Les soupers du prince
- Автор: Дар Фредерик
- Серия: Sous le nom de San-Antonio #7
- Год: 1992
- Язык: французский
- Год: Éditions Fleuve Noir
- ISBN: 978-2265048287
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les soupers du prince». Краткое содержание книги:
Chaque objet lui parlait de « lui » et l’attendrissait.
Le frère et la sœur se nourrissaient chichement. Leur mère passait de temps à autre et leur apportait du couscous dans une marmite émaillée, ou bien un reste de tagine car elle savait sa fille inapte à la cuisine. Ils mangeaient sans heure définie, au gré de leurs crampes d’estomac, sur un coin de la table. Selim parlait pour deux : de son travail, de l’absence d’Édouard.
— Depuis que ce gros vieux est venu en Rolls, disait-il, tout a changé. Sais-tu qu’il appelait Doudou « monseigneur » ?
— Parce que c’est un seigneur, répondait-elle. Je l’ai toujours su. Il faisait semblant d’être d’ici, mais il arrivait d’ailleurs.
— Pourtant, tu connais sa mère ?
— Mais tu ne connais pas son père !
Une nuit, le téléphone sonna. Banane, pour qui le sommeil était un anéantissement, ne l’entendit pas et ce fut Najiba qui descendit répondre. Une voix de fille, frêle et acide, demanda après Édouard. La jeune Maghrébine répondit qu’il était en voyage. Sa correspondante voulut savoir quand il rentrerait, mais Najiba l’ignorait.
— Qui êtes-vous ? demanda la fille à la voix acide. Sa pute ?
Najida raccrocha, soudain désenchantée. Elle avait affaire à une femme jalouse ; se pouvait-il que Blanvin en fréquentât d’aussi vulgaire ?
Elle se trouvait au milieu du roide escalier quand la sonnerie retentit de nouveau. Bien qu’elle sût que c’était la même correspondante, elle retourna au téléphone.
— Pas de ça, avec moi, morue ! Si tu t’avises de raccrocher avant que j’aie fini de parler, je vais avec ma bande t’arracher les tifs et te casser les dents une à une.
— Mais que voulez-vous ? s’impatienta la jeune fille.
Les menaces proférées par l’autre ne l’impressionnaient pas ; elles l’intriguaient plutôt.
— On veut parler à ton mec le plus rapidement possible.
— D’abord, je n’ai pas de mec, répondit calmement l’Arabe, et par ailleurs, comme je vous l’ai dit, M. Blanvin est en voyage.
— Tu dois avoir un téléphone où l’appeler ?
— Non.
— Qui es-tu ?
— La sœur de son ouvrier.
— Quel ouvrier ? Selim ?
— C’est ça.
Elle eut l’impression de créer une surprise.
Il se fit un silence étrange.
— Il n’est pas mort ? demanda étourdiment la fille.
— Non. Pourquoi me demandez-vous ça ? Il devrait l’être ?
— Va chier, ratonne de merde !
Ce fut l’autre, cette fois-ci, qui raccrocha.
Najiba regagna le premier étage. Le clair de lune nimbait Banane de sa lumière morte. Elle fut attendrie par l’innocence du dormeur, par ses cheveux frisés, par son expression confiante, et décida de ne pas lui parler de ces inquiétantes communications.
21
À six heures, chaque matin, Lola lui apportait son petit déjeuner au lit : un pot de café fort et des rôties beurrées. Édouard avait droit alors à son premier « monseigneur » de la journée. En le prononçant, avec une onction démesurée, la bonne exécutait une sorte de grotesque révérence inspirée des films en costumes qu’il lui avait été donné de voir.
— Bonjour, monseigneur.
Elle allait ouvrir les rideaux d’une seule main, tenant son plateau de l’autre, puis s’avançait avec dévotion vers le lit.
Blanvin bâillait, se remontait d’une détente, le dos plaqué contre sa couche capitonnée et souriait à la servante.
— Monseigneur a bien dormi ?
— Savez-vous ce que c’est qu’un loir, Lola ?
— Non, monseigneur.
— Eh bien, c’est un petit rongeur qui roupille d’octobre à avril. En fait de quoi je considère avoir dormi comme un loir.
Elle souriait niaisement.
— Monseigneur a besoin d’autre chose ?
— Non, ma gentille. Bien qu’il ait un chibre de vingt centimètres sous les draps, monseigneur n’a plus besoin de vous.
Elle se retirait sans trop bien avoir compris la gauloiserie, jetant un long regard d’infini regret sur ce superbe mâle. Cette denrée était inconnue au château qui faisait penser à une maison de gériatrie. La venue du nouveau prince apportait un souffle salubre dans l’austère demeure, pompeuse et renfrognée, qui paraissait avoir été bâtie pour abriter des chagrins éternels.
Le jour de son arrivée (la seconde), Édouard ne pensait qu’à rentrer dans sa grande banlieue boueuse et avait décidé intérieurement de repartir rapidement. Mais le lendemain, une force mystérieuse l’avait retenu de prendre congé. Il s’était senti si bien dans la grande demeure rébarbative qu’il avait la capiteuse sensation d’être arrivé à bon port après un interminable voyage. Il ne parvenait pas à éprouver sa qualité de prince ; celle-ci lui paraissait improbable, voire puérile et dénuée d’importance. Quand bien même son géniteur était le fils d’un souverain déchu, il se sentait né du peuple français, infiniment. Cette caricature de cour en exil l’émouvait sans l’impressionner et ressemblait à un vieux film d’avant-guerre récemment projeté à la télévision. Film drôle, ce qui prouvait bien la cocasserie d’un tel postulat. Pourtant, la vieille princesse Gertrude l’intimidait dans ses atours de deuil. Il avait compris, au premier regard, quel être exceptionnel elle était. Auréolée de son chagrin, de sa majesté naturelle et du pathétique besoin de tendresse dont elle souffrait, elle l’avait conquis en une soirée.
Alors il avait décidé de prolonger son séjour pour vivre pleinement son ahurissante aventure.
Sa chambre avait été celle de son père. On y trouvait des photographies de celui-ci, emphatiques et légèrement coloriées à la main, ce qui leur donnait un aspect de pastel. Elles représentaient Sigismond garçonnet, le jour de sa première communion, strict dans son habit, un large brassard noué au-dessus du coude gauche ; puis en uniforme, le jour de ses vingt ans ; ensuite à moto, tête nue avec de grosses lunettes sur le front. Sur tous les clichés, il paraissait altier, mais sur celui qui le montrait en motocycliste, il lançait un défi à la terre entière. Il émanait de cet être une âpreté qui faisait mal, une insolence tranquille d’homme marqué du signe, la certitude d’être « né ». Édouard en était profondément choqué parce qu’il ressemblait beaucoup à son père et qu’il trouvait celui-ci antipathique. Beau, certes (bien davantage que lui), mais coupé du monde par une fierté forcenée dont il n’était peut-être pas conscient.
Dès qu’il pénétrait dans la pièce, Édouard passait les portraits en revue, essayant de découvrir un autre lien que la ressemblance entre le mort et lui, mais sans jamais y parvenir. Il sentait en lui-même une chaleur, une générosité qu’il ne décelait pas sur les photographies. Sigismond avait été un être isolé, fier et intransigeant, que les autres n’intéressaient pas. Il avait dû prendre du plaisir avec la jeune Rosine (douée pour l’amour), mais il l’avait abandonnée à son sort lorsqu’elle avait été enceinte. Le lettre courageuse qu’il lui avait laissée exprimait son orgueil plus que sa compassion.
En revanche, il ressentait une attirance pour le prince Otton, son grand-père, dont un portrait à l’huile décorait le grand salon. Ce monarque, assassiné dans son palais à la libération, n’exprimait que douceur et bienveillance. Il avait dû inspirer un profond amour à sa femme car elle passait des heures entières en contemplation devant le tableau ; le regard de Gertrude était brillant et ses lèvres remuaient imperceptiblement comme si une conversation se poursuivait entre eux au-delà de la mort.