Les soupers du prince
- Автор: Дар Фредерик
- Серия: Sous le nom de San-Antonio #7
- Год: 1992
- Язык: французский
- Год: Éditions Fleuve Noir
- ISBN: 978-2265048287
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les soupers du prince». Краткое содержание книги:
Depuis que Blanvin avait enterré la hache de guerre avec Fausto Coppi, ce dernier venait presque chaque jour au chantier. Édouard en était content pour sa mère qui vivait dans l’isolement. La Compagnie des Eaux avait procédé aux réparations de la canalisation éventrée et le père Montgauthier continuait de piloter son énorme engin en buvant ses bouteilles de rouge.
Najiba, bien que guérie, refusait toujours de reprendre ses études. Édouard ne parvenait pas à concevoir qu’un traumatisme puisse modifier à ce point un indidivu. Elle arrivait fréquemment au garage, à l’improviste, sous le prétexte de donner un but à ses promenades de convalescence prolongée, et il était évident qu’elle tentait de le séduire par mille chatteries pleines de gaucherie. Blanvin en était agacé. La petite lui plaisait, mais il ne voulait pas devoir à un accident ce que sa séduction n’avait pu obtenir.
Il se rendait de moins en moins chez Édith, qu’il jugeait décatie : elle se transformait rapidement en vieille dame. Lorsqu’il l’observait à la dérobée, il croyait déceler entre ses rides les premiers symptômes de la maladie.
En lui se développait une angoisse qui ne lui laissait aucun répit. Il tentait de l’exorciser par le travail, mais il ballottait intérieurement entre une notion d’échec irrémédiable et de menace pressante.
Malgré la fatigue, il dormait peu, combattant l’insomnie par la lecture des livres que lui apportait Najiba. Elle sélectionnait pour lui des ouvrages susceptibles d’enrichir sa culture : dosant les œuvres romanesques, les biographies des grands hommes, les récits historiques, et glissant dans le lot de bouquins quelques traités de philosophie, très minces pour ne pas le rebuter.
Il prenait goût à la chose, ayant toujours eu un net penchant pour ce qu’il appelait « la bouquinade ». Il éprouvait une dilection pour Voltaire et conserva Zadig sur le tapis de raphia qui longeait son lit. Sartre lui plut davantage que Camus qu’il jugea trop froid. Il eut du mal à « entrer » dans Céline, mais, ayant insisté, il fut touché par l’enchantement. Il faisait part de ses impressions à la sœur de Banane et, tout en démontant un carter ou en remplaçant un pot d’échappement, échangeait avec elle des propos enthousiastes.
Il arrivait que la lecture ne suffise pas à l’apaiser ; en ce cas, il avait recours à l’alcool et buvait de larges rasades de Drambuie, car il aimait les boissons sucrées. La conquête du sommeil étant difficile, ses réveils l’étaient plus encore. Douches froides et cafés forts finissaient par le remettre sur ses rails sans parvenir à stopper le gouffre d’amertume qui se creusait dans son existence. Son cafard permanent l’induisit à diagnostiquer une déprime. Il eut peur, car il s’était toujours senti parfaitement équilibré et sain.
Ce délabrement moral dura jusqu’à l’après-midi pluvieux au cours duquel son destin bifurqua.
Il se trouvait dans la fosse de vidange à ausculter le ventre d’une 15 six 1956, transformée par Peter Eppendhal, quand une voiture se mit à klaxonner devant l’atelier.
Le garage Blanvin ne comportant pas de pompes à essence, Édouard détestait être alerté par un client trop flemmard pour descendre de voiture et venir à lui. Il maugréa en gravissant la brève échelle de fer de la fosse.
Devant son atelier, se tenait une grosse Rolls-Royce Phantom aux vitres teintées qu’il reconnut tout de suite : le véhicule de la princesse du Montégrin. Le vieux Walter Volante se tenait au volant. Il quitta son siège lorsqu’il aperçut Édouard et le salua d’un sourire. Puis il ouvrit une portière arrière et présenta son bras arrondi au passager qui allait en descendre. Le duc Groloff passa son buste à l’extérieur. Les longs cheveux blancs qui cernaient sa calvitie pendaient sur ses épaisses épaules. Il risqua un pied sur le bitume, puis l’autre. Il portait des guêtres grises sur ses souliers fourbis à mort. Son costume noir commençait à verdir. Comme la pluie tombait dru, il trottina, aussi vite que le lui permettait son embonpoint, jusqu’à l’atelier.
— Mes respects, monseigneur, fit Édouard.
Le vieillard coula sur lui un regard contraint.
Il était d’une pâleur malsaine, avec des cernes jaunes sous les yeux. Le voyage avait dû le fatiguer.
— Je n’ai pas de siège à vous offrir, dit Blanvin, je vous proposerais bien de monter à mon appartement, mais l’escalier est si raide que vous n’oseriez pas vous y risquer.
Le duc hocha la tête puis, apercevant une petite pile de pneus neufs, il s’assit dessus en geignant.
Le vieux Walter avait repris sa place au volant pour se mettre à l’abri. Édouard attendait, bien certain que si ce noble vieillard lui rendait visite, c’était pour lui parler de choses capitales.
— La princesse Gertrude a pris connaissance de la lettre que vous m’avez remise. Elle en a identifié l’écriture et, par acquit de conscience, l’a fait étudier par un graphologue : c’est bien celle du prince.
Édouard s’était assis sur un établi et caressait la mâchoire d’un étau.
— Verriez-vous une objection à me montrer le bas de votre dos ? demanda Groloff.
Édouard ne laissa rien paraître de sa surprise. Il sauta de l’établi, défit le haut de sa combinaison sous laquelle il ne portait qu’un slip et présenta son dos au duc.
Celui-ci se pencha et fit un signe de croix.
— Dieu tout-puissant ! chuchota-t-il.
— C’est ma tache de vin qui vous émeut ? demanda Édouard.
— Tous les descendants mâles ont la même, chez les Skobos. Une tache qui a un peu la forme du Montégrin.
— Vous m’en direz tant ! ricana Blanvin pour cacher son trouble.
— Il est évident que vous êtes le fils de Sigismond II, déclara le duc.
— Il n’y a pas eu d’Édouard, dans la dynastie ?
— Non.
— Alors, Édouard Ier ? plaisanta Blanvin.
— Donc, oui.
— Fils de prince, d’accord ; mais fils de servante, voilà qui doit mettre des bâtons dans les roues ?
— Pas forcément, du moment que le prince reconnaît sa paternité.
— Et puis, de toute manière, le Montégrin est une république, non ?
— Pour le moment.
— Hum, le retour de Zorro, vous savez ! Moi, à votre place, je n’y compterais pas trop.
— L’Histoire est imprévisible, monseigneur.
Édouard eut un sursaut.
— Répétez-moi ça, por favor.
— Je disais, monseigneur, que l’Histoire est imprévisible.
— Vous m’appelez monseigneur !
Le vieil obèse sourit.
— Il m’est difficile, désormais, de vous appeler autrement.
Il eut un regard circulaire.
— C’est ici que vous vivez ?
— Ça n’a rien de princier, n’est-ce pas ?
— Tous les Skobos sont passionnés de mécanique. Votre père, c’était…
— Les motocyclettes, je sais.
— Et votre grand-père, les avions. Cela dit, monseigneur, la princesse Gertrude veut vous voir le plus rapidement possible.
— J’ai un travail monstre, objecta Édouard non sans candeur.