il venait d’être frappé à la tête, dans les rouages mystérieux du vouloir. On crut qu’il passait et, à son hôtel où on le transporta, l’énorme maisonnée prit l’affairement éploré du deuil.
Pourtant, après quelques jours, où il parut présent à la vie plutôt par le souffle que par la pensée, il reprit à demi apparence d’exister. La parole lui était revenue, mais hésitante, mal articulée, butant sur certains mots, sans plus rien de cette redondance et de cette autorité qui la marquaient auparavant ; la jambe droite n’obéissait pas, ni la main qui avait lâché la plume d’oie.
Immobile dans un siège, accablé de chaleur sous les couvertures dont on croyait bon de l’étouffer, l’ex-roi d’Aragon, l’ex-empereur de Constantinople, le comte de Romagne, le pair français perpétuellement candidat à l’Empire d’Allemagne, le dominateur de Florence, le vainqueur d’Aquitaine, le rassembleur de croisés, mesurait soudain que tous les honneurs qu’un homme peut recueillir ne sont plus rien lorsque s’installe le déshonneur du corps. Lui qui n’avait eu, et depuis son enfance, que l’anxiété de conquérir les biens de la terre, se découvrit soudain d’autres angoisses. Il exigea d’être conduit en son château du Perray, près de Rambouillet, où il n’allait guère et qui brusquement lui devint cher, par un de ces bizarres attraits qui viennent aux malades pour des lieux où ils s’imaginent pouvoir recouvrer la santé.