Couleurs de l'incendie
- Автор: Леметр Пьер
- Серия: Trilogie de l’entre deux-guerres #2
- Год: 2018
- Язык: французский
- Год: Éditions Albin Michel
- ISBN: 978-2226392121
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Couleurs de l'incendie». Краткое содержание книги:
Face à l’adversité des hommes, à la cupidité de son époque, à la corruption de son milieu et à l’ambition de son entourage, Madeleine devra déployer des trésors d’intelligence, d’énergie mais aussi de machiavélisme pour survivre et reconstruire sa vie. Tâche d’autant plus difficile dans une France qui observe, impuissante, les premières couleurs de l’incendie qui va ravager l'Europe.
Il se mit à balbutier d’une voix grave, presque adulte. Il bégayait beaucoup. Les larmes remontèrent, abondantes, et avec elles, la vérité.
C’était très lent, très long, les lèvres butaient sur chaque syllabe, parfois les mots s’agglutinaient, Madeleine attendait, patiente, mais le cœur retourné, et elle voyait se dérouler la vie de son fils, une vie dont elle ne savait rien, qui parlait d’un enfant qui était le sien et qu’elle ne connaissait pas.
Défilèrent d’abord les longues séances de dictée où André lui attachait le bras gauche dans le dos pour le contraindre à écrire de la main droite, des heures dans cette camisole, le corps ankylosé, les muscles déchirés et cette main désespérément maladroite qui ne voulait pas obéir… Alors, la règle en fer sur l’extrémité des doigts à la première erreur… On ne pleure pas, Paul, exigeait André. Jusque dans ses rêves, l’arrivée du précepteur lui provoquait des accès de transpiration, il se retournait, faisait des sauts de carpe dans le lit.
André le surprenait avec, sous le drap, un roman de Jules Verne. « Avons-nous autorisé cette lecture, Paul ? » Sa voix était très rauque.
Il est plus de vingt heures, il y a un dîner au salon, on entend jusqu’ici le cliquetis des verres, une odeur de cigarette monte par l’escalier. Paul, rougissant, reconnaît sa faute, alors la fessée, pyjama baissé, sur les genoux d’André, sale petit garçon. Après quoi Paul est recouché, André se penche, compatissant, il écoute lui aussi les bruits du dîner, les éclats de voix, se tranquillise, revient vers son élève, caresse ses fesses rougies d’un air navré, il se passe un long moment, puis c’est un frôlement de tissus près du lit, deux chaussures qui tombent lourdement sur le parquet tandis que du rez-de-chaussée arrive un brusque accès de rires, quelqu’un vient sans doute de raconter une anecdote, puis il y a un brouhaha, les hommes se dirigent vers le fumoir, les femmes, entre elles, vont s’entretenir de l’éducation des enfants, quelle responsabilité… Paul ferme les yeux, la tête dans l’oreiller, il sent André s’allonger contre lui. Sa respiration, son souffle, ses mots… Ses mains, puis son poids. Et la douleur. Allons, allons, c’est fini, là, tu vois c’est déjà fini, et la douleur dans les reins, cette impression d’être déchiré en deux, tu vois, André parle d’une voix grave, très basse, il geint, il dit comme il est malheureux quand Paul ne travaille pas bien, puis il geint de nouveau. Petit Paul va promettre à son ami André, n’est-ce pas ? Sinon, le châtiment, ce ne sera pas la règle sur le bout des doigts.
À cette époque, Madeleine s’en souvient, elle entre dans sa chambre jusqu’à quatre fois dans la nuit. Allons, mon cœur, calme-toi, maman est là, elle lui caresse le front. Il est agité comme un chaton, Léonce arrive à son tour, allez vous allonger Madeleine, je vais le veiller un moment, je partirai ensuite.
Parce que Paul se réveillait chaque nuit et guettait les bruits de pas dans l’escalier de service, tremblant qu’André s’arrête, entre dans la chambre en catimini, se déshabille furtivement. Parfois il n’émergeait du sommeil qu’aux effluves de l’haleine d’André dans son cou, chargée d’alcool, d’odeur de cigare, ses mains partout… « Il ne veut pas que je sorte, le petit chameau », disait Madeleine en riant car Paul pleurait à l’annonce des dîners à la maison, des spectacles où elle devait se rendre. Allons, disait-elle en s’asseyant au bord de son lit, elle était en robe de soirée, parfois son manteau sur le dos, maman ne va pas rentrer tard, il s’accrochait à son bras comme un petit animal, tu dois grandir Paul et puis il faut que tu dormes, je ne veux pas sortir fâchée contre toi mon chéri, tu le comprends, il disait oui, Madeleine pensait qu’il avait peur du noir, je vais laisser la lumière du couloir allumée et je ne l’éteindrai que lorsque je serai rentrée, je te le promets. Bonsoir André, entendait-il, Madeleine parlait bas, vous veillez sur Paul, n’est-ce pas, merci, vous êtes un ange, il y avait un petit bruit que Paul ne savait pas interpréter, ça ressemblait à un baiser furtif, parfois même un rire, chttt, allons, disait Madeleine, la voix était rieuse. Ensuite, c’était un froufrou de tissu dans l’escalier, la nuit qui tombait, la lumière restée allumée, comme elle avait dit, jusqu’à ce que l’ombre d’André vienne s’interposer, Paul se retournait contre le mur, son cœur s’affolait, envie de vomir, le pas près du lit, le feutré des chaussures qui chutent sur le tapis.
L’image de grand-père arriva. Cet homme large et lourd qui sentait le tabac pour la pipe, que Paul trouvait le plus souvent assis derrière sa table de travail, qui levait les yeux quand la porte s’ouvrait, ah, c’est toi mon bonhomme, qu’est-ce qu’il se passe, allez viens, jamais il ne refusait de s’occuper de lui, ça n’était jamais arrivé, jamais. Sa chambre embaumait le café noir. Grand-père, lui, sentait l’eau de Cologne, il avait des moustaches drues qui grattaient dans le cou lorsqu’il vous embrassait.
Madeleine fut transpercée par la vision de son père assis dans son bureau, tenant son petit-fils pelotonné contre lui.
M. Péricourt avait un jour risqué, l’air de rien :
— Dis donc, tu ne ferais pas mieux de le mettre dans une institution, qu’il soit avec d’autres garçons de son âge ?
— Ne te mêle pas de ça, papa ! C’est mon fils, c’est moi qui l’élève et je le fais à mon idée !
M. Péricourt n’était pas aveugle. Ni sourd. Il devait bien entendre, comme les autres, les pas étouffés de Madeleine quand, en pleine nuit, elle grimpait ou descendait l’escalier de service, mais comment dire ça à sa fille, c’était impossible. Il n’avait pas insisté, mais elle avait souvent trouvé Paul dans le bureau de son grand-père, endormi dans ses bras.
Paul ne parlait pas de tout cela avec son grand-père, il n’avait pas les mots pour le dire. Mais c’est auprès de lui, dans cette odeur de tabac pour la pipe, dans les replis en laine de sa robe de chambre, qu’il venait se réfugier, s’endormir, se consoler. Son bureau était le refuge. Le seul.
Et un jour, grand-père était mort.
Vint cette journée de l’enterrement.
Madeleine envoie André le chercher, un André furieux d’être distrait dans sa première grande mission journalistique, un André hors de lui qui grimpe l’escalier quatre à quatre, déniche Paul dans la bibliothèque de son grand-père, le somme de descendre.
L’enfant tarde, bégaye. André le gifle à la volée et redescend, exaspéré.
Paul est en larmes. Il est seul. Plus personne ne le défendra, maintenant que grand-père est mort.
Paul ouvre la fenêtre, monte sur l’appui.
Et lorsqu’il voit André apparaître sur le perron, il se jette dans le vide.
Il dort dans les bras de sa mère. Une lumière bleutée annonce le jour qui vient. Il y a plusieurs heures qu’elle est ainsi, ankylosée par le poids de l’enfant, courbatue, vrillée par les crampes, mais elle ne bouge pas. Elle respire lentement. Elle se surprend à penser qu’elle fait à présent avec Paul ce qu’autrefois son père faisait.
On entend les premiers bruits, Vladi entre, s’arrête au seuil de la pièce et chuchote :
— Wszystko w porządku ?
Avec un instinct très sûr la jeune Polonaise n’attend pas la réponse, s’avance, elle prend Paul dans ses bras, va l’allonger dans son lit.
Madeleine reste assise, le regard dans le vide.
Elle eut envie de le tuer. Elle irait chez lui, elle frapperait à la porte et, quand il ouvrirait, il comprendrait aussitôt, reculerait d’un pas et elle lui viderait un chargeur entier dans la poitrine.
Ces idées de meurtre faisaient de violentes percées dans un magma bouillonnant de souvenirs et de reproches. Cette longue période où elle n’avait rien vu, rien entendu, celle de l’effroyable malheur de Paul, était celle où elle grimpait l’escalier en catimini pour rejoindre André.