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Les soupers du prince

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Quand Edouard, dit Doudou, devient Edouard Ier
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C’est dans ce climat survolté qu’Édouard regagna son garage après trois jours d’absence (au retour de Suisse, il s’était arrêté chez un ami de régiment, instituteur dans le Doubs).

Il eut la bonne surprise de trouver Banane au travail. Le jeune homme ne se ressemblait plus, tant il avait perdu du poids. Son visage livide et ses grands yeux battus faisaient peine à voir.

— Tu devrais rester couché, lui dit Édouard ; tu as une gueule effrayante.

Banane eut un sourire crispé.

— Ma fièvre est tombée.

— Sans l’intervention d’un toubib ?

— Chez les Larabi, ce sont les femmes qui soignent.

— Monte me faire un caoua pendant que je me change, j’ai l’impression de porter un uniforme.

Ils grimpèrent le roide escalier. Édouard aperçut les lunettes de Rachel sur la table, ainsi qu’un petit mot de Rosine qui le remerciait pour le merveilleux déjeuner de l’autre jour. Il tenait à ce qu’elle eût une clé de chez lui pour pouvoir y venir en son absence.

Il prit les lunettes et les porta à ses narines. Elles « sentaient mémé ». Tout possède une odeur : les gens et les choses.

— Dis donc, le bled est en effervescence avec l’histoire du taxi ; voilà qui secoue la quiétude bourgeoise dont parle le code.

Banane ne répondit pas.

— Tu m’entends, Trompe-la-Mort ?

— Oui, oui. Alors tu t’intéresses aux motos, maintenant ?

— Qu’est-ce que tu racontes ?

— Tu m’as dit que tu allais en Suisse pour en voir.

— Je ne les ai pas vues, fit Blanvin.

Au château, il avait oublié les Harley-Davidson du prince. Banane mettait en route la cafetière électrique. Lui était déjà en slip et cherchait une chemise de coton bleu dans un tiroir. L’apprenti sortit deux tasses plus ou moins ébréchées, la boîte à sucre, deux petites cuillers faites d’un alliage si léger qu’elles devaient pouvoir flotter.

— Ce taxi, reprit Édouard, c’était pas un mec renfrogné avec une veste de cuir ?

— Oui, je crois.

— Mais alors, c’est lui qui a conduit Rosine à Paris, le jour où elle est allée chercher la petite salope ?

Banane se laissa tomber sur un siège.

— Édouard ! appela-t-il faiblement.

Blanvin crut que son jeune ami se trouvait mal.

— Qu’est-ce qu’il y a, Selim ? Tu pars à dame ?

Il lui tapota les joues.

— Tu veux pas un coup de rhum pour te donner des couleurs ?

— Non, non, ça va. Écoute, grand, faut que je te dise quelque chose. Un truc terrible.

Blanvin s’assit sur le bord de la table.

— On dirait que tu agonises, mon pauvre lapin. Parle !

Le garçon frissonna.

— Ce chauffeur de taxi, c’est Marie-Charlotte qui l’a tué !

— Comment sais-tu cela ? fit Édouard, incrédule.

— Elle me l’a dit.

— Elle s’est foutue de toi et t’a raconté ça pour t’impressionner.

— Quand elle me l’a dit, qui savait que ce type avait disparu ? rétorqua Banane.

La justesse de l’objection cloua le bec à Édouard.

— Merde ! soupira-t-il. Oh ! merde !

— Elle l’a trouvé, un matin, sur le chantier, en train de photographier « la source », et lui a arraché son appareil. Le bonhomme a voulu le reprendre, alors elle l’a fait tournoyer au bout de sa bride et lui en a flanqué un grand coup sur la tête. Il est mort.

— En est-elle certaine ?

— En tout cas, elle l’a enterré dans le chantier avec la pelleteuse, après quoi, elle est allée planquer la voiture dans la cimenterie. Tu parles d’une furie !

— Et elle t’a avoué ce meurtre spontanément ?

— Avec fierté ! Pour m’estomaquer, me faire peur. Ça la grisait. Mais elle ne risquait rien.

— Pourquoi ?

— Parce qu’elle avait décidé de me tuer ! Le coup du pont de Poissy, c’était pas un geste impulsif de dingue.

Édouard souffla sur sa tasse de café.

— Il faut faire quelque chose, dit-il après avoir bu la première gorgée brûlante.

— Si on prévient la police, tu parles d’une merde pour vous autres et pour moi ! Elle sera chiche de prétendre que c’est toi ou moi qui avons fait le coup ! Et puisqu’on en est à ce point des confidences, je vais aller jusqu’au bout, Édouard. Le pire reste à dire.

— Parce qu’il y a un « pire » après ça ?

— Et il va te faire mal, je te préviens.

Il marqua une ultime hésitation. Il pouvait encore retenir la foudre, mais il valait mieux renoncer à des cachotteries de cette ampleur.

— Elle a tué mémé ! lâcha-t-il.

Et il se sentit libéré d’un poids énorme qui, depuis des jours, l’écrasait.

Édouard renversa la tête en arrière, son plafond en Isorel peint lui faisait l’effet d’une immense feuille de papier blanc, voire d’un écran de cinéma. Il tentait d’y projeter la silhouette de l’effrayante gamine pour qui nuire devenait un apostolat. Qu’elle eût assassiné Rachel ne le surprenait pas ; il avait franchi le cap des surprises, avec elle. Il reconstituait difficilement son visage étroit que son strabisme pinçait davantage ; l’expression au sourire malveillant qui exprimait un mépris forcené pour l’humanité tout entière.

— D’après ce qu’elle m’a raconté, ça se serait passé de la façon suivante, reprit Banane. Pendant que je changeais ma roue, elle est retournée en courant à la maison. Au passage, elle a marché sur le petit chien qui s’est mis à hurler. Mémé a insulté Marie-Charlotte. La môme a vu rouge. Elle a saisi le bichon par les pattes arrière et s’est élancée sur la pauvre vieille en le faisant tournoyer, comme l’appareil photo du chauffeur. Elle l’a frappée en pleine poitrine de toutes ses forces et de nombreuses fois jusqu’à ce que mémé et son clébard soient morts. Elle prétend que ça n’a pas duré dix secondes. Ensuite, elle a jeté Miky le plus loin possible. Le con de toubib n’y a vu que du feu. Évidemment, une pauvre vieille déjà réduite à zéro par une attaque, qu’elle meure subitement n’avait rien de surprenant…

Édouard gardait toujours la tête renversée. Il ne parvenait pas à comprendre pourquoi le meurtre de Rachel le surprenait moins que celui du taxi. Ni surtout pourquoi il se sentait sans haine pour la fille de Nine. On ne hait pas un cancer : il terrorise et puis c’est tout. Il serait bon que cette fille disparût, mais il ne parvenait pas à souhaiter sa mort. Un jour, bientôt, elle commettrait un forfait qui l’enverrait en maison de correction. Mais cela ne modifierait pas son destin. Marie-Charlotte était dangereuse comme un virus insoignable. Il avait dépassé le stade de la colère, avec elle. Regrettait presque le moment où lui botter le derrière le soulageait.

— Qu’est-ce que tu vas faire ? questionna Selim, inquiet de le voir si maître de soi.

Édouard se redressa. Il hocha la tête.

— Rien ! répondit-il.

Surpris par son laxisme, il songea : « Moi, si pétardier, voilà que j’ai une réaction de prince ! »

Banane s’effraya de son sourire.

* * *

Suivit une période un peu incertaine. Banane et Édouard travaillèrent beaucoup parce que les gens sont des moutons. La spécialisation de Blanvin dans le domaine de la traction avant, le fait que certains notables de la région s’intéressèrent à ce véhicule du passé créèrent une émulation, et beaucoup de jeunes vinrent aux vieilles Citron par snobisme.

Les deux hommes travaillaient douze heures par jour. Pas une seule fois il ne reparlèrent de Marie-Charlotte et de ses forfaits. À peine échangeaient-ils, au détour de leurs discussions, un regard troublé. Ils montraient la commune détermination à vouloir occulter le passage du jeune monstre parmi eux. À la suite de la découverte du taxi, des battues furent organisées dans les environs pour essayer de retrouver le corps du chauffeur, mais elles cessèrent au bout de quelques jours, l’inexorable, le « noir » oubli dont parle Victor Hugo arracha ce fait divers de l’actualité.

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