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Les enfants de Venise

Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:

« Quand Mercurio s’était jeté dans le canal, Giuditta avait eu la tentation de le retenir. Ou de s’y jeter avec lui. Elle ne voulait pas renoncer à la sensation de sa main dans la sienne. Elle ne voulait pas renoncer à lui. Déjà, les nuits précédentes, dans le chariot, elle avait senti une forte attraction pour les yeux de cet étrange garçon. Qui était-il ? Il n’était pas prêtre, il le lui avait avoué. Quels mots avait-il dits en sautant du bateau ? Elle se souvenait à peine. Sa tête se faisait légère. « Je te retrouverai », voilà ce qu’il avait dit. »
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— Tu sauras qui appeler si t’as besoin d’une saignée, dit Donnola. Maintenant tais-toi et rame. Le docteur te paie pas pour insulter ses amis, tête de nœud. »

La barque accosta au quai près d’une amarre, et les passagers descendirent. En quelques pas, ils furent sur le campo San Polo, dallé, avec un beau puits couvert au milieu. Des hommes avec de grands balais et de larges pelles de bois s’affairaient à ramasser les ordures.

« Le mercredi, c’est le marché », expliqua Donnola. Puis il pointa du doigt un joli petit palais à deux étages, presque en face de l’église. « C’est là qu’il habite. Anselmo del Banco est un homme très puissant, et en plus, très riche, dit-il avec des airs de conspirateur. Il y a cinq ans, le frère Ruffin est venu sur ce campo prêcher contre les Israélites devant deux mille personnes, et il paraît que votre cher banquier a protesté auprès du Conseil des Dix et que le Conseil a éloigné le frère de Venise. Vous n’avez qu’à lui demander. »

Devant la porte d’entrée, Isacco regarda Donnola d’un air gêné. « Je suis désolé mais… », commença-t-il à dire.

Donnola rit. « Je sais, je suis un goy et je peux pas entrer chez le banquier. » Il rit de nouveau. « Vous en faites pas, Docteur. C’est pas la mer à boire si pour une fois c’est un chrétien qui peut pas entrer quelque part, vous croyez pas ? »

Isacco sourit, amusé. Ce Donnola lui plaisait.

Il frappa. Un serviteur en livrée ouvrit.

« Je suis Isacco da Negroponte et voici ma fille Giuditta. Asher Meshullam nous attend. »

Le serviteur s’inclina, s’écarta pour les laisser entrer puis referma la porte sans un regard pour Donnola. Toujours en silence, il se dirigea vers une cour intérieure où poussaient des orangers et des cédrats. Au milieu, sous une tente de soie jaune et rouge, un petit homme maigre était assis à une table, les mains tendues, paumes ouvertes, vers un brasier posé au centre d’où se dégageait une tiédeur agréable.

« Assieds-toi », dit l’homme à Isacco. Il avait une voix légère, presque féminine, mais une grande force émanait de lui.

« Asher Meshullam, c’est un honneur d’être reçu dans votre maison, dit Isacco.

— Assieds-toi », répéta le banquier, et il donna une petite tape sur un fauteuil damassé à côté de lui. Puis il s’adressa à Giuditta. « Peut-être veux-tu voir de plus près ces plantes exotiques. Les plus grandes sont des citrus medica. Les autres sont des oranges douces. Le climat de Venise n’est pas le meilleur pour ces plantes qui aiment le soleil. C’est pourquoi tu les vois un peu éteintes. Mais comme nous autres les Juifs, elles sont fortes et capables de s’adapter. »

Isacco fit signe à Giuditta d’obéir puis s’assit.

Giuditta eut un sourire distant. Les plantes d’Asher Meshullam ne l’intéressaient pas. Mais elle était heureuse d’être un peu seule avec ses pensées. “Je te retrouverai”, lui avait dit Mercurio. Et il l’avait retrouvée, il avait crié son nom. Mais pourquoi n’avait-elle pas répondu ? Pourquoi n’avait-elle pas crié le nom de Mercurio ? Pourquoi n’avait-elle pas dit à son père de faire accoster le bateau ? Giuditta n’avait la réponse à aucune de ces questions. « Parce que j’ai peur », murmura-t-elle en caressant la feuille lisse d’un oranger. Puis, d’un geste de colère, elle l’arracha. « Parce que je suis une petite fille. » Elle se tourna vers son père et Asher Meshullam. Personne ne l’avait vue. Elle laissa tomber la feuille. « Parce que je suis une petite fille », répéta-t-elle tout bas. Et elle se dit qu’à Venise elle deviendrait une femme.

Aussitôt seul avec Isacco, le banquier avait repris. « Tu sais comment on appelle les oranges ? Des portogalli[9]. Certains illustres médecins, tes collègues, soutiennent que manger des portogalli, quand on en a, peut aider les marins à se préserver du scorbut. Qu’en penses-tu ? »

Isacco savait qu’aucune des questions de celui qui était le chef incontesté de la communauté israélite vénitienne, mais aussi le principal banquier des territoires de la Sérénissime, y compris sur la terre ferme, n’était posée sans raison. « Si d’illustres savants soutiennent cette théorie, comment un simple médecin comme moi pourrait-elle la réfuter ? »

Le banquier le regarda intensément, sans sourire mais sans trop de sérieux. « En mer, il y a plus de superstitions que de science. J’ai entendu parler de certaines amulettes prodigieuses… » Et il fixa de nouveau Isacco de ses petits yeux acérés, noirs comme de la poix.

Isacco haussa les épaules, en signe d’ignorance. Mais l’allusion au Qalonimus n’était pas un hasard. Le banquier lui envoyait un message.

Asher Meshullam fit un signe au serviteur, qui prit une cruche d’argent bosselé à poignée d’os, et remplit de vin deux calices en verre soufflé à bordure d’or fin. Le banquier leva le sien. « Il est casher, dit-il. Tu te conformes à la Loi, n’est-ce pas ? »

Cette question aussi était une mise à l’épreuve. Si Asher Meshullam gouvernait son peuple et traitait d’égal à égal avec les puissants de Venise, c’est qu’il voyait plus loin que le bout de son nez. Ce n’était pas le moment de mentir effrontément. « Asher — dit-il avec modestie et orgueil à la fois, parce qu’il avait appris que c’était le mélange idéal pour simuler la sincérité —, si je devais suivre à la lettre les six cent treize mitzvot et les appliquer chaque jour, je n’aurais plus le temps, je crois, de respirer et de travailler. El-Shaddai, le Tout-Puissant, est miséricordieux avec son serviteur. Il sait que mon cœur est pur… autant qu’il peut l’être. Et s’il m’arrive d’avoir dans mon verre du vin non casher, je dois vous avouer que je le bois quand même. Ce qui est sûr, c’est que je ne mange ni porc ni viande impure. »

Le banquier eut un sourire d’approbation. Il trempa à peine les lèvres dans le verre et le reposa sur la table. « Il y a quelques jours, au port, il y avait un équipage macédonien, reprit-il avec cette façon de parler au hasard de la conversation. Ils parlaient d’un escroc juif qui avait une fille de l’âge de la tienne.

— Ah oui ?

— Ils disaient que cet escroc n’avait pas payé le voyage et les avait roulés.

— Ah, attendez…, fit Isacco en se touchant le front de l’index, comme s’il se rappelait tout à coup quelque chose. On m’a raconté l’histoire autrement. On m’a dit que le Juif les a payés de trois belles malles remplies de cailloux. »

Asher Meshullam rit doucement, satisfait. Il commençait à apprécier son interlocuteur. « Bizarres, ces Macédoniens, dit-il. Qu’ont-ils l’intention d’en faire, de tous ces cailloux ?

— Qui sait ? fit Isacco en hochant la tête. Autant de pays, autant d’usages. »

Asher Meshullam eut un rire amusé, mais bref. « Mon seul souci est que ce Juif puisse être un escroc. Vois-tu, l’équilibre avec les Vénitiens est plutôt instable, particulièrement ces derniers temps. Nous n’avons pas besoin de conflits.

— Je comprends. Mais je crois que ce Juif n’existe pas. Il n’est que le fruit de l’imagination d’une bande d’ivrognes macédoniens. À mon avis, une fois la galère partie, vous n’en entendrez plus parler.

— Comment es-tu arrivé ici ?

— Escorté par la bénédiction de Ha-Shem, qu’il soit toujours loué, et par voie de terre, en usant bien deux paires de chaussures, puisqu’il ne nous est pas permis d’aborder dans la lagune.

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Portogallo : Portugal.

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