Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #3
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304349
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:
— « Moi, je pars le deuxième jour », déclara, sans avoir été questionné, un ouvrier peintre, en toile blanche. Il avait parlé sans regarder personne, les yeux penchés sur le petit verre qu’il tournait entre les doigts.
— « Moi aussi », fit une voix.
— « Moi, le troisième ! » s’écria un gros plombier bon enfant. « Mais, pour Angoulême ! Alors, vous pensez, avant que les Pruscos, ils soient débarqués dans les Charentes !… » Il releva d’un coup d’épaule crâneur le sac à outils qui bringuebalait sur ses reins, et gagna la porte en ricanant : « D’ailleurs, je m’en fous… On verra bien… Faire ça, ou peigner la girafe !… »
— « Il faut ce qu’il faut », conclut sentencieusement la caissière.
Jacques serrait les poings. Muet, crispé, il examinait les visages avec stupeur ; il y cherchait une réaction violente, une trace de révolte possible. En vain. Tous ces êtres semblaient avoir été pris tellement à l’improviste par les événements, qu’ils se sentaient surtout désaxés, abrutis ; effrayés peut-être, sous leur hâblerie ; mais résignés, ou bien près de l’être.
Il se leva, prit son sac et s’enfuit. Il avait plus que jamais le désir, le besoin, de retrouver Mourlan.
Le vieux typo, les mains au fond des poches de sa blouse noire, allait et venait dans les trois chambres de son entresol, dont les portes étaient ouvertes. Il était seul. Sans interrompre sa promenade, il cria : « Entrez ! », et ne se retourna que lorsque le visiteur eut refermé la porte.
— « C’est toi, gamin ? »
— « Bonjour. Pouvez-vous me garder ça ? » dit Jacques, en soulageant son sac. « Un peu de linge, pas marqué. Aucun papier, aucun nom. »
Mourlan fit un bref signe d’acquiescement. Son regard restait courroucé et dur.
— « Qu’est-ce que tu fiches encore ici ? » demanda-t-il brutalement.
Jacques le considéra, interloqué.
— « Qu’est-ce que tu attends pour mettre les voiles ? Vous ne sentez donc pas que ça y est, cette fois, imbéciles ! »
— « C’est vous qui dites ça ? Vous, Mourlan ? »
— « Oui, c’est moi », fit-il, de sa voix caverneuse. Il secoua les miettes de pain restées dans sa barbe, remit ses mains dans ses poches, et reprit ses allées et venues.
Jacques ne lui avait jamais vu cette mine défaite, cet œil éteint. Il fallait attendre que la crise passât. Sans y avoir été invité, il prit une chaise et s’assit.
Mourlan fit deux ou trois fois son tour de fauve en cage, puis il s’arrêta devant Jacques :
— « Sur qui que tu comptes, toi, aujourd’hui ? » cria-t-il. « Sur les fameuses “masses ouvrières” ? Sur la grève générale ? »
— « Oui ! » articula Jacques, avec fermeté.
Une houle secoua les épaules du vieux Christ :
— « La grève générale ? Ouiche ! Qui c’est qui en parle encore aujourd’hui ? Qui c’est qui ose encore y penser ? »
— « Moi ! »
— « Toi ? Tu ne vois donc pas que, même dans ce pauvre troupeau qu’on voudrait sauver malgré lui, il y a une majorité stupéfiante de casse-cou, de batailleurs, de ressauteurs-nés, toujours prêts à relever un défi ? et qui seront les premiers à bondir sur leurs flingots, dès qu’on leur aura fait croire qu’un Allemand a passé le poteau frontière ?… Chaque type, prends-le à part : c’est généralement un bon bougre, qui dit qu’il ne veut de mal à personne, et qui le croit. Mais il y a encore en lui tout un résidu d’instincts carnassiers, destructeurs : des instincts dont il n’est pas fier, et qu’il cache, mais qui le démangent, malgré tout, et qu’il a toujours envie de satisfaire, pour peu qu’on lui en fournisse l’occase. L’homme est l’homme, rien à faire !… Alors, si on ne peut pas compter sur les individus, sur qui est-ce que tu comptes ? Sur les chefs ? Lesquels ? Sur les chefs du prolétariat européen ? Sur les nôtres ? Sur nos sympathiques élus, les députés socialistes ? Tu ne vois donc pas ce qu’ils font ? Ils votent et revotent leur confiance en Poincaré ! Pour un peu, ils parapheraient d’avance sa déclaration de guerre ! »
Il pivota sur ses talons et fit encore une fois le tout de la chambre.
— « Mais non », murmura Jacques. « Ici, il y a les Jaurès… Ailleurs, les Vandervelde, les Haase… »
— « Ah, c’est sur les grands chefs que tu comptes ? » reprit Mourlan, en revenant droit vers lui. « Tu les as pourtant vus de près, à Bruxelles ! Crois-tu que si ces bougres-là avaient été des hommes, des hommes vraiment décidés à défendre la paix par des actes révolutionnaires, ils ne seraient pas arrivés à s’entendre pour donner un mot d’ordre unique au socialisme européen ? Non ! Ils se sont fait acclamer en jetant l’anathème sut les gouvernements ! Et puis après ? Après, ils ont couru jusqu’au bureau de poste, pour expédier des télégrammes suppliants au Kaiser, au tsar, à Poincaré, au président des États-Unis, — au pape ! Oui, au pape, pour qu’il menace François-Joseph de l’enfer !… Ton Jaurès, qu’est-ce qu’il a fait ? Il s’en va tous les matins, comme un pleutre, tirer Viviani par la manche, en adjurant son “cher ministre” de faire la grosse voix pour effrayer la Russie !… Non ! la classe ouvrière, elle a été trompée par ses propres chefs ! Au lieu de prendre résolument la tête d’un mouvement insurrectionnel contre la menace de guerre, ils ont laissé toute liberté d’action aux nationalistes, ils ont renoncé à l’occasion révolutionnaire, ils ont livré le prolétariat au capitalisme triomphant !… »
Il fit deux pas pour s’éloigner, mais virevolta brusquement :
— « Et personne ne m’ôtera de l’idée, d’ailleurs, que ton Jaurès, il plastronne pour la galerie ! Dans le fond, il sait aussi bien que moi que les jeux sont faits ! que tout est perdu ! que demain la Russie et l’Allemagne vont entrer dans la danse ! et que Poincaré acceptera la guerre, froidement !… D’abord parce qu’il voudra tenir les criminels engagements qu’il a pris à Pétersbourg, et ensuite… » Il s’interrompit pour aller jusqu’à la porte, l’entrouvrit doucement, et fit entrer une chatte grise avec ses trois chatons. « Viens, ma moumoune… Et ensuite parce que ça le démange d’être celui qui aura essayé de rendre l’Alsace-Lorraine à la France ! »
Il s’était approché du rayonnage, chargé de livres et de brochures, qui occupait l’entre-fenêtres. Il y prit un volume, qu’il tapota plusieurs fois du plat de la main, comme on flatte l’encolure d’un cheval.
— « Vois-tu, gamin », fit-il, plus doucement, tandis qu’il remettait le volume en place, « je ne veux pas faire le mariole, mais je ne me trompais guère, après leur congrès de Bâle, quand j’ai écrit ce bouquin-là, pour leur prouver que leur Internationale reposait sur une équivoque. Jaurès m’a engueulé. Tout le monde m’a engueulé. Aujourd’hui, les faits sont là !… C’était folie que de vouloir “concilier” l’Internationalisme socialise, le nôtre, le vrai, avec les forces nationales qui tiennent encore le pouvoir, partout… Vouloir combattre, — et espérer vaincre — sans sortir des cadres légaux, en se contentant de “faire pression” sur les gouvernements, et en bornant les attaques à de beaux discours parlementaires, c’était la foutaise des foutaises !… Les neuf dixièmes de nos fameux chefs révolutionnaires, au fond, veux-tu que je te dise ? Ils ne pourront jamais se résoudre à agir hors des cadres de l’État ! Et alors tu comprends la logique ? Cet État — qu’ils n’ont pas su, qu’ils n’ont pas voulu culbuter à temps pour mettre la République socialiste à sa place — ils n’ont plus maintenant qu’à le défendre à la pointe de leurs baïonnettes, le jour où le premier uhlan paraîtra sur la frontière ! Et ils s’y préparent, en douce !… Dire qu’il faudra voir ça ! » reprit-il rageusement, en tournant une fois de plus sur lui-même, et en marchant à pas rapides jusqu’à l’extrémité de la chambre. « Ce sera la défection générale, je te le dis ! La défection à la Gustave Hervé ! La défection de tous les chefs, du premier au dernier !… Tu as lu les journaux ? La patrie en danger ! Tous debout ! Sabre au clair ! Zim boum boum ! C’est le tam-tam, pour préparer le grand casse-pipe !… Avant huit jours d’ici, il n’y aura plus en France, et peut-être en Europe, une douzaine de socialistes pur jus : il n’y aura plus, partout, que des socialo-patriotards ! »