La Louve de France
- Автор: Дрюон Морис
- Серия: les rois maudits #5
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: Plon
- ISBN: 9782253004066
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «La Louve de France». Краткое содержание книги:
L’identité de son mal avec celui qui avait abattu son frère aîné obsédait son cerveau dont l’énergie était diminuée mais non point la clarté. Il cherchait dans ses actes passés la cause de ce châtiment que le Tout-puissant lui infligeait. Affaibli, il devenait pieux. Il pensait au Jugement. Mais les orgueilleux se font facilement la conscience pure ; Valois ne découvrait presque rien qu’il eût à se reprocher. En toutes ses campagnes, en tous les pillages et massacres qu’il avait ordonnés, en toutes les extorsions qu’il avait fait subir aux provinces conquises et délivrées par lui, il estimait avoir toujours bien usé de ses pouvoirs de chef et de prince. Un seul souvenir lui était objet de remords, une seule action lui semblait l’origine de son actuelle expiation, un seul nom s’arrêtait à ses lèvres lorsqu’il faisait l’examen de sa carrière : Marigny. Car il n’avait en vérité jamais haï personne, sauf Marigny. Pour tous les autres qu’il avait malmenés, châtiés, tourmentés, expédiés à la mort, il n’avait jamais agi que convaincu d’un bien général qu’il confondait avec ses propres ambitions. Mais dans sa lutte contre Marigny, il avait apporté tout le bas acharnement qu’on peut mettre à une querelle privée. Il avait menti sciemment en accusant Marigny, il avait porté faux témoignage contre lui, et suscité de fausses dépositions ; il n’avait reculé devant aucune bassesse pour envoyer l’ancien coadjuteur et recteur général du royaume, plus jeune alors qu’il ne se trouvait à présent lui-même, se balancer à Montfaucon. Rien ne l’avait guidé en cela que le besoin de vengeance, et la rancœur d’avoir vu, jour après jour, un autre disposer en France de plus de puissance que lui.
Et voilà que maintenant, assis dans la cour de son manoir du Perray, observant les oiseaux passer, regardant les écuyers sortir les beaux chevaux qu’il ne monterait plus, Valois s’était mis… le mot le surprenait lui-même, mais il n’y en avait pas d’autre !… il s’était mis à aimer Marigny, à aimer sa mémoire. Il aurait voulu que son ennemi fût encore vivant afin de pouvoir se réconcilier avec lui et lui parler de toutes choses qu’ils avaient connues, vécues ensemble et sur lesquelles ils s’étaient tant opposés. Son frère aîné Philippe le Bel, son frère Louis d’Évreux, ses deux premières épouses même, tous ces disparus lui manquaient moins que son ancien rival ; et aux moments où il ne se croyait pas observé, on le surprenait à marmonner quelques phrases d’une conversation tenue avec un mort.
Chaque jour, il envoyait un de ses chambellans, muni d’un sac de monnaie, faire aumône aux pauvres d’un quartier de Paris, paroisse après paroisse ; et les chambellans étaient chargés de dire, en déposant les pièces dans les mains crasseuses : « Priez, bonnes gens, priez Dieu pour Monseigneur Enguerrand de Marigny et pour Monseigneur Charles de Valois. » Il lui semblait qu’il s’attirerait la clémence du Ciel si dans une même prière on l’unissait à sa victime. Et le peuple de Paris s’étonnait de ce que le puissant et magnifique seigneur de Valois demandât d’être nommé auprès de celui qu’il proclamait jadis coupable de tous les malheurs du royaume, et qu’il avait fait pendre aux chaînes du gibet.
Le pouvoir, au Conseil, était passé à Robert d’Artois qui, par la maladie de son beau-frère, se trouvait soudain promu au premier rang. Le géant parcourait fréquemment, les étriers chaussés à fond, la route du Perray, pour aller demander un avis au malade. Car chacun s’apercevait, et d’Artois tout le premier, du vide qui s’ouvrait brusquement à la direction des affaires de la France. Certes, Monseigneur de Valois était connu pour un prince assez brouillon, tranchant de tout sans souvent réfléchir assez, et gouvernant d’humeur plutôt que de sagesse ; mais d’avoir vécu de cour en cour, de Paris en Espagne et d’Espagne à Naples, d’avoir soutenu les intérêts du Saint-Père en Toscane, d’avoir participé à toutes les campagnes de Flandre, d’avoir intrigué pour l’Empire et d’avoir siégé pendant plus de trente années au Conseil de quatre rois de France, lui était venue l’habitude de replacer chaque souci du royaume dans l’ensemble des affaires de l’Europe. Cela s’opérait en son esprit presque de soi-même.
Robert d’Artois, féru de coutumes et grand procédurier, n’avait point d’aussi vastes vues. Aussi l’on disait du comte de Valois qu’il était le « dernier », sans bien pouvoir vraiment préciser ce que l’on entendait par là, sinon qu’il était le dernier représentant d’une grande manière d’administrer le monde, et qui allait sans doute disparaître avec lui.
Le roi Charles le Bel, indifférent, se promenait d’Orléans à Saint-Maixent et Châteauneuf-sur-Loire, attendant toujours que sa troisième épouse lui donnât la bonne nouvelle d’être enceinte.
La reine Isabelle était devenue, pour ainsi dire, maîtresse du Palais de Paris, et c’était une seconde cour anglaise qui se tenait là.
La date de l’hommage avait été fixée au 30 août. Édouard attendit donc la dernière semaine du mois pour se mettre en voyage, puis pour feindre de tomber souffrant en l’abbaye de Sandown, près de Douvres. L’évêque de Winchester fut envoyé à Paris pour certifier sous serment, s’il en était besoin, mais ce qu’on ne lui demanda pas, la validité de l’excuse, et proposer la substitution du fils au père, étant bien entendu que le prince Édouard, fait duc d’Aquitaine et comte de Ponthieu, apporterait les soixante mille livres promises.
Le 16 septembre, le jeune prince arriva, mais accompagné de l’évêque d’Oxford et surtout de Walter Stapledon, évêque d’Exeter et Lord trésorier. En choisissant celui-ci, qui était l’un des plus actifs, des plus âpres partisans du parti Despenser, l’homme aussi le plus habile, le plus rusé de son entourage et l’un des plus détestés, le roi Édouard marquait bien sa volonté de ne pas changer de politique. L’évêque d’Exeter n’était pas chargé seulement d’une mission d’escorte.
Le jour même de cette arrivée, et presque au moment où la reine Isabelle serrait dans ses bras son fils retrouvé, on apprit que Monseigneur de Valois avait fait une rechute de son mal et qu’il fallait s’attendre à ce que Dieu lui reprît l’âme d’une heure à l’autre. Aussitôt la famille entière, les grands dignitaires, les barons qui se trouvaient à Paris, les envoyés anglais, tout le monde se précipita au Perray, sauf l’indifférent Charles le Bel qui surveillait à Vincennes quelques aménagements intérieurs commandés à son architecte Painfetiz.
Et le peuple de France continuait à vivre sa belle année 1325.
VII
CHAQUE PRINCE QUI MEURT…
À ceux qui ne l’avaient pas vu durant les dernières semaines, combien Monseigneur de Valois apparaissait changé ! D’abord, on avait l’habitude qu’il fût toujours coiffé, soit d’une grande couronne scintillante de pierreries, les jours d’apparat, soit d’un chaperon de velours brodé dont l’immense crête dentelée lui retombait sur l’épaule, ou encore d’un de ces bonnets à cercle d’or qu’il portait en appartement. Pour la première fois, il se montrait en cheveux, des cheveux blonds mélangés de blanc, auxquels l’âge avait donné une couleur délavée, dont la maladie avait défrisé les rouleaux, et qui pendaient sans vie, le long des joues et sur les coussins. L’amaigrissement, chez cet homme naguère gras et sanguin, était impressionnant, mais moins toutefois que l’immobilité contractée d’une moitié du visage, que la bouche un peu tordue dont un serviteur essuyait régulièrement la salive, moins impressionnant que la fixité éteinte du regard. Les draps brochés d’or, les courtines bleues semées de fleurs de lis qui, drapées comme un dais, surmontaient le chevet, ne faisaient qu’accuser la déchéance physique du moribond.