La Vie rêvée d'Ernesto G.
- Автор: Guenassia Jean-Michel
- Серия: Epub commercial #18
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: Asohar - TAZ
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «La Vie rêvée d'Ernesto G.». Краткое содержание книги:
– Maintenant, je danse comme un dieu. Comme toi mon vieux.
Joseph se demandait comment il faisait pour avoir autant d’amis partout et pour que tous l’appellent par son prénom. Maurice s’immobilisa face à une estrade où une tablée le salua avec des « Enfin le voilà » et des « Momo, amène-toi ». Il présenta Joseph à chacun, plusieurs se levèrent pour l’embrasser, réjouis qu’il se joigne à eux, lui souhaitant la bienvenue auprès des « Limited fêtards unlimited », comme ils se dénommaient en riant. Une place attendait Maurice. Ils se poussèrent pour en faire une à Joseph.
Une jeune femme aux traits fins, au sourire timide, aux cheveux bruns roulés sur l’épaule se leva.
– Joseph, c’est Louise.
– Louise, c’est lui, c’est Joseph.
– Oh, Maurice m’a tellement parlé de vous.
Elle semblait sincèrement heureuse de le voir. Cela faisait longtemps, vraiment longtemps que Joseph n’avait pas rencontré des gens aussi sympathiques qui ne pensaient qu’à s’amuser, à boire, à blaguer et à danser. Louise était particulièrement attentionnée. Joseph commença par refuser, il craignait d’être ridicule après ces années de solitude, mais il reçut cette nuit-là sa première leçon de mambo, Louise ondulait comme une Cubaine (enfin, il l’imagina, il n’en avait jamais rencontré).
– Un deux trois quatre, vous vous arrêtez, un deux trois quatre, vous vous arrêtez, ce n’est pas compliqué, il faut juste suivre la musique. C’est très bien.
Joseph découvrit avec bonheur qu’il dansait le mambo à la perfection.
Ils sortirent du Santa Lucia en se tenant les uns les autres, en riant aux éclats sans savoir pourquoi, puis se taisant pour allumer une cigarette ou humer l’air frais de la mer, en cette heure grise avant le lever du soleil quand la terre entière est endormie mais pas vous, vous êtes gai et vivant et heureux, un peu ivre aussi et vous êtes puissant, fort et éternel, fatigué bien sûr mais ça n’a aucune importance. La nuit vous a quitté, le jour n’est pas encore venu, vous êtes seul au monde avec de vrais amis qui ne veulent pas rentrer, dormir et vont boire encore une dernière coupe au bar du casino.
Il y en a toujours un qui a des états d’âme : « Moi, je vais me coucher, je bosse demain. »
On bosse tous demain.
À demain.
Maurice affirmait qu’on pouvait tenir à dix sans problème dans sa traction. Ils n’étaient que huit, Joseph était devant avec Louise qui ne prenait pas trop de place. Maurice fit le taxi, ramenant chacun devant sa porte. Tout le monde se quitta avec des « Peut-être à ce soir ». Les premiers travailleurs mettaient le nez dehors. Il déposa Louise devant une propriété cernée de cyprès qui longeait le parc de Galland, l’accompagna devant sa porte, ils avaient l’air d’avoir du mal à se séparer.
Puis il se gara en face du square Nelson mais ils restèrent dans la voiture à fumer. Maurice voulait déménager, s’installer dans les beaux quartiers, vers le haut de la ville, la rue Michelet ou la rue Horace-Vernet, il n’avait pas le temps de s’en occuper. Il donna deux tapes sur la cuisse de Joseph tellement il était heureux de l’avoir retrouvé.
– Et Christine, comment va-t-elle ? demanda Joseph.
Maurice se figea, jeta sa cigarette, afficha un air détaché comme s’il n’avait pas entendu. Le boulanger ouvrit son store métallique.
– Elle rentre de tournée, la semaine prochaine je crois. Ce n’est pas la peine de lui parler du Santa Lucia, elle n’aime pas ce cabaret.
Joseph reprit le travail au bout d’une semaine de repos, il récupéra son laboratoire et rien ne pouvait le satisfaire autant que de retrouver son matériel et ses affaires. Ses collègues vinrent lui serrer la main, ce qui était inhabituel, plusieurs membres du personnel lui dirent qu’ils étaient heureux de le voir à nouveau parmi eux, personne ne posa de questions indiscrètes ou ne fit la moindre remarque sur sa longue absence, presque comme s’il était parti la veille.
Début juin, madame Armand vint le chercher, pour une fois tout enjouée, on le demandait au téléphone. Une dame, apparemment. Il la suivit jusqu’à son bureau, elle trouva quelque chose à faire et le laissa seul.
– Joseph, c’est moi, Christine.
– Oh, ça me fait plaisir de t’entendre.
– Maurice m’a dit que tu étais revenu. Je suis folle de joie.
– Vraiment ?
– On s’est fait du souci pour toi mais j’étais sûre qu’on se reverrait un jour. Tu aurais pu venir me dire bonjour.
– Il me fallait du temps pour me réacclimater.
– Je vous invite ce soir à dîner.
– Tu fais la cuisine maintenant ?
– Pas tous les jours, ne t’inquiète pas. C’est pour fêter ton retour.
À sept heures, Joseph sonna à la porte de Christine. Il avait acheté un bouquet de glaïeuls orange, il se souvenait qu’elle aimait ces fleurs. Ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre (mon Dieu qu’elle sentait bon).
– Je suis si contente que tu sois là.
Joseph était le premier. Il mit du temps à se repérer, l’appartement était rangé, disparu le fouillis de vêtements, de coussins, de sacs vides, de produits de maquillage, de livres entassés et de journaux. Sur la table, il y avait trois couverts.
– J’ai fait un rôti. Maurice adore le rôti.
– Nelly ne vient pas ?
– Ne m’en parle pas, c’est déjà assez pénible de devoir travailler avec elle.
– Vous n’êtes plus amies ?
– C’est une manipulatrice, elle profite des gens et les rejette quand elle n’a plus besoin d’eux. Excuse-moi, mais un mois après ton départ, elle s’était déjà consolée. Et moi, c’est pareil, je l’ai recueillie et aidée quand elle avait des problèmes, elle m’a laissée tomber du jour au lendemain, elle vit le grand amour avec un pseudo-comédien, un imbécile fini. Je fais comment pour payer le loyer maintenant ?
Ils prirent l’apéritif en tête à tête, elle était intarissable sur Maurice, il avait réussi pendant deux ans à travailler à la fois à l’état-major et pour son étude, personne ne savait comment il avait fait, un bourreau de travail, et toujours aimable et le mot gentil. Elle avait eu des moments difficiles, il l’avait soutenue d’une façon admirable, elle savait qu’elle pouvait compter sur lui, elle en voulait beaucoup à Nelly, elle allait devoir quitter cet appartement qu’elle aimait tant et, avec ses moyens, n’aurait d’autre choix qu’un studio minable dans un quartier mal fréquenté.
– Tu peux trouver quelqu’un d’autre pour partager le loyer.
– Aujourd’hui, on ne peut plus avoir confiance en personne. Dis-moi, où tu étais ?
– Je peux juste dire que ça a été assez dur, je ne veux pas en parler. C’est derrière moi.
– Je comprends. Huit heures et demie, qu’est-ce qu’il fait, Maurice ?
Il aurait dû être là depuis une heure au moins.
– Toujours avec Mathé ?
– On vient de faire une grande tournée dans le Constantinois avec le Don Juan de Pouchkine. On a eu des rappels extraordinaires. Il a des propositions pour travailler en métropole. J’espère qu’il ne lui est rien arrivé.
Maurice apparut à neuf heures un quart, il crevait de chaleur, il était de mauvaise humeur mais ne voulut pas dire pourquoi, une affaire d’héritage compliquée avec des gens très importants, qu’il était le seul à pouvoir régler. Il but une anisette glaçons.