L'angoisse du roi Salomon
- Автор: Ромен Гари
- Год: 2013
- Язык: французский
- Год: Mercure de France & Atelier Panik
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «L'angoisse du roi Salomon». Краткое содержание книги:
— La pub ?
— La pub. Les bonnes femmes ont toutes la pub sur le dos. Il faut qu’elles aient les plus beaux cheveux, la plus belle peau, la meilleure fraîcheur… Je ne sais pas, moi. Mademoiselle Cora, si tu ne la cherches pas trop ou si tu oublies son ardoise…
— Quelle ardoise, bon Dieu ?
Je me suis levé et je suis allé prendre le dictionnaire sur la bibliothèque. J’ai trouvé le mot du premier coup comme un champion et j’ai lu :
— Ardoise : compte de marchandises, de consommations prises à crédit. Il est très endetté, il a des ardoises partout. Couleur bleutée, cendrée de cette pierre… Tu vois ? Mademoiselle Cora est très endettée. Soixante-quatre piges et même davantage, je crois qu’elle triche un peu. Alors, avec la couleur bleutée, cendrée de cette pierre… C’est lourd à porter. La vie lui a ouvert un compte, et ça s’est accumulé.
— Et tu essayes de la rembourser ?
— Je ne sais pas, Aline, ce que j’essaye. Ça vaut peut-être mieux. Des fois, il me semble que c’est la vie qui s’endette contre nous et ne veut plus rembourser…
— Qui s’endette envers nous, pas contre nous.
— Chez nous au Québec on dit contre nous.
— Tu es du Québec, maintenant ?
— Je suis des Buttes-Chaumont, mais c’est quand même un autre langage au Québec. Va voir Eau chaude, eau frette à la Pagode, rue de Babylone, ça se donne en ce moment, tu verras qu’il y a encore des possibilités. On peut encore parler autrement. C’est seulement pour t’expliquer que la vie fait des dettes contre toi et tu attends toujours qu’elle vienne te rembourser et…
— … et ça s’appelle rêver.
— … et puis il y a un moment, comme avec mademoiselle Cora, où tu commences à sentir que c’est trop tard, que la vie ne va jamais te rembourser, et c’est l’angoisse… C’est ce que nous appelons l’angoisse du roi Salomon, à S. O. S…
J’étais debout près de la bibliothèque et j’étais à poil, sauf que je suis à poil même quand je suis habillé, vu qu’il n’y a rien à se mettre. Elle s’est encore levée, Aline, elle a fait trois fois le tour de la chambre, les bras croisés, et elle s’est arrêtée devant moi.
— Et c’est toi qui essayes de rembourser mademoiselle… comment déjà ?
— Cora. Cora Lamenaire. Moi c’est Marcel Kermody.
J’ai rigolé pour la faire rire.
— Et c’est toi qui essayes de rembourser mademoiselle Cora parce que la vie s’est endettée envers elle et qu’à soixante-cinq ans il ne faut plus s’attendre qu’elle la rembourse ?
— Faut essayer, quoi. Ça fait six mois que je suis bénévole à S. O. S., c’est la conscience professionnelle.
Elle a attendu un moment en regardant mon visage dans tous ses détails.
— Et maintenant tu sens que tu es allé trop loin et tu te demandes comment tu vas t’en sortir ?
— Remarque, je sais que c’est seulement pour un moment. Elle sait que je suis un voyou et que je vais la laisser tomber. C’est un répertoire comme ça.
— Qu’est-ce que tu racontes ? Mais qu’est-ce que tu racontes ? Quel répertoire ?
— C’est toujours comme ça, dans la chanson réaliste. Elle a surtout été une chanteuse réaliste, mademoiselle Cora. Elle m’a dit elle-même que ça finit toujours mal dans ces chansons-là. C’est le genre qui veut ça. Ou bien elles se foutent dans la Seine avec leur nouveau-né, ou bien c’est leur jules qui joue du couteau et les surine avec son eustache, ou c’est la guillotine, les poumons et le bagne ou tout à la fois. Y a rien à faire, y a qu’à chialer.
— Merde, tu me fous le cafard.
— Il n’y a pas de raison, on a changé de chansons, maintenant, on ne chante plus les mêmes.
Elle m’a regardé encore plus.
— Dis donc, toi aussi tu joues pas mal du couteau…
— C’est pour rire.
Je crois que c’est à partir de ce « pour rire » qu’on a commencé à se comprendre vraiment. On n’en a plus reparlé, cette nuit-là. On n’a plus parlé du tout, de rien. Le silence. Mais ce n’était plus le même. Pas celui que je connaissais bien, un silence qui gueule. C’était un nouveau. D’habitude, quand je me réveille la nuit, ça recommence à gueuler, et j’essaye de me rendormir aussi vite que je peux. Mais cette nuit-là, avec Aline, je me réveillais exprès pour ne pas perdre une minute. Chaque fois que je m’endormais c’était comme si on me volait. Je me disais que c’était peut-être une nuit comme ça à titre exceptionnel et qu’on ne pouvait pas compter là-dessus. Je me disais que c’était seulement une nuit qui avait eu de la veine et qu’il ne fallait pas croire que c’était arrivé. C’est ce qu’on appelle les phantasmes ou fantasmes, car le dictionnaire vous permet de choisir. Je me suis même levé et j’ai allumé pour être sûr. Phantasme : effort d’imagination par lequel le moi cherche à échapper à la réalité.
— Qu’est-ce que tu cherches, Jean ?
— Fantasme.
— Et alors ?
— Je suis heureux.
Elle attendit que je revienne près d’elle.
— Évidemment, je sais, je comprends, mais il ne faut pas avoir peur.
— Je n’ai pas l’habitude. Et puis j’ai un ami, monsieur Salomon, le roi du pantalon, qui m’a foutu son angoisse, la futilité ecclésiastique, la poussière et la poursuite du vent. Chez lui, ça se comprend, vu qu’à quatre-vingt-quatre ans ça soulage de cracher dans la soupe, c’est philosophique. C’est ce que Chuck appelle se réfugier sur les sommets philosophiques et l’on jette alors sur toutes choses du bas monde un regard puissant. Mais c’est pas vrai. Il aime tellement la vie, monsieur Salomon, qu’il est même resté quatre ans dans une cave noire aux Champs-Élysées pour ne pas la perdre. Et quand tu es heureux, mais alors ce qu’on appelle heureux, tu as encore plus peur parce que tu n’as pas l’habitude. Moi je pense qu’un mec malin il devrait s’arranger pour être malheureux comme des pierres toute sa vie, comme ça il n’aurait pas peur de mourir. Je n’arrive même pas à dormir. C’est le trac. Bon, on est heureux, c’est quand même pas une raison pour se quitter ?
— Tu veux un tranquillisant ?
— Je ne vais pas prendre un tranquillisant parce que je suis heureux, merde. Viens ici.
— La vie ne va pas te punir parce que tu es heureux.
— Je ne sais pas. Elle a l’œil, tu sais. Un mec heureux, ça se remarque.
Le lendemain, quand je suis allé voir mademoiselle Cora, c’est Aline elle-même qui a choisi les fleurs. Elle a composé le bouquet elle-même et me l’a donné et elle m’a embrassé de gaieté de cœur, sur les deux joues, rue de Buci, devant la boutique, et avec tant de tendresse dans les yeux que je me suis senti un bon petit.
XXVII
Quand je suis arrivé chez mademoiselle Cora avec le bouquet, je l’ai trouvée à sangloter.
— Qu’est-ce qu’il y a, mademoiselle Cora ? Qu’est-ce qu’il y a ?
Je n’arrivais toujours pas à lui dire Cora tout court. Elle avait le visage en ruine et des yeux comme si elle appelait au secours.
— Arletty…
Et puis elle a secoué la tête et n’a pas pu parler. Je me suis assis à côté d’elle, je l’ai serrée tendrement contre moi. Là elle s’est un peu améliorée. Elle a pris l’hebdomadaire qu’elle tenait sur les genoux.
— Écoute ça…
Et elle m’a lu ce que mademoiselle Arletty a dit dans Point : « C’est regrettable de laisser passer ce qui fut sans le retenir un peu… »
Et puis ça s’est cassé dans sa voix et elle a chialé encore comme dans la chanson de monsieur Jehan Rictus qu’elle avait en disque, Y a rien à faire y a qu’à chialer. Alors, cette nuit-là, j’ai essayé de la retenir comme encore jamais avant. C’était entre y a rien à faire et moi, cette nuit-là. Je ne pouvais pas rendre ses vingt ans à mademoiselle Cora, ni la remettre au premier rang dans la mémoire populaire, avec Arletty, Piaf, Damia et Fréhel, mais je l’ai retenue un peu comme femme, et après, je suis allé chez Aline et c’est elle qui m’a pris dans ses bras et m’a fermé les yeux doucement avec ses lèvres.