Les soupers du prince
- Автор: Дар Фредерик
- Серия: Sous le nom de San-Antonio #7
- Год: 1992
- Язык: французский
- Год: Éditions Fleuve Noir
- ISBN: 978-2265048287
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les soupers du prince». Краткое содержание книги:
L’arrivée d’Édouard ne modifia en rien son comportement. Elle ne lui accordait aucune attention, tant elle était vouée à Gertrude. Il n’existait, pour elle, qu’à travers l’intérêt que lui portait la vieille princesse.
Quant au duc Groloff, il s’engloutissait dans les sables mouvants du gâtisme. Une surdité qu’il s’efforçait de cacher en précipitait les ravages. Il lui arrivait d’avoir des absences au cours desquelles il s’abstenait de répondre à ses interlocuteurs, de piocher dans son assiette, voire de se lever de table lorsque Gertrude en donnait le signal. Malgré tout, il disposait encore de beaux moments de lucidité. C’était lui qui gérait les biens des Skobos ; il y consacrait ses journées entre deux somnolences, comptant et recomptant des colonnes de chiffres, vérifiant ensuite à la machine à calculer les résultats qu’il obtenait pour, aussitôt après, vérifier à la main ceux de la calculette.
Il avait été l’ami intime, le confident et le conseiller d’Otton III et avait reçu, lors de la prise du palais, une balle dans la poitrine qui l’avait fait passer pour mort. On avait traîné son supposé cadavre dans la cour, avec celui du prince et de quelques dévoués partisans tués à sa cause, on les avait arrosés d’essence avant de bouter le feu à ce petit charnier.
Groloff, par miracle, profitant de l’écran de fumée noire, s’était glissé dans une pièce d’eau où il avait macéré des heures à l’abri des nénuphars. Par la suite, il s’était traîné chez des amis pour recevoir des soins, puis avait réussi à gagner la Suisse où la princesse Gertrude et son fils s’étaient réfugiés. Il n’avait jamais plus quitté la famille princière.
En début d’après-midi, on le prévint que la princesse allait partir pour le cimetière. Il était prêt, ayant passé son complet sombre. La pelouse immense était entièrement fauchée et sentait bon le foin. On voyait mieux le lac sous les branches basses des grands arbres ; les cygnes blancs semblaient faire de la figuration le long de l’embarcadère de pierres. Le spectacle parut sublime à Édouard. Tant de paix majestueuse, de silence capiteux élevaient l’âme. Il songea à Rosine dans son wagon cul-de-jatte, au bord de l’excavation fangeuse, et son cœur se serra.
Il avait doubles racines : celles de la principauté, celles de l’ingrate banlieue à la Vlaminck où le ciel traîne par terre. Jusqu’alors, il n’avait connu que les secondes et, cependant, il comprenait à présent que quelque chose d’indéfinissable lui avait confusément manqué. Était-ce possible, ou bien se racontait-il des histoires ? Depuis toujours il charriait dans sa banlieue nord-ouest un étrange spleen. Des souvenirs inconnus le tourmentaient. Il sentait palpiter au fond de lui la notion d’un « ailleurs ».
La princesse lui avait prêté des livres sur le Montégrin. Le petit État tant de fois envahi, tant de fois « libéré », avait des allures d’opérette, un peu comme la principauté de Monaco. C’étaient là des poussières de territoires surgis de bizarreries géographiques ou historiques qui prêtaient à sourire. Ils ne pouvaient rivaliser avec des nations normales et restaient constamment dans le giron d’un suzerain puissant. Petits États de tolérance que l’Europe conservait pour le folklore ou de vagues avantages bancaires.
Gertrude lui avait montré des photographies pieusement conservées dans un fort album à couverture de velours grenat : le palais de Tokor avec ses jardins suspendus ; les grandes heures du prince Otton : sacre, mariage, réceptions de souverains étrangers. Sur beaucoup d’entre elles, on apercevait le duc Groloff dans des habits de cour, toujours proche du prince et qui, malgré ses décorations généreuses et les dorures de ses tenues, gardait confusément des airs de domestique vigilant.
Gertrude avait été très belle, si exquise dans ses robes-corolles, si pétillante d’un bonheur joyeux ! On ne s’apercevait pas de sa petite taille tant elle était un grand personnage. Elle paraissait omniprésente, douce et autoritaire, veillant à tout sans paraître s’imposer. Elle n’était qu’harmonie, et pour qui savait lire une série de photos, l’amour qu’elle vouait à son mari demeurait la grande constante de sa vie. Son destin avait l’air romanesque comme celui de ses illustres devancières qui ont fait la fortune d’un certain cinéma. Autour d’elle, on ne trouvait que grâce et bonheur, en telle quantité qu’il était clair que cela ne pouvait pas durer.
Les midinettes au cœur tendre savent bien que le destin des princesses tourne court (ou mal) un jour, et que le sort leur présente la note des grâces dont elles furent comblées.
Le vieux Walter pilotait la Rolls avec l’onction et la lenteur du chauffeur d’Élisabeth II, ce qui agaçait Édouard. Il aurait aimé prendre le volant du carrosse, mais c’eût été impensable vis-à-vis de sa grand-mère.
Exceptionnellement, Groloff n’était pas de corvée, comme chaque jour, ce qui l’avait attristé. Gertrude et Édouard se tenaient côte à côte sur la large banquette de cuir. La princesse avait passé son poignet menu dans la boucle de l’accoudoir de velours. Son autre main restait posée sur celle du garçon. Elle caressait les crevasses et les cicatrices résultant de son rude travail.
— C’est curieux, ce goût des Skobos pour la mécanique, fit-elle. Ils possédaient des joyaux exceptionnels, mais ils les auraient échangés contre un moteur.
— Il n’y a pas que les princes que cela passionne, assura Édouard. Imaginez qu’un moteur est semblable à une vie ; une vie dont on peut obtenir un rendement optimal, ce qu’aucun médecin ne parvient à faire avec un corps humain !
— Ton grand-père me tenait à peu près le même langage, dit-elle.
Il risqua une question qui le tenaillait depuis son arrivée :
— Mon père était féru de motocyclettes ?
— Hélas ! soupira Gertrude.
— Il possédait, paraît-il, des Harley-Davidson. Je ne les ai pas vues dans les dépendances du château.
— Parce que je les ai fait enterrer, assura-t-elle d’un ton tranquille.
Édouard bondit :
— Vous avez fait enterrer ses motos ?
— Elles l’avaient tué et je ne voulais pas qu’elles en fassent périr d’autres.
— Quel dommage !
— La mort de Sigismond en fut un bien plus grand, Édouard.
Il songea qu’elle devait farouchement haïr ces monstres qui lui avaient pris son seul fils.
— Il en possédait quatre, m’a-t-on dit ?
— Moins celle qui est morte avec lui.
— Trois Harley-Davidson enfouies dans la terre ! fit-il à voix haute, comme pour bien se pénétrer d’un tel désastre. C’est Walter qui les a enterrées ?
— Non : je voulais qu’on les ensevelît profondément : j’ai commandé une pelleteuse.
Il n’osa imaginer à quoi ressemblaient ces joyaux de la mécanique au bout de vingt ans d’inhumation. Le mot de pelleteuse venait d’aviver ses souvenirs du chantier. Là-bas, ce n’était pas une motocyclette que Marie-Charlotte avait enterrée, mais un homme ! Qu’adviendrait-il à Rosine si on découvrait le chauffeur de taxi ? Et on le découvrirait fatalement car la jeune folle devait raconter son exploit à tous les chenapans qu’elle rencontrait.
Elle lui faisait horreur, mais il ne lui en voulait pas. Ses forfaits dépassaient toute mesure, toute logique. Il l’imaginait assassinant mémé « à coups de chien », petite furie emportée par son besoin homicide. Il se disait qu’un être dans cet état devrait être enfermé à jamais, ou même « endormi » peut-être ? L’euthanasie est-elle envisageable pour un cas pareil ? Marie-Charlotte, pétrie d’une noire malfaisance, assouvirait de plus en plus son instinct de mort, à présent qu’elle avait franchi la ligne. Pour elle, tuer deviendrait facile, voire banal. La manière dont elle avait fait basculer Banane du pont le prouvait.