Les enfants de Venise
- Автор: Fulvio Luca di
- Серия: Gang #2
- Год: 2017
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440313
- Переводчик: Françoise Brun
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:
— Eh, c’est ma bourse ! s’exclama le borgne.
— Et c’est mon foulard ! fit un autre des hommes.
— Mon couteau, espèce de fils de pute ! », dit le troisième. Scarabello se claqua la cuisse et partit d’un éclat de rire sonore. « Tout compte fait, il va peut-être nous rapporter quelque chose, ce comique ! » Il se tourna vers ses hommes. « Il vous a plumés comme des volailles ! Vous vous imaginiez lui faire peur, et lui il vous faisait les poches ! Grands couillons ! » Il les attrapa par le collet, l’un après l’autre, et leur passa sa manche de fourrure sur le visage, les barbouillant de noir. « Et gare à vous si vous vous nettoyez. Jusqu’à ce soir ! Allez, volaille, prenez vos affaires. » Puis il sortit de la boutique.
La pluie avait cessé et un soleil capricieux faisait une apparition entre les nuages. Le rire de Scarabello retentit dans tout le campo Santo Aponal.
« Je ne l’ai jamais vu rire d’aussi bon cœur, dit Paolo quand les hommes de Scarabello s’en furent allés. Mais j’ai cru qu’ils allaient te tuer, mon garçon. » Il regarda les quatre pièces d’argent qu’il avait dans la paume de la main. « Ne te méprends pas, je suis pas en train d’en dire du mal. Si Scarabello n’avait pas été là, je serais mort. Personne n’achète rien au père d’un monstre. Les gens s’imaginent qu’en achetant chez moi la malédiction va retomber sur eux. » Ses yeux se voilèrent. « Ma femme a eu tellement peur de ce qui l’attendait qu’elle a dit aux curés que c’était ma faute si le monstre était né, parce que je trafiquais avec le diable. Ils m’ont excommunié, ils ont annulé notre mariage et maintenant elle fait la bonne chez les frères, tu vois un peu… C’est pourtant elle qui les a mis au monde, mes enfants, Maria et Alvise, collés l’un à l’autre, les pauvres petits… C’était pas un monstre, tu comprends ? C’étaient juste deux pauvres petits. » Paolo n’essuya pas ses larmes, comme s’il était habitué à sentir ses joues mouillées. « Scarabello est le seul qui ne m’ait pas abandonné. C’est quelqu’un de bien, meilleur que quiconque ici. Tu crois qu’un type comme lui a besoin d’un type comme moi ? »
Mercurio et Benedetta étaient embarrassés. Ils ne savaient que répondre. Ils bafouillèrent quelques phrases de circonstance, puis se firent expliquer où se trouvait le théâtre de l’Anzelo et se faufilèrent au milieu des gens qui encombraient les calli.
« Scarabello a dit que j’étais mignonne, fit Benedetta.
— Non, il t’a traitée d’idiote, plaisanta Mercurio.
— Et toi d’imbécile.
— Un imbécile grâce à qui nous aurons des vêtements qui ne puent pas le poisson.
— Te monte pas la tête, t’as juste eu de la chance. »
Ils se lancèrent des bourrades et se mirent à rire. Celui qui les aurait regardés sans connaître leur histoire les aurait pris pour deux enfants insouciants.
Sur le campo dei Sansoni, là où la foule se pressait autour d’un vendeur ambulant d’oiseaux rares arrivés tout droit selon lui du Paradis terrestre, Mercurio aperçut tout à coup une tête pointue, chauve et familière. Il sentit son cœur accélérer dans sa poitrine.
Il appela : « Donnola ! »
L’autre ne l’entendit pas et poursuivit son chemin, marchant d’un bon pas.
« Donnola ! », appela encore Mercurio, en agitant le bras en l’air. « Tu te rappelles qui c’est ? dit-il à Benedetta. Suivons-le.
— Qu’est-ce que t’en as à faire de ce débile ?
— Je veux lui dire bonjour. C’était l’assistant du docteur.
— Et qu’est-ce que t’en as à fiche du docteur ? Allons au théâtre de l’Anzelo. » Et elle le tira dans la direction opposée.
« Lâche-moi ! », dit Mercurio en se dégageant avec une fougue excessive. « Vas-y, je te rejoins », et il commença à courir derrière Donnola. C’était un lien possible avec Giuditta, se disait-il, ému.
Benedetta resta immobile un instant puis courut à son tour.
Mercurio poussait les gens, cherchant à se frayer un chemin, et s’enfila dans une rue étroite au fond visqueux. Par moment, il apercevait la tête de Donnola et criait alors son nom, en faisant de grands signes de bras.
Ils allaient le rattraper quand Donnola se retourna. Il vit un jeune homme qui criait son nom et faisait des gestes qui lui parurent agressifs. Il accéléra donc le pas et avec sa connaissance des raccourcis, le sema rapidement.
Quand Mercurio arriva sur la riva del Vin, il vit que Donnola était monté dans un bateau, désormais hors d’atteinte. Et dans le même bateau, presque au milieu du Grand Canal, il y avait le docteur. Et avec lui sa fille.
« Giuditta… », dit tout bas Mercurio tout bas, qui eut un coup au cœur. Il se mit à courir le long des quais boueux, avec de grands gestes des bras. « Giuditta ! hurla-t-il, Giuditta ! »
La jeune fille se retourna.
Mercurio ne savait pas si elle l’avait reconnu. Mais il pensa que oui parce que, malgré la distance, leurs regards s’enlacèrent. Du moins voulut-il le croire, tandis qu’il s’arrêtait, épuisé, souillé de boue jusqu’aux genoux.
« Giuditta ! », cria-t-il de toutes ses forces.
La jeune fille ne le quittait pas des yeux mais ne faisait ni signes ni gestes.
« Giuditta… », répéta Mercurio, haletant.
Un peu en arrière, Benedetta avait tout vu. Elle retint rageusement ses larmes et se mordit les lèvres, jusqu’à les faire saigner.
Elle ressentit une haine profonde pour la fille du docteur.
23
« Père, te rappelles-tu le jeune prêtre qui a voyagé avec nous ? dit Giuditta comme la barque virait, abandonnant le Grand Canal.
— Mercurio. Oui, répondit Isacco, distrait.
— J’ai l’impression que je viens de le voir nous faire des gestes sur la rive…, dit Giuditta. Sauf qu’il n’était plus habillé en prêtre. »
Isacco se retourna, soudain attentif. « Ah…, acquiesça-t-il, cherchant à gagner du temps. Eh bien… à cette distance tous les garçons se ressemblent, mon enfant. Ça ne pouvait pas être lui. »
Giuditta, en revanche, savait que c’était Mercurio. Dès qu’elle l’avait vu, elle avait senti son cœur oppressé, comme si quelqu’un appuyait dessus avec sa main, et l’instant d’après elle s’était sentie heureuse. Depuis qu’ils s’étaient pris par la main elle n’avait pas cessé de penser à lui, même si elle essayait d’éloigner cette pensée. Elle ne répondit pas à son père et se contenta de regarder vers le Grand Canal, presque complètement caché maintenant par un petit palais de marbre jaune et vert. Elle ne comprenait pas pourquoi elle n’avait pas répondu à ses gestes. De tout son être elle l’aurait voulu, et pourtant elle était restée immobile, pétrifiée.
Donnola avait fini par reconnaître le jeune homme qui lui courait après, et par rire de sa propre peur. Il allait le dire, confirmant ce que pensait Giuditta, quand il sentit qu’on le tirait par la manche.
« Évitons ce garçon, lui murmura Isacco à l’oreille. C’est une source d’ennuis. » Puis il se tourna vers sa fille. Giuditta ne le regardait pas. « On est encore loin ? demanda-t-il à voix haute au batelier.
— On arrive. À la moitié du rio de la Madoneta, vous descendez et vous faites un petit bout de la salizada[8] San Polo. La maison d’Anselmo del Banco est la plus grande et la plus riche. » Puis l’homme hocha la tête et marmonna à mi-voix : « Une vraie sangsue, cet Anselmo.
8
Rue pavée.