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tant que la terre durera - tome 3

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tant que la terre durera - tome 3
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Le cheval timonier rua, battit de la queue. Michel se laissa descendre dans la neige, s’avança vers la bête, lui souffla doucement sur le nez, la chatouilla derrière les oreilles en murmurant des mots de tendresse. Les deux autres chevaux, attelés en bricole, rapprochèrent leurs têtes de Michel et lui poussèrent au visage une haleine chaude. Trois paires d’yeux, aux cils hérissés de givre, aux larmiers injectés de sang, le regardaient avec tristesse. Michel recula, se tourna pour voir la plaine. Rien. Rien. Il lui semblait que les flocons de neige montaient de la terre vers le ciel et se divisaient en bulles de lait, en croix de Malte lumineuses. Des arcs-en-ciel phosphorescents, des auréoles, des prismes, des charnières d’or se composaient au zénith. Un mirage ? Michel pressa sa figure contre ses moufles craquantes. Les os du front lui faisaient mal. Puis, il écarta ses mains, battit péniblement des paupières. Et, soudain, là-bas, dans le néant tumultueux, il aperçut un halo jaunâtre qui s’abaissait et se relevait lentement. Une fois. Deux fois. Trois fois. Plus de doute. C’était le signal.

Ivre de joie, Michel escalada le siège du cocher et fouetta ses bêtes. L’étoile rayonnante le guidait, à ras de terre. Il allait vers elle, à travers des épaisseurs de vent et de neige, d’ombre et de froid. Une légère usure apparut dans le rideau des flocons. Les chevaux entraient dans une région plus clémente. Le corps de Michel, privé de pensée, obéissait à l’instinct de vivre. Déjà, il distinguait la forme d’une épaule, une tête, des stalactites dans la barbe de Siméon. Et, derrière lui, le fût d’un poteau télégraphique. Un vrai poteau télégraphique, planté là par des hommes, pour servir la cause des hommes. C’était une belle colonne de sapin, rugueuse, craquelée en long, avec des beignets de neige, collés çà et là sur les aspérités. La tempête s’apaisait, devenait paternelle. Michel descendit, appliqua son oreille au bois du poteau, écouta, le cœur défaillant, chanter les fils d’acier dans le ciel invisible. Une rumeur de vie.

— Nous sommes sauvés ! cria-t-il.

— J’ai les pieds gelés.

— Bois encore. Et voilà pour toi.

Siméon vida le gobelet, empocha l’argent et partit à la recherche du poteau suivant. Michel regardait avec sympathie, avec amour, cet inconnu, ce froussard, cet ivrogne – son compagnon – qui s’enfonçait dans la nuit neigeuse, une lanterne au poing.

Ils arrivèrent au relais à deux heures du matin. Le ciel nettoyé, étoilé, veillait sur une plaine calme.

CHAPITRE IV

Le séjour de Michel à Astrakhan se prolongea au-delà de ses prévisions. Le concurrent était coriace et refusait de régler l’affaire à l’amiable. Il fallut commencer une lutte de tarifs. Les Établissements Danoff d’Astrakhan, sur l’ordre de Michel, vendaient à perte, tandis que, dans les autres villes, les succursales haussaient leurs prix de quelques points. Au bout d’une dizaine de jours, la clientèle, qui avait déserté les Comptoirs, commença docilement à refluer vers ses anciens fournisseurs. La crise paraissant enrayée, Michel se proposait de retourner à Moscou, lorsqu’il reçut un télégramme de son fondé de pouvoir lui annonçant des liquidations de marchandises dans la région de Lodz. Pressés par la menace de nouveaux troubles sociaux, les fabricants se débarrassaient de leurs stocks à n’importe quel prix. Sans hésiter, Michel écrivit à Tania une lettre de justification, très longue et très affectueuse. Puis, il partit pour N., aux environs de Lodz, où il comptait profiter de son passage pour revoir Akim.

Arrivé à N., dans la nuit, il descendit à l’« Hôtel de l’Europe » et convoqua aussitôt le gérant de l’établissement. Le gérant, un gros Polonais, au crâne rasé, aux yeux tendres, s’empressa de renseigner Michel sur la situation politique du pays et lui promit de prévenir, dès le lendemain matin, le capitaine en second Arapoff, « cet excellent officier, tant aimé de la population ».

Depuis quelque temps déjà, les hussards d’Alexandra n’étaient plus cantonnés à N., mais à Samara. Toutefois, pour régler les questions de prise en charge de matériel par les nouvelles formations installées dans la ville, Akim était resté sur place, en service commandé.

Aux dires du patron, les événements étaient moins graves que ne le laissait supposer le télégramme du fondé de pouvoir. Un officier de police ayant été trouvé assassiné chez lui, les autorités locales avaient arrêté le Juif Fingel, qui protestait cependant de son innocence, et contre lequel aucune preuve sérieuse n’avait pu être retenue. À l’enterrement de la victime, les Juifs de la ville avaient envoyé une couronne, par souscription, que le préfet de police avait refusée. Une délégation des Juifs notables, composée de médecins, de banquiers et de négociants, s’était rendue auprès du préfet, puis auprès du gouverneur, pour essayer de leur faire entendre que la communauté israélite n’était en rien responsable des actes commis par Fingel, et que Fingel même n’était peut-être pas l’auteur du meurtre dont on l’inculpait. Ils avaient été éconduits. Et, après la cérémonie religieuse, des ouvriers du faubourg avaient fracassé les vitres des magasins juifs et organisé quelques pillages sporadiques.

— Très peu de chose, croyez-moi, disait le patron. Rien de comparable aux pogroms de 1906. Pourtant, il est question d’établir l’état de siège. Notre préfet est assez sévère, et tellement chrétien ! Le gouverneur aussi est très chrétien…

— Mais estimez-vous que les Juifs soient coupables de cet assassinat ?

Le Polonais plissa les yeux et joignit les mains sur son ventre :

— Je crois ce qu’on me dit de croire. Sinon, pensez-vous que la vie serait possible en Russie ?

Michel se coucha, inquiet et de mauvaise humeur. Le lendemain matin, Akim, prévenu par l’hôtelier, lui rendait visite. Michel le trouva desséché, jauni. Il y avait dans son attitude quelque chose de volontaire, de tendu, qui indisposait au premier abord. Il semblait imbu de son rôle et décidé à ignorer tout ce qui n’était pas le règlement.

— Va-t-on déclarer l’état de siège ? lui demanda Michel.

— Je n’en sais rien, dit Akim. Mais on le devrait. Les Polonais et les Juifs s’entendent comme larrons en foire. Ils font le jeu de la révolution.

— Mais si les Juifs et les Polonais s’entendent si bien, qui donc menacerait d’organiser un pogrom ?

— De braves gens, sans doute, qui sont indignés par le cours actuel des choses.

— On prétend que ce sont des agents du gouvernement.

— C’est faux, répliqua Akim d’une voix brève.

Et ses yeux étincelèrent. Puis il changea de conversation, parla de Tania, de Lioubov, de ses parents, et finit par inviter Michel à dîner, le soir même, dans le meilleur restaurant de la ville :

— … Si toutefois, par la faute de ces youpins, nous ne sommes pas consignés dans nos casernes…

Après le départ d’Akim, Michel se proposa de passer chez quelques fabricants. Mais le patron vint l’avertir qu’une dizaine de ces messieurs, informés de son arrivée, l’attendaient déjà dans le hall pour lui soumettre leurs offres. Michel pria le concierge de les introduire un à un dans sa chambre. Et le défilé commença.

Tandis que le troisième visiteur, un petit Juif obèse et bilieux, déballait ses échantillons, des coups de feu éclatèrent dans la rue. Le fabricant sursauta et courut à la fenêtre. Mais il revint aussitôt, en boitillant et en s’épongeant le visage.

— Qu’est-ce que c’est, monsieur Levinson ? demanda Michel.

— Rien…

— Serait-ce le début d’une émeute ?

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