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La Louve de France

Электронная книга - «La Louve de France». Краткое содержание книги:

Philippe V le Long vient de mourir avant d'avoir atteint trente ans et, comme son frère Louis X le Hutin, sans descendance mâle. Le troisième fils du Roi de fer, le faible Charles IV le Bel, succède à Philippe V. Une évasion de la tour de Londres ; la chevauchée cruelle conduite par une reine française d'Angleterre pour chasser du trône son époux ; un atroce assassinat perpétré sur un souverain... La relance de l'Histoire vient d'Angleterre. La Louve de France , c'est le tragique surnom que les chroniqueurs donnèrent à la reine Isabelle, fille de Philippe le Bel, qui semblait avoir transporté outre-Manche la malédiction des templiers.
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Et lui-même, avant de recevoir tout ce monde qui se pressait dans sa chambre, avait demandé un miroir, et il avait un moment étudié ce visage qui impressionnait si fort, deux mois plus tôt, les peuples et les rois. Que lui importaient à présent le prestige, la puissance ? Où étaient donc les ambitions qu’il avait si longtemps poursuivies ? Que signifiait cette satisfaction, si vivace naguère, de marcher toujours le front levé entre des fronts baissés, depuis que sous ce front s’était produit ce grand éclatement, ce grand basculement de tout ? Et cette main sur laquelle serviteurs, écuyers et vassaux se jetaient pour en baiser le dos et la paume, qu’était donc cette main morte le long de lui-même ? Et l’autre main, qu’il commandait encore, dont il se servirait tout à l’heure une dernière fois pour signer le testament qu’il allait dicter… si une main gauche voulait bien se prêter à tracer les signes de l’écriture !… cette main lui appartenait-elle davantage que le cachet gravé dont il scellait ses ordres et qu’on ferait glisser de son doigt après qu’il serait mort ?

La jambe droite, totalement inerte, semblait lui avoir déjà été reprise. Dans sa poitrine, par moments, se produisait comme un vide de gouffre.

L’homme est une unité pensante qui agit sur les autres hommes et transforme le monde. Et puis, soudain, l’unité se désagrège, se délie et qu’est-ce alors que le monde, et que sont les autres ? L’important en cette heure, pour Monseigneur de Valois, ce n’étaient plus les titres, les possessions, les couronnes, les royaumes, les décisions du pouvoir, la primauté de sa personne parmi les vivants. Les emblèmes de son lignage, les acquisitions de sa fortune, même les descendants de son sang qu’il voyait autour de lui assemblés, tout cela pour lui avait perdu valeur essentielle. L’important, c’était l’air de septembre, les feuillages encore verts, avec déjà quelques roussissures et qu’il apercevait par les fenêtres ouvertes, mais l’air surtout, l’air qu’il aspirait avec difficulté et qui allait s’engloutir dans cet abîme qu’il portait au fond de la poitrine. Tant qu’il sentirait l’air pénétrer dans sa gorge, le monde continuerait d’exister avec lui en son centre, mais un centre fragile, pareil à la fin de la flamme d’un cierge. Ensuite, tout cesserait d’être, ou plutôt tout continuerait, mais dans l’ombre totale et l’effrayant silence, comme une cathédrale existe quand le dernier cierge s’y est éteint.

Valois se rappelait les grands trépas de sa famille. Il réentendait les paroles de son frère Philippe le Bel : « Regardez ce que vaut le monde. Voici le roi de France ! » Il se souvenait des mots de son neveu Philippe le Long : « Voyez votre souverain seigneur ; il n’est nul d’entre vous, le plus pauvre fût-il, avec qui je ne voudrais échanger mon sort ! » Il avait entendu ces phrases-là sans les comprendre ; voilà donc ce qu’avaient éprouvé les princes ses parents au moment de passer dans la tombe ! Il n’existait pas d’autres mots pour le dire, et ceux qui avaient encore du temps à vivre étaient impuissants à le saisir. Chaque homme qui meurt est le plus pauvre homme de l’univers.

Et quand tout serait éteint, dissous, délié, quand la cathédrale se serait emplie d’ombre, qu’allait-il découvrir ce très pauvre homme, de l’autre côté ? Trouverait-il ce que lui avaient appris les enseignements de la religion ? Mais qu’étaient-ils ces enseignements, sinon d’immenses, d’angoissantes incertitudes ? Serait-il traduit devant un tribunal ; quel était le visage du juge ? Et tous les gestes de la vie, en quelle balance seraient-ils pesés ? Quelle peine peut être infligée à ce qui n’est plus ? Le châtiment… Quel châtiment ? Le châtiment consistait peut-être à conserver la conscience claire au moment de franchir le mur d’ombre.

Enguerrand de Marigny avait eu lui aussi – Charles de Valois ne pouvait se distraire d’y penser – la conscience claire, la conscience encore plus claire d’un homme en pleine santé, en pleine force, arraché à la vie non point par la rupture de quelque rouage secret de l’être, mais par le vouloir d’autrui. Non pas la dernière lueur du cierge, mais toutes les flammes soufflées d’un coup.

Les maréchaux, les dignitaires, les grands officiers qui avaient accompagné Marigny jusqu’au gibet, les mêmes ou leurs successeurs dans les mêmes charges, étaient là, en ce moment, autour de lui, emplissant toute la chambre, débordant dans la pièce voisine au-delà de la porte, et avec les mêmes regards d’hommes conduisant un des leurs à la dernière pulsation de son cœur, étrangers à la fin qu’ils guettent, et tout entiers dans un avenir dont le condamné est éliminé.

Ah ! Comme on donnerait toutes les couronnes de Byzance, tous les trônes d’Allemagne, tous les sceptres et tout l’or des rançons, pour un regard, un seul, où l’on ne se sente pas éliminé ! Du chagrin, de la compassion, du regret, de l’effroi, et les émotions du souvenir : on rencontrait tout cela dans le cercle d’yeux de toutes couleurs qui entouraient un lit de prince mourant. Mais chacun de ces sentiments n’était qu’une preuve de l’élimination.

Valois observait son fils aîné, Philippe, ce gaillard à grand nez, debout auprès de lui sous le dais, et qui serait, qui allait être, demain, ou un jour tout proche, ou dans une minute peut-être, le seul, le vrai comte de Valois, le Valois vivant ; il était triste comme il convenait de l’être, le grand Philippe, et pressait la main de sa femme, Jeanne de Bourgogne la Boiteuse ; mais soucieux aussi de son attitude, à cause de cet avenir devant lui, il semblait dire aux assistants : « Voyez, c’est mon père qui meurt ! » Dans ces yeux là aussi Valois était déjà effacé.

Et les autres fils… Charles d’Alençon qui, lui, évitait de croiser le regard du moribond, se détournant lentement lorsqu’il le rencontrait ; et le petit Louis, qui avait peur, qui paraissait malade de peur parce que c’était la première agonie à laquelle il assistait… Et les filles… Plusieurs d’entre elles étaient présentes : la comtesse de Hainaut, qui faisait un signe, de temps à autre, au serviteur chargé d’essuyer la bouche, et sa cadette, la comtesse de Blois, et plus loin la comtesse de Beaumont auprès de son géant époux Robert d’Artois, tous deux faisant groupe avec la reine Isabelle d’Angleterre et le petit duc d’Aquitaine, ce garçonnet à longs cils, sage comme on l’est à l’église, et qui ne garderait de son grand-oncle Charles que ce seul souvenir.

Il semblait à Valois que l’on complotait de ce côté-là ; on y préparait un avenir également dont il était éliminé.

S’il inclinait la tête vers l’autre bord du lit, il rencontrait, droite, compétente, mais déjà veuve, Mahaut de Châtillon-Saint-Pol, sa troisième épouse. Gaucher de Châtillon, le vieux connétable, avec sa tête de tortue et ses soixante-dix-sept ans, était en train de remporter encore une victoire ; il regardait un homme plus jeune de vingt ans s’en aller avant lui.

Étienne de Mornay et Jean de Cherchemont, tous deux anciens chanceliers de Charles de Valois avant d’être devenus tour à tour chanceliers de France, Miles de Noyers, légiste et maître de la Chambre des Comptes, Robert Bertrand, le chevalier au Vert Lion, nouveau maréchal, le frère Thomas de Bourges, confesseur, Jean de Torpo, physicien, étaient tous là pour l’aider, chacun au titre de sa fonction. Mais qui donc aide un homme à mourir ? Hugues de Bouville essuyait une larme. Sur quoi pleurait-il, le gros Bouville, sinon sur sa jeunesse enfuie, sa vieillesse prochaine, et sa propre vie écoulée ?

Certes, un prince qui meurt est plus pauvre homme que le plus pauvre serf de son royaume. Car le pauvre serf n’a pas à mourir en public ; sa femme et ses enfants peuvent le leurrer sur l’imminence de son départ ; on ne l’entoure pas d’un apparat qui lui signifie sa disparition ; on n’exige pas de lui qu’il dresse, in extremis, constat de sa propre fin. Or, c’était bien cela qu’ils réclamaient, tous ces hauts personnages assemblés. Un testament, qu’est-ce d’autre que l’aveu qu’on fait soi-même de son décès ? Une pièce destinée à l’avenir des autres… Son notaire particulier attendait, l’encrier fixé au bord de la planche à écrire, le vélin et la plume prêts. Allons ! il fallait commencer… ou plutôt achever. Le plus pénible n’était pas tant l’effort d’esprit que l’effort de renoncement… Un testament, cela débutait comme une prière…

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