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Les soupers du prince

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Quand Edouard, dit Doudou, devient Edouard Ier
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Le duc eut l’air choqué.

— Voyons, monseigneur, c’est LA princesse mère qui vous attend ! Je pense que vous devriez préparer vos bagages et rentrer en Suisse avec nous.

— La princesse Gertrude m’a attendu trente-deux ans, répondit Édouard, elle n’en est plus à huit jours près. J’ai deux voitures à terminer pour vendredi, je m’y suis engagé. Une parole de prince, monsieur le duc, ça n’a pas de prix !

Banane, qui était allé chercher des pièces détachées à la gare, revint sur ces entrefaites. La personnalité du gros vieillard, la Rolls dans laquelle il se déplaçait, l’impressionnèrent.

— Je vous présente mon apprenti, M. Selim Larabi, fit Édouard.

Banane avança sa dextre vers le duc qui fut instantanément au supplice et ne réagit pas.

— Banane ! s’exclama Blanvin, un raton de merde ne tend pas la main à un duc ; on ne vous apprend pas cela dans les souks ?

Il fut pris d’un brusque fou rire devant la physionomie des deux hommes.

Groloff se leva en émettant la même plainte que celle qu’il avait exhalée en s’asseyant.

— Je vais vous demander la permission de me retirer, monseigneur. Que dois-je dire à la princesse Gertrude ?

— Que j’irai la voir dimanche.

— Peut-on vous espérer pour déjeuner, monseigneur ?

— Vous pouvez !

Le vieillard sortit un binocle de sa poche et le tint devant ses yeux comme un face-à-main.

— C’est fou ce que vous LUI ressemblez, assura-t-il ; lors de votre première visite, ça m’a impressionné.

— Ce qui ne vous a pas empêché de me virer comme un malpropre, objecta Édouard.

— Je passerai le peu de temps qu’il me reste à vivre à vous en demander grâce, monseigneur, mon rôle auprès de votre grand-mère me fait un devoir de la protéger : j’ouvre le parapluie sitôt que le ciel se couvre.

Walter se précipita pour assister son passager. Il avait troqué sa veste de velours contre une autre, en drap bleu marine, et son lacet de cuir contre une vraie cravate brillante d’usure.

— Vous avez fait vérifier les fusibles de votre carrosse ? lui demanda Édouard.

— Pas encore, monsieur.

— Vous n’êtes pas raisonnable, le morigéna Blanvin. Voulez-vous que je m’en occupe ?

— Je ne crois pas que ce soit la peine, balbutia le vieillard.

Le duc s’inclina devant le garagiste.

— Mes respects, monseigneur, et à dimanche.

— À dimanche, mon cher duc. Dites à la princesse que j’apporterai le vin.

19

Il prévint Rosine qu’il repartait en voyage, sans lui en révéler l’objet. Il laissa entendre qu’il s’agissait d’une fugue amoureuse, un tel prétexte ne pouvant que la rendre joyeuse.

Le vendredi, ayant livré les voitures réparées, il se rendit à Paris avec Banane et s’acheta un costume qu’il jugeait de bon ton ainsi que de la lingerie et des chaussures anglaises chez J.M. Weston. Il préférait la forme italienne, tellement plus légère, mais estimait qu’un prince était plus conforme avec des souliers à bouts ronds et semelles débordantes. Il avait mis l’Arabe dans la confidence, aussi Banane, ébloui par le destin de son patron, se déplaçait-il à son côté comme un porteur de palanquin. Ils dînèrent au Fouquet’s et Selim fut impressionné par les vedettes de cinéma et de télévision qui s’y pressaient.

Sur le chemin du retour, Édouard annonça à son apprenti qu’il lui confiait le garage pendant son absence et lui fit les recommandations qui s’imposaient.

— Tu as trompé ma confiance une première fois en faisant l’imbécile avec Marie-Charlotte, conclut-il. Si tu la trompes une seconde, ce sera la fin de nous deux.

Banane posa sa main droite à plat sur sa poitrine et jura qu’on ne l’y prendrait plus.

Édouard prit la route le lendemain, au volant d’une 15 grise aux ailes noires dont il avait entièrement refait le moteur et la peinture. Il la jugeait propre à figurer sur le parking d’une princesse.

Il arriva à Genève en fin d’après-midi et descendit à l’Hôtel Intercontinental. Il tenait à se présenter frais et dispos chez sa grand-mère. Il dîna à l’hôtel panoramique, but légèrement et gagna tôt sa chambre. Une fois en pyjama, il brancha la télévision pour suivre la retransmission d’un match de football en nocturne, mais, bien avant la mi-temps, vaincu par le sommeil, il éteignit et plongea entre les draps frais.

Ce fut au réveil que la peur le prit. Une vraie peur panique, incontrôlable. Il eut envie d’adresser un message à la princesse Gertrude de Montégrin pour se décommander, et de retourner chez lui à fond de plancher. Édouard renâclait devant l’obstacle, pareil à un cheval buté qui refuse de sauter. La perspective d’être accueilli dans le château par une vieille dame tombée d’une autre planète paralysait sa respiration. Il se sentait fils de Rosine de manière indélébile. Il était du peuple à tout jamais ; il savait, pour la vivre lui-même, la condition des gens moyens, leurs misères et leur détresse. Il vivait au côté d’un Maghrébin, les mains dans le cambouis ; sautait une institutrice de la laïque, vieillissante ; avait table mise chez Boule, un taulier de guinguette. Comment subirait-il la confrontation avec une femme âgée de la haute aristocratie ? Qu’avaient-ils à se dire, tous les deux ? Elle, la toute vieille jetée bas de son trône, lui, l’encore très jeune à qui une clé à molette tenait lieu de sceptre ? La situation avait un côté comédie américaine.

Il se fit servir un pot de café noir qu’il but entièrement. Ensuite, il s’empara de l’annuaire du canton de Genève et chercha Versoix dans les dernières pages. Il ne trouva aucune mention du Montégrin. Sans doute le château portait-il un nom, bien qu’il ne se rappelât pas en avoir vu un près de la grille. Perplexe, il regardait les feuillets gris, se demandant sous quelle rubrique la princesse exilée pouvait bien figurer. Il eut l’idée : Skobos. Le nom de la dynastie. Les rois et les princes déchus, devenus citoyens retrouvent leur patronyme originel.

Effectivement, Skobos se trouvait frileusement blotti entre l’Entreprise électrique Sbinder et le docteur Slamour.

Il composa le numéro indiqué et ce fut le duc Groloff qui décrocha dès la première sonnerie.

— Bonjour, monsieur le duc. Ici Édouard Ier ! fit-il d’un ton rauque.

— Mes respects, prince. Où donc êtes-vous ?

— Hôtel Intercontinental.

— Quelle idée, monseigneur ? Descendre à l’hôtel alors qu’un château vous attend ! Dois-je vous envoyer le chauffeur ?

— Inutile, j’ai une voiture.

— En ce cas, puis-je vous suggérer de venir le plus rapidement possible ? La princesse Gertrude brûle de vous accueillir.

— O.K. ! répondit Édouard machinalement.

Le portail grand ouvert l’invitait à entrer. Il constata que l’on avait commencé à faucher les hautes herbes de la pelouse et sarclé celles qui poussaient entre les graviers de la grande allée.

Lorsqu’il déboucha dans la propriété, le vieux Walter surgit du hangar et lui adressa de grands signes pour l’inviter à y remiser son automobile. Une fois de plus, il avait changé de tenue pour mettre un pantalon noir et un gilet à rayures jaunes. Ces derniers vêtements semblaient tout aussi usagés que les autres.

Pendant qu’Édouard manœuvrait, Walter s’en fut refermer le lourd portail qui grinçait à vous déchirer les tympans.

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