La Louve de France
- Автор: Дрюон Морис
- Серия: les rois maudits #5
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: Plon
- ISBN: 9782253004066
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «La Louve de France». Краткое содержание книги:
— Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit…
Charles de Valois avait parlé. Et l’on crut qu’il priait.
— Écrivez donc, l’ami, dit-il au secrétaire. Vous entendez bien que je dicte !… Je, Charles…
Il s’arrêta, parce que c’était une sensation bien douloureuse, bien effrayante que d’écouter sa propre voix, prononcer son propre nom pour la dernière fois… Le nom, n’est-ce pas le symbole même de l’existence de l’être et de son unité ? Valois eut envie vraiment d’en finir là, parce que rien d’autre ne l’intéressait plus. Mais il y avait tous ces regards. Une ultime fois, il fallait agir, et pour les autres, dont il se sentait déjà si profondément séparé.
— Je, Charles, fils du roi de France, comte de Valois, d’Alençon, de Chartres et d’Anjou, fais savoir à tous que je, sain d’esprit bien que malade de corps…
Si l’élocution était partiellement gênée, si la langue accrochait sur certains mots, parfois les plus simples, la mécanique cérébrale continuait en apparence de fonctionner normalement. Mais cette dictée s’effectuait dans une sorte de dédoublement et comme s’il avait été son propre auditeur. Il lui semblait se tenir au milieu d’un fleuve embrumé ; sa voix s’adressait à la rive dont il se détachait ; il tremblait de ce qui adviendrait lorsqu’il toucherait l’autre berge.
— … et demandant à Dieu merci, redoutant qu’il ne m’étonnât d’épouvante quant au jugement de l’âme, j’ordonne ici de moi et de mes biens, et fais mon testament et ma dernière volonté de la manière ci-après écrite. Premièrement je remets mon âme à Notre Seigneur Jésus-Christ et à sa miséricordieuse Mère et à tous les Saints…
Sur un signe de la comtesse de Hainaut, un serviteur essuya la salive qui coulait par un coin de la bouche. Toutes les conversations particulières s’étaient arrêtées et l’on évitait même les froissements d’étoffe. Les assistants paraissaient stupéfaits qu’en ce corps immobilisé, réduit, déformé par la maladie, la pensée eût gardé tant de précision et même de recherche dans la formulation.
Gaucher de Châtillon murmura à l’adresse de ses voisins :
— Ce n’est pas aujourd’hui qu’il va passer.
Jean de Torpo, l’un des médecins, eut une moue négative. Pour lui, Monseigneur Charles n’atteindrait pas la nouvelle aurore. Mais Gaucher reprit :
— J’en ai vu, j’en ai vu… Je vous dis qu’il reste de la vie dans ce corps-là…
La comtesse de Hainaut, le doigt sur la bouche, pria le connétable de se taire ; Gaucher était sourd et n’appréciait pas la force de son chuchotement.
Valois poursuivait sa dictée :
— Je veux la sépulture de mon corps en l’église des Frères Mineurs de Paris, entre les sépultures de mes deux premières épouses compagnes…
Son regard chercha le visage de sa troisième épouse, la vivante, bientôt comtesse douairière. Trois femmes, et toute une vie était passée… C’était Catherine, la seconde, qu’il avait le plus aimée… à cause, peut-être, de sa couronne féerique de Constantinople. Une beauté, Catherine de Courtenay, bien digne de porter un titre de légende ! Valois s’étonnait qu’en sa malheureuse chair, à moitié inerte et au bord de s’anéantir, demeurât vaguement, diffusément, comme un frémissement des anciens désirs qui transmettent la vie. Il reposerait donc à côté de Catherine, à côté de l’impératrice titulaire de Byzance ; et de l’autre côté, il aurait sa première épouse Marguerite, la fille du roi de Naples, toutes deux en poudre depuis si longtemps. Quelle étrangeté que le souvenir d’un désir pût persister quand le corps qui en était l’objet n’existe plus ! Est-ce que la résurrection… Mais il y avait la troisième épouse, celle qui le regardait, et qui avait été bonne compagne aussi. Il fallait lui laisser quelque fragment charnel.
— Item, je veux mon cœur en ladite ville et au lieu où ma compagne Mahaut de Saint-Pol élira sa sépulture ; et mes entrailles en l’abbaye de Chaâlis, le droit au partage de ma chair m’ayant été octroyé par bulle de Notre Très Saint-Père le pape…
Il hésita, cherchant la date qui lui échappait et ajouta :
— … précédemment.[34]
Quelle fierté n’avait-il pas retirée de cette autorisation, donnée seulement aux rois, de pouvoir distribuer son cadavre, comme on divise les saints en reliques ! Il lui serait fait traitement de roi jusque dans le tombeau. Mais maintenant il pensait à la grande résurrection, seul espoir laissé à ceux parvenus sur l’extrême bord de l’ultime marche. Si les enseignements de la religion étaient vrais, comment se passerait pour lui cette résurrection ? Les entrailles à Chaâlis, le cœur au lieu que Mahaut de Saint-Pol choisirait, et le corps en l’église de Paris… Était-ce avec une poitrine vide, un ventre bourré de paille et recousu de chanvre, qu’il se dresserait entre Catherine et Marguerite ? Oh ! difficile espérance puisque inconcevable à l’esprit humain ! Y aurait-il cette presse de corps et de regards, comme celle qui se tenait en ce moment autour de son lit ? Quelle grande confusion attendre, si se dressaient ensemble tous les ancêtres, et tous les descendants, et les meurtriers face à leurs victimes, et toutes les maîtresses, et toutes les trahisons… Est-ce que Marigny surgirait devant lui ?
— …Item, je laisse à l’abbaye de Chaâlis soixante livres tournois pour faire mon anniversaire…
Le linge à nouveau essuya son menton. Près d’un quart d’heure durant, il cita toutes les églises, abbayes, fondations pieuses situées dans ses fiefs, et auxquelles il laissait, à l’une cent livres, à l’autre cinquante, ici cent vingt, ici une fleur de lis pour embellir une châsse. Énumération monotone sauf pour le mourant à qui chaque nom prononcé représentait un clocher, une ville, un bourg dont il était pour quelques heures ou jours encore le seigneur. Couleurs d’un rempart, silhouette d’une flèche ajourée, sonorité des pavés ronds d’une rue montante, parfums d’une aire de marché, toutes choses une dernière fois, par la parole, possédées… Les pensées des assistants s’échappaient, comme à la messe quand le service est trop long. Seule Jeanne la Boiteuse, qui souffrait de rester si longtemps sur ses jambes inégales, écoutait avec attention. Elle additionnait, elle calculait. À chaque chiffre elle levait vers son mari, Philippe de Valois, un visage nullement disgracieux, mais qu’enlaidissaient les mauvaises pensées de l’avarice. Tous ces legs amputaient l’héritage.
Dans l’embrasure d’une fenêtre, Isabelle chuchotait avec Robert d’Artois ; mais l’inquiétude qui se lisait sur les traits de la reine n’était pas inspirée par la funèbre circonstance.
— Méfiez-vous de Stapledon, Robert, murmurait-elle. Cet évêque est la pire créature du diable, et Édouard ne l’a envoyé que pour causer nuisance, à moi ou à ceux qui me soutiennent. Il n’avait rien à faire ici, ce jourd’hui, et pourtant il s’est imposé, parce qu’il a reçu mission, dit-il, d’escorter partout mon fils. Il m’épie… La dernière lettre qui m’est parvenue avait été ouverte et le cachet recollé.
34
Cette dispense lui avait été accordée par Clément V en 1313, Charles de Valois n’ayant alors que quarante-trois ans.