Les soupers du prince
- Автор: Дар Фредерик
- Серия: Sous le nom de San-Antonio #7
- Год: 1992
- Язык: французский
- Год: Éditions Fleuve Noir
- ISBN: 978-2265048287
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les soupers du prince». Краткое содержание книги:
Il salua Édouard avec déférence et lui demanda la permission de prendre ses bagages dans le coffre.
— Inutile, répondit Blanvin, je ne vais pas rester.
Le serviteur parut consterné.
— Mais on a préparé la chambre du prince ! dit-il.
En gagnant le perron, Édouard constata que tous les volets étaient ouverts, ce qui donnait un air accueillant à la façade. Le duc Groloff parut dans l’ouverture de la porte, massif, pittoresque et vieux infiniment. Il portait un pantalon à rayures grises et une jaquette qui le faisaient ressembler, de loin, à Winston Churchill. Il s’inclina bas et attendit la main d’Édouard. Celui-ci ne songea pas à la lui tendre. Groloff se redressa et invita l’arrivant à le suivre. Blanvin le fit d’une démarche élastique, comme s’il s’était déplacé sur vingt centimètres de caoutchouc Mousse. Sa peur le faisait trembler et il sentait couler de la sueur sur son front.
Ils franchirent l’immense hall aux affreux meubles hugoliens et pénétrèrent dans un salon qu’éclairaient quatre hautes fenêtres le jour, et deux gigantesques lustres hollandais la nuit. Des fauteuils et des canapés Louis XIV, arrogants dans leurs dorures et leur moire formaient un troupeau rouge autour de la cheminée. Un guéridon en marbre occupait le milieu de la pièce, supportant une foule d’objets aussi précieux qu’hétéroclites : tabatières ou boîtes à pilules d’or, sulfures anciens, flacons de sels ou de parfum taillés dans des pierres semi-précieuses, petits plateaux d’argent frappés d’écussons. Les murs continuaient la collection de portraits commencée dans le hall ; malgré les couleurs vives et la brillance de l’huile, ces visages dégageaient une impression d’ennui profond et de tristesse compassée, certains portraits arboraient des uniformes crépis de médailles, d’autres étaient ceux de dignitaires mystérieux, voire d’ecclésiastiques.
— Asseyez-vous, monseigneur, je vais prévenir la princesse.
Groloff le quitta, de sa démarche lourde et glissée. Au lieu d’accepter l’invitation, Édouard demeura debout afin de conserver sa pleine liberté de mouvement pour l’instant fatidique où la princesse Gertrude apparaîtrait. Les luxueuses babioles présentées sur le guéridon l’attiraient. Il n’en avait jamais vu de semblables ; chaque objet était personnalisé et devait comporter une histoire.
« Quelle imprudence de les laisser ainsi, à portée de convoitise ! » songea-t-il.
Une porte qu’il n’avait pas remarquée parce qu’elle se fondait dans la tapisserie des murs s’ouvrit. Édouard s’attendait à voir paraître la princesse par l’issue qu’il venait d’emprunter, aussi tournait-il le dos lorsque la vieille femme entra. Il exécuta une rapide volte et se figea dans le respect et l’émotion.
« Elle » était là, chétive et formidable dans sa majesté, vêtue d’une longue robe noire qui descendait jusqu’aux chevilles ; une liseuse de dentelle noire, jetée sur les épaules, ajoutait à sa frilosité apparente. Elle se tenait très droite pour ne rien perdre de sa petite taille. Sa figure était pâle, à peine ridée malgré son âge, et privée de tout fard ; même la poudre de riz était absente de son visage singulier où se lisaient une volonté implacable et un inguérissable chagrin. L’harmonie de ses traits impressionnait. Gertrude avait été très belle et le demeurait encore. Son épaisse chevelure grise, tirée sur le sommet de la tête, s’épanouissait sur la nuque en un épais chignon en demi-lune habilement tressé. Cette coiffure devait nécessiter beaucoup de temps.
Lorsque la princesse eut franchi la porte, elle fut suivie par une femme encore jeune, mais sèche, d’un châtain clair tirant sur le roux. Celle-ci possédait de grands yeux clairs hésitant entre le vert et le bleu ; sa bouche était charnue, son nez légèrement retroussé et sa figure constellée de taches de rousseur. Une grande réserve paraissait comprimer sa vie, mais au-delà de son maintien figé, on trouvait le désenchantement, la résignation et la tendresse refoulée. Elle se plaça à la gauche de la vieille femme qui, aussitôt s’accrocha à son bras.
Édouard aurait souhaité la présence du duc qui aurait mis un peu de moelleux dans cette espèce d’affrontement, mais la princesse Gertrude avait dû la juger inopportune.
L’arrivante et lui échangèrent un long regard intense. Enfin, Blanvin s’inclina et dit d’une voix qu’il essaya de rendre sonore :
— Je vous présente mes respects, madame.
Elle répondit d’un bref mouvement de tête.
— Ainsi c’est vous, fit-elle.
Elle entraîna sa suivante pour décrire un cercle complet autour d’Édouard. Cette inspection maquignonne l’incommoda. Quand elle en eut fait le tour, elle prit place dans un fauteuil. Le monstre rouge sembla la happer. Une fois calée dans les énormes coussins, elle parut minuscule.
— Laissez-nous un instant, Margaret ! dit la princesse. Et veillez à ce que personne n’entre.
Elle s’exprimait d’une voix blanche et dans un français très pur que n’altérait pas son léger accent d’Europe centrale.
— Monsieur, reprit-elle quand la jeune femme fut sortie, je vais vous demander une chose qui risque de beaucoup vous choquer, et je vous prie à l’avance de me le pardonner : voulez-vous vous déshabiller ?
Édouard sourcilla.
— Si c’est à propos de la fameuse tache de vin, le duc a déjà vérifié que je l’avais, madame.
— Il n’y a pas que cela, répondit-elle. Oubliez votre pudeur devant une femme qui approche les quatre-vingts ans.
Sous le ton tranquille perçait l’exigence.
Édouard commença de se dévêtir. Ce strip-tease le mettait au supplice. S’il l’exécutait, c’était parce qu’il comprenait que la vieille princesse ne cédait pas à un caprice mais qu’elle opérait un contrôle.
En un tour de main il fut en slip devant elle.
— Ayez un peu de courage, monsieur, murmura-t-elle de sa voix d’agonisante ; je souhaite vous voir complètement nu.
Il se débarrassa de son slip à rayures bleues et se tint immobile, gauche et brûlant de honte, s’efforçant de ne pas croiser ses mains sur son sexe.
— Tournez-vous ! exigea la princesse.
Édouard obéit, éperdu de soumission, malgré la rébellion qui couvait en lui.
— Je vous remercie, dit la princesse. Vous pouvez vous vêtir.
Il ramassa ses vêtements et passa derrière le fauteuil de son hôtesse pour se rhabiller. Lorsqu’il se fut rajusté, il reprit la place qu’il avait occupée et vit alors qu’elle pleurait.
— Madame, balbutia-t-il. Oh ! Madame…
— Je viens de revoir un époux et un fils, déclara-t-elle. Seigneur, quelle prodigieuse ressemblance entre vous trois ! La coloration de la peau, l’implantation pileuse, les grains de beauté, le trapèze formé par les épaules, la position des hanches, la musculation, la saillie des coudes. Tout ! Et ces visages que l’on pourrait aligner de profil sur une médaille ! Ces regards sceptiques et insolents mais qui savent s’adoucir infiniment pour séduire ce qu’ils convoitent ! Ces fossettes au menton ! Cette couleur de barbe, ces oreilles charnues, ces bouches de jouisseur patient ! Oh ! mon enfant, quel fabuleux présent le ciel m’accorde avant que je meure !
Elle lui tendit les bras.
Si un témoin s’était trouvé là, le geste aurait paru théâtral, mais au sein de leur intimité, il restait naturel, simple et beau.
Édouard s’avança, posa ses mains sur les accoudoirs du siège d’apparat et offrit ses joues aux baisers de Gertrude. Elle sentait la violette éventée, étrange parfum peu discernable qui convenait parfaitement à cette vieille femme exilée.
Elle saisit sa tête de ses doigts froids et l’attira contre sa poitrine ; il dut se mettre à genoux pour se prêter au mouvement. Longtemps, elle le pressa sur son sein, caressant ses cheveux drus d’une main légère.