Les soupers du prince
- Автор: Дар Фредерик
- Серия: Sous le nom de San-Antonio #7
- Год: 1992
- Язык: французский
- Год: Éditions Fleuve Noir
- ISBN: 978-2265048287
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les soupers du prince». Краткое содержание книги:
— Édouard, chuchotait-elle. Ô Édouard, mon beau miracle !
Il éprouvait un infini bien-être contre cette inconnue. Jamais mémé Rachel ne l’avait tenu ainsi.
Quand il se fut relevé, elle le pria de s’asseoir auprès d’elle et lui prit la main.
— Vous êtes l’envoyé de Dieu, assura-t-elle. Au moment où me voilà dans la ligne droite de mes dernières années, votre arrivée dans ma vie a une valeur inestimable. Grâce à vous, Édouard, tout recommence, ou plus exactement, tout continue. Mon destin était devenu celui d’une plante privée d’eau. Je n’avais plus comme force que la prière et comme but que ma visite quotidienne au cimetière. Désormais, je vais exister pour vous et pour le peuple du Montégrin qui peut à nouveau nourrir l’espoir de retrouver sa monarchie !
Édouard lutta contre l’envie de la dissuader, de lui dire qu’il voulait bien devenir son petit-fils, mais jamais le prince du Montégrin. Il songea qu’il n’était pas l’heure de détruire ses chimères et laissa Gertrude échafauder un futur d’opérette. Blanvin se sentait inapte à jouer Sissi impératrice pour une vieille princesse bannie. Ce genre de conte de fées lui donnait déjà un goût de gueule de bois.
La princesse Gertrude appela sa dame de compagnie qui entra aussitôt au salon.
— Voici Margaret Mullingar, annonça-t-elle. Une demoiselle irlandaise qui vit près de moi depuis plus de vingt ans.
Édouard songea qu’elle était entrée jeune au service de la princesse. Coiffée par celle-ci, elle avait dû s’étioler doucement et oublier sa jeunesse. Sans doute était-elle devenue la maîtresse du prince Sigismond avant qu’il ne se tue et continuait-elle de vivre dans son souvenir auprès de sa mère douloureuse ?
— Margaret, reprit solennellement la vieille femme, je vous présente mon petit-fils, le prince Édouard Ier du Montégrin.
L’Irlandaise rougit et amorça une révérence.
— Ainsi c’est donc vrai, madame ?
— Sans le moindre doute, assura Gertrude. Réunissez tout le monde ici, le plus rapidement possible.
— Bien, madame.
— Vous n’avez plus miss Maléva ? demanda Édouard.
Elle eut un sourire vague.
— Ah ! vous êtes au courant ?
— Ma mère m’a parlé d’elle.
La vieille femme redevint grave.
— Oh ! oui, votre mère, bien sûr…
On eût dit que l’évocation de Rosine la dérangeait, ternissait son bonheur de l’instant.
— Elle existe ! déclara Édouard avec force, comme pour signifier à cette mère-grand tombée du ciel qu’il ne serait jamais question d’occulter sa petite femme de chambre d’autrefois.
Gertrude comprit l’avertissement.
— Comment va-t-elle ?
— Le mieux possible.
— S’est-elle mariée ?
— Jamais.
La nouvelle parut la ravir.
— Ah bon, voilà qui est très bien.
— Pourquoi ?
— Parce que vous n’avez donc pas de père officiellement, la reconnaissance posthume en paternité s’en trouvera facilitée.
Elle avait dû cogiter ferme depuis sa première visite.
Gertrude porta la main crevassée de son petit-fils à ses lèvres pour embrasser les rudes doigts du mécanicien.
— Eux aussi, parfois, avaient ces mains-là. Lorsque vous nous avez dépannés dans Versoix, en vous voyant penché sur le moteur de l’automobile, j’ai su que vous étiez bien qui vous prétendiez être.
On frappa à la porte. Le duc Groloff entra, flanqué d’une dame à la poitrine opulente qui portait un tailleur de velours vert aux broderies plutôt folkloriques. La couperose faisait flamboyer sa trogne malgré des couches de cosmétiques. Elle approchait de la cinquantaine. Des yeux saillants, très bleus, révélaient sa sottise congénitale.
— Vous connaissez déjà le duc Groloff, fit la princesse, voici son épouse, la duchesse Heidi.
Elle prononça les deux derniers mots en glissant de l’ironie dans sa voix. Édouard comprit que sa grand-mère ne portait pas une grande estime à cette dondon mal fagotée.
Derrière le couple s’en trouvait un autre, nettement en retrait, composé du vieux Walter et d’une femme courtaude et noire, d’origine méditerranéenne.
— Walter Volante et sa femme Lola, déclara Gertrude. Il est italien et elle portugaise. Ce sont de braves gens travailleurs et dévoués.
Elle tendit la main vers Margaret qui s’empressa et l’aida à s’arracher du tentaculaire fauteuil.
— J’ignore si la nouvelle a déjà transpiré, dit-elle, toujours est-il, mes amis, que j’ai le grand bonheur de vous présenter mon petit-fils Édouard Ier du Montégrin.
Le duc donna l’exemple et les cinq personnes de la maison de la princesse se mirent à applaudir.
— Allez les saluer, Édouard ! souffla Gertrude.
Alors il marcha à eux, un sourire de circonstance aux lèvres. Composant l’étiquette selon sa logique, il tendit d’abord la main au duc et la pressa chaleureusement. Il fit ensuite de même avec sa femme, puis tour à tour avec miss Margaret, Lola et Walter, dont les bons yeux enfoncés étaient mouillés.
Une immense fatigue s’emparait de lui comme après un dur effort. Il pensait à la petite Rosine que des inconnus avaient amenée ici trente-trois ans en arrière et décida que la vie était belle et saugrenue.
20
Depuis le départ d’Édouard, elle vivait au garage avec son frère et dormait dans le lit de Blanvin. Selim, quant à lui, s’enroulait dans une couverture et s’allongeait dans la pièce servant de living.
Le surlendemain, Édouard avait téléphoné pour dire que son absence serait plus longue que prévu et qu’il confiait « l’affaire » à Banane. Il lui avait laissé un numéro de téléphone où l’on pouvait le joindre en cas de problème.
Banane faisait de son mieux, conscient de sa nouvelle importance. L’habit fait bel et bien le moine, et dans sa peau de patron il se sentait investi d’autorité, voire de sagesse. Il travaillait jusqu’à une heure avancée de la nuit pour satisfaire les gens du club (c’est ainsi que Blanvin appelait les aficionados de la traction avant composant sa clientèle), potassant les livres techniques afin d’enrichir son savoir. Ses seules difficultés résidaient dans la facturation et c’est pour le secourir qu’il avait demandé à Najiba de vivre auprès de lui. Elle, elle était savante, la compilation des dossiers ne la rebutait pas, ni celle des catalogues où l’on trouvait le prix des pièces détachées. Se basant sur des factures antérieures, elle établissait les facturations nouvelles qu’elle tapait sur la vieille machine à écrire qu’Édouard martyrisait de ses doigts crevassés.
Elle se sentait bien dans cet atelier mal éclairé. C’était exaltant de travailler « pour lui ». Najiba attendait le retour d’Édouard sans impatience, avec la résignation d’une Bretonne soumise à son terre-neuvas. Elle aimait demeurer chez lui, dans son logis de célibataire, s’imprégner de son odeur d’homme qui flottait un peu partout. Des choses touchantes l’émouvaient : une très ancienne photo de Rachel dans un cadre en coquillages, un diplôme attestant qu’il avait remporté le premier prix d’une exposition de 15 six, un coquetier de mauvais argent sur lequel son prénom était gravé, des images de sa mère et de lui enfant fichées dans les angles d’un miroir, une paire de chaussures de bébé, liées l’une à l’autre par leurs lacets.