Les soupers du prince
- Автор: Дар Фредерик
- Серия: Sous le nom de San-Antonio #7
- Год: 1992
- Язык: французский
- Год: Éditions Fleuve Noir
- ISBN: 978-2265048287
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les soupers du prince». Краткое содержание книги:
Édouard acheva son pot de café, mit le plateau de côté et se leva. La veille, il avait entrepris une tâche peu compatible avec sa condition princière, qui consistait à faucher l’herbe haute de la pelouse. Walter, avec lequel il entretenait des liens cordiaux, avait ressorti sa faux d’autrefois, l’avait longuement aiguisée avant de montrer à Édouard comment s’en servir. En parfait manuel, le prince avait attrapé le coup tout de suite et s’était mis à faire les foins, à la stupeur des habitants du château. Sa grand-mère lui avait demandé pourquoi il s’était attelé à une pareille tâche. « Parce qu’elle doit être faite ! » avait-il répondu. Alors elle lui avait saisi la tête de ses deux mains et lui avait donné un baiser sur le front en l’assurant qu’il parlait comme son grand-père.
Comme il sortait de la salle de bains aux éléments archaïques, on frappa à sa porte. Drapé dans un peignoir-éponge, il alla ouvrir. La princesse Gertrude se tenait devant l’huis, déjà en tenue, déjà souveraine.
— Je ne vous dérange pas, Édouard ?
Habituellement, il ne la voyait pas avant le déjeuner ; elle se réveillait tôt mais se levait tard, aimant à s’occuper au lit pour prendre connaissance du courrier et expédier les affaires courantes avec le duc Groloff, puis avec les domestiques.
— Je vous remercie de la bonne surprise, répondit Édouard.
Il lui saisit la main et donna sur le dos cireux un baiser appuyé.
— Garagiste, avec des manières de prince ! fit-elle en s’avançant.
Comme elle marchait difficilement, elle prit place dans le premier fauteuil qui se présentait. Il y avait quelque chose de vorace dans le regard dont elle l’enveloppait. La voracité de la tendresse maternelle.
— Vous êtes très beau, murmura Gertrude.
Il lui donna un baiser fou dans les cheveux.
— Arrive-t-il, chez les princes, qu’une grand-mère tutoie son petit-fils ? demanda Édouard.
— Quelquefois, en privé.
— Ne sommes-nous pas en privé ?
Elle eut un rire presque joyeux.
— Tu as raison, mon petit garçon. Je suis venue te poser une question qui m’a rendu la nuit très longue : es-tu bien, près de moi ?
— Merveilleusement bien ; pour la première fois de ma vie, j’ai une impression de vacances.
Le visage de la vieille femme s’assombrit.
— L’ennui, avec les vacances, c’est qu’elles se terminent, Édouard. Es-tu apte à changer de vie et à quitter la France pour t’implanter ici en attendant le jour où nous pourrons rentrer au pays ?
Il fut pris de court, submergé par le flot d’objections que provoquait la question de la princesse.
Elle attendit patiemment sa réponse, la sachant difficile à formuler.
— Là-bas, dit-il, j’ai ma mère, une petite affaire qui ne marche pas trop mal, plus deux ou trois personnes auxquelles je tiens. Et puis, disons-le : il y a la France que j’ai toujours considérée comme mon pays ; des habitudes, des relations…
Elle hochait la tête à chacune de ses énumérations.
Quand il se tut, elle lui prit la main et la plaqua contre sa joue où saillait durement la pommette.
— Ton vrai pays, Édouard, je te le montrerai sur une carte d’Europe, tu en portes le tracé sur le bas de ton dos. Quant à ta mère et aux personnes qui te sont chères, elles peuvent s’installer ici, si bon leur semble. Tu es chez toi, ce château appartient depuis près d’un siècle aux Skobos.
— Je m’appelle Blanvin, repartit Édouard.
— Ceci est le nom de ta mère, pas le tien. Reste et tu t’appelleras Skobos, nous ferons ce qu’il faudra pour ça. Quant à ton commerce d’automobiles, rien ne t’empêchera de le poursuivre ici, ce n’est pas la place qui manque !
— Je suppose qu’il faut un permis pour vivre en Suisse ? risqua Blanvin.
— Nous te l’obtiendrons sans problème. Écoute, petit garçon, il ne faut pas décider de ton destin en un instant. Tu as tout le temps pour réfléchir.
Elle se leva péniblement.
— J’aimerais que tu viennes avec moi, tantôt, sur la tombe de ton père. Je m’y rends chaque jour et il faut que tu la voies au moins une fois.
— D’accord, fit Édouard.
Il escorta la vieille femme jusqu’au couloir, puis revint s’habiller, pensif.
Ils prenaient leur repas de midi dans une petite salle à manger vitrée encombrée de fleurs en pots. Mal entretenues, ces dernières s’étiolaient et leurs feuilles prenaient la couleur du papier brûlé. Une odeur de pourriture se répandait dans le local lorsque les intempéries ne permettaient pas qu’on ouvre les fenêtres coulissantes. Par décision de la princesse mère, miss Margaret participait aux déjeuners mais non aux dîners, sa condition paraissant probablement trop modeste pour qu’elle fût jugée digne du repas du soir. Toutefois, elle ne mangeait pas à la cuisine avec le personnel, mais dans sa chambre où elle se montait elle-même un plateau. Cette situation anormale ne semblait pas la gêner, du moins n’en laissait-elle rien paraître.
Depuis sa venue, Édouard occupait la place en bout de table, réservée auparavant à sa grand-mère. Gertrude se plaçait à sa droite, le duc à sa gauche, la duchesse au côté de son époux, Margaret près de la princesse. Pour la formation du soir, en carré, il se mettait en face de Gertrude, la duchesse Heidi avait l’honneur de figurer à son côté, son mari au côté de la princesse. À cause de ce couple, l’ambiance manquait de chaleur.
Groloff radotait un peu, évoquant les fastes d’antan à la cour de Skobos. Au bout d’un moment, son discours indisposait la princesse qui l’interrompait d’un aimable : « Ne nous attristez plus, duc, les souvenirs que l’on croyait beaux deviennent des ronces lorsque nous les évoquons. » Le vieux Groloff se taisait et continuait mentalement à dévider sa mémoire. Pour compenser son brusque silence, son épouse se croyait obligée de prendre le relais, optant pour des sujets d’actualité auxquels elle ne comprenait strictement rien.
C’était une Suissesse alémanique qui, avant de devenir duchesse, exerçait la profession de kinésithérapeute. Une quinzaine d’années plus tôt, le duc Groloff avait souffert d’une discarthrose nécessitant de savants massages, Mme Schweitzeler les lui avait prodigués plusieurs mois durant, avec un tel brio et l’avait si bien trituré que, pour lui témoigner sa reconnaissance, le vieux veuf en avait fait une duchesse. La dame parlait peu le français et correspondait avec les habitants du château dans un allemand qui ne valait pas tripette. Elle ressemblait à une œuvre de Botero qui sait si bien exprimer les fortes femmes rubicondes, au regard d’huître et au sourire béat. Elle sentait la charcuterie fumée et, encore, l’embrocation. Musculeux et niais, son personnage impressionnait. Comme elle aimait le mâle et en était privée dans cette maison pleine de vieillards, la venue d’Édouard la mit en émoi. Elle gloussait d’aise à chaque phrase qu’il proférait, même quand elle ne la comprenait pas et se perdait dans la contemplation de ce prince tombé du ciel. Son trouble si peu caché irritait la princesse Gertrude qui la surveillait d’un air hostile.
Le seul être encore jeune du château était miss Margaret. Sa réserve équivalait pratiquement à de l’absence. Elle ne prenait la parole que pour répondre aux questions qui lui étaient posées, mais sa mise sévère de dame de compagnie, son visage fermé, son regard toujours dérobé n’incitaient guère à la conversation. Elle semblait fragile ; pourtant, quand on l’observait, on la sentait protégée par une volonté de fer. Elle avait un physique à première vue passe-partout, mais qui devenait beau quand on lui prêtait attention.