Les soupers du prince
- Автор: Дар Фредерик
- Серия: Sous le nom de San-Antonio #7
- Год: 1992
- Язык: французский
- Год: Éditions Fleuve Noir
- ISBN: 978-2265048287
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les soupers du prince». Краткое содержание книги:
— À quoi songes-tu, mon fils ? demanda Gertrude, inquiète.
— Nos pensées vont trop vite pour être racontables, déclara Édouard.
Il porta la main de la princesse à ses lèvres. Il adorait baiser le bout de ses doigts froids ; un élan instinctif l’invitait à la réchauffer. Il devinait ce qu’il s’était mis à représenter pour elle : une justification de sa vieillesse.
Ils parvinrent au cimetière dans un pépiement d’oiseaux. Le soleil flottait sur le lac immobile dont la côte française se diluait dans des vapeurs légères.
Elle marchait vers « sa » tombe d’un pas déterminé, menue et courageuse, indomptable dans ses vêtements noirs. Ses cheveux blancs moussaient sous sa résille. Ses souliers sans talons (des chaussures qui ne trichaient pas) claquaient sur le sol. Un parfum de fleurs fanées et de miel se mêlait à celui de Gertrude, tout aussi désenchanté.
Elle s’arrêta devant une tombe de marbre noir sans fioritures ni sculptures sur laquelle de larges caractères dorés annonçaient :
Sous l’inscription, une photographie sépia incrustée dans le marbre, montrait le prince en uniforme clair à épaulettes. Édouard fut frappé par leur ressemblance, davantage marquée sur ce portrait que sur les autres.
Sigismond fixait l’objectif d’un air à la fois méfiant et de défi. On lisait dans ses yeux l’ennui et la provocation, et peut-être aussi (mais il fallait bien sonder ce regard) un vague effroi mal surmonté.
— Il était beau, n’est-ce pas ? demanda Gertrude.
— Très beau.
— Un peu Werther, un peu l’Aiglon, ajouta Gertrude.
Tout à coup, elle tourna le dos au caveau de façon à s’interposer entre lui et Édouard.
— Je t’ai amené ici pour te poser une question, garçon. Celui dont la dépouille gît dans cette tombe aura-t-il été le dernier des Skobos ?
Il parut accablé par la question et se voûta instinctivement. Il ferma les yeux et une image se constitua dans le noir : elle représentait Rosine, les jambes ouvertes sur un méchant lit, accueillant dans son corps un jeune au visage encore glacé par le vent de la vitesse.
— Non, répondit résolument Édouard.
— Merci ! fit Gertrude. Aujourd’hui est le troisième jour de ma vie par ordre d’importance. Prions, Édouard, prions pour demander au Seigneur de t’accorder un beau destin.
Elle se mit à réciter un pater noster. Comme Édouard restait muet, elle s’interrompit :
— Tu refuses de prier, garçon ?
— Je n’ai jamais appris de prière, répondit-il.
— Tu n’es pas baptisé ?
— Non.
— Mon Dieu ! Un Skobos qui n’appartient pas à la Sainte Église Catholique ! Il va falloir mettre bon ordre à ça !
L’idée de devoir enseigner le catéchisme à Édouard l’excitait.
— Lorsque ton éducation religieuse sera terminée, nous te baptiserons, Édouard. As-tu déjà éprouvé le manque d’une religion ?
— Je ne le pense pas.
— Il n’y avait pas, en toi, certains vides que tu aurais souhaité combler ?
— Sans doute.
— T’es-tu jamais demandé si Dieu existait ?
— Jamais.
— Pourtant, Dieu, tu l’as rencontré dans des livres, dans des conversations, dans la vie courante !
— Je pensais qu’il s’agissait d’un malentendu, avoua Édouard.
22
Quand ils furent de retour au château, Gertrude demanda à son petit-fils d’essayer les uniformes de Sigismond. Cette requête, loin de le divertir, lui causa une sensation de profond malaise. Mais comme la vieille femme semblait y tenir, il accepta. Le défunt prince et lui étaient approximativement de la même taille, par contre il se trouvait plus enveloppé que son père et avait du mal à boutonner vestes et pantalons. On fit venir Lola qui s’occupait également de couture. Elle assura qu’en avançant certains boutons et en lâchant un peu les vêtements par-derrière, ceux-ci iraient parfaitement à monseigneur Édouard. La princesse implora la domestique pour qu’elle aménageât les uniformes le plus vite possible car elle comptait donner une réception très prochainement afin de présenter son petit-fils à la maigre colonie montégrine exilée en Suisse et en France, et tenait à ce qu’il y figurât en grande tenue de maréchal. Elle voulait mettre ses « sujets » devant le fait accompli, or rien n’impressionne davantage des vassaux que les habits chamarrés de leur suzerain.
Elle annonça qu’elle allait contacter un homme de loi afin de faire établir une reconnaissance en paternité posthume ; grâce à la fameuse lettre écrite par Sigismond, au témoignage du duc Groloff, au sien et à celui de Rosine, bien sûr, le sieur Blanvin Édouard deviendrait Édouard Skobos, prince Édouard Ier de Montégrin.
— Je vais te donner des livres traitant de notre pays ; il faut que tu en apprennes l’Histoire et la saches par cœur. Ce qui, autrefois, a éveillé mon intérêt pour ta mère, c’est qu’elle en connaissait les rudiments, sans savoir que nous allions nous rencontrer. Ensuite, tu apprendras le catéchisme et deviendras catholique.
Elle s’excitait, elle si calme, et deux taches roses marquaient ses pommettes. L’acceptation d’Édouard, au cimetière, venait de lui communiquer une énergie indomptable, celle qui l’avait animée jusqu’au décès de son fils. Cet homme de trente-deux ans restait à « construire » comme un enfant. Il était homme, il devait devenir prince ; c’était à elle de gérer la métamorphose. Gertrude redevenait mère, à bientôt quatre-vingts ans ; pareille mission équivalait à du bonheur.
Ce soir-là, il écrivit une longue lettre à Rosine dans laquelle il lui dit tout. En lui expliquant les raisons profondes de son choix, il se les expliquait à lui-même. Cela ressemblait à un défi du destin. N’ayant jamais eu de père, il ambitionnait de devenir un véritable fils en accomplissant ce que l’auteur de ses jours n’avait pu faire. Il l’assura de son amour filial, lui annonça qu’elle serait bientôt invitée au château et qu’elle y serait traitée d’égal à égal par la princesse. Il lui conseilla de stopper ses mystérieux travaux (qu’il avait des raisons de redouter) car, promettait-il, sa situation allait changer et il lui paraissait inutile de faire des frais sur un terrain qu’elle quitterait probablement.
Il laissait courir sa plume au rythme de ses sentiments, de son enthousiasme. Il s’apercevait que c’était la première véritable lettre qu’il adressait à Rosine, la chère, la bonne, l’innocente Rosine. Il termina en lui demandant de passer à son garage de temps à autre, pour vérifier si Banane s’en sortait bien.
Il s’endormit très tard dans la nuit, évoquant la tombe de Rachel et celle des motos qu’à sa demande Walter lui avait montrée ; il pensait également à la tombe d’Élie Mazureau, le malheureux chauffeur de taxi estourbi par Marie-Charlotte. Tout venait de la terre et tout y retournait. L’ultime image qu’il eut de cette journée fut la sienne, revêtu d’un uniforme trop juste devant la glace. Un uniforme bleu ciel à parements noirs et bande noire sur le pantalon, épaulettes d’or, décorations tapageuses qui ne devaient avoir de signification que pour un nombre restreint de personnes.