Peur sur Montmartre
- Автор: Rivière Maryse
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Fayard
- ISBN: 978-2213693811
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Peur sur Montmartre». Краткое содержание книги:
Du monde de la rue à celui de l'édition, le passé trouble des victimes recèle bien des zones d'ombre. Et cette bande des quatre, ces honnêtes commerçants de la butte Montmartre, que dissimulent-ils derrière l'apparence d'une vie bien rangée ?
Meurtres rituels, machination, vengeance ? Les hommes de la brigade doivent se confronter à des situations inattendues.
Le jeune capitaine Escoffier devra accepter de faire face à ses propres démons pour dénouer l'enquête.
— Tu sais quoi, Damien, dès le début j’ai compris que cette affaire allait nous donner un mal de chien.
Escoffier leva le nez une seconde, le regard lointain, puis replongea aussitôt dans la paperasse telle une tête chercheuse.
— Un gros merdier, ça se renifle dès le début, insistait Arrosteguy.
— Et alors ? fit Damien, distraitement.
— On n’est pas près d’en sortir. Et si c’était le vieux Pascoli qui était derrière tout ça ?
— Non, franchement, je n’y crois pas un instant. Il est bizarre, c’est vrai, mais trop âgé pour commettre de tels actes lui-même. La plupart des tueurs ont une trentaine d’années en moyenne.
— Excepté ceux que l’on n’a jamais arrêtés et qui font une longue carrière dans la criminalité en toute impunité…
Escoffier ne répondait plus, obsédé par une idée. Il faisait jouer à fond cette petite musique intérieure qu’on appelle l’intuition. C’était comme un aimant qu’il mettait en action, une force attractive irrationnelle qu’il convoquait. Ça ne marchait pas à tous les coups. Il fallait laisser le temps à la force de s’installer et respecter son rythme. Parfois elle se montrait réfractaire, brouillonne, capricieuse, mais quand elle se montrait bonne fille consentante, l’inspiration se transformait en évidence. Ça lui tombait dessus, ça l’inondait en une fraction de seconde. Une chaleur l’envahissait et c’était la preuve physiologique que son cerveau avait bien laissé la force fonctionner comme elle le voulait, c’est-à-dire tout à fait irrationnellement.
— Je tiens un fil, lâcha Escoffier en pleine bouffée de chaleur.
— T’as bien de la veine, toi, si tu retrouves tes chiots dans cette mêlée.
— Mai 68. Tout part de mai 68. Il s’est passé quelque chose à cette période qui a déterminé leurs vies. Quelque chose qui a changé leurs comportements.
Arrosteguy tritura son paquet de tabac, cherchant sa pipe des yeux.
— Quoi au juste ?
— Une chose suffisamment grave et importante pour modifier le cours des choses.
— C’est quoi ton idée ? s’impatienta le procédurier.
— Une idée extravagante, je vous préviens. Pas très… cartésienne.
Le procédurier abandonna provisoirement son fauteuil et son tabac.
— Vas-y, je t’écoute, fit-il en marchant dans la pièce.
— J’ai observé à maintes reprises une certaine gêne de la part des gens que nous interrogions dans l’entourage de Nadine Pascoli dès que l’on évoquait la période de mai 68. Chez les parents Pascoli, c’était flagrant, mais également chez le brocanteur et le bouquiniste. Quant au libraire, il s’est débiné jusqu’à présent comme s’il préférait éviter de parler du passé. Voilà mon idée. Nadine Pascoli s’est trouvée enceinte après les barricades, mais, dixit Lebrognec, elle n’a pas gardé l’enfant…
Silence du procédurier.
— … Et si c’était faux ? Si l’enfant était bel et bien né ? Il aurait la trentaine bien tassée aujourd’hui. Il se pourrait que ce soit la pièce manquante de notre puzzle, car il y a un absent dans tous ces PV, ça crève les yeux.
Scepticisme du procédurier et intense cogitation du capitaine Escoffier.
— Mon raisonnement n’a rien de scientifique, Arrosteguy, je l’admets, mais je vous avais prévenu, j’avance intuitivement.
— Et que dit ton intuition extravagante ?
— Écoutez ça : l’enfant est né en 69, quelques mois après la révolution estudiantine. Il a été abandonné ou adopté, a grandi normalement, jusqu’au jour où il apprend la vérité. Quelqu’un de bien intentionné lui balance tout sur sa naissance, le nom de sa mère, lui révèle qu’elle n’a pas voulu de lui, ni son père. Le môme s’invente un roman familial dont il est le héros malade. Il développe une haine qui peut tout à fait se transformer en délire paranoïaque au fil du temps, en délire meurtrier.
— C’est toi, fiston, qui délire. Que viendraient faire Laurette Vanhoolt et le SDF dans ce roman-feuilleton ?
— Qui dit qu’il en est à ses débuts ? Laurette peut être une victime de rencontre. Idem pour le SDF. En tuant tous azimuts, il brouille les cartes, ou bien il répond à une pulsion meurtrière.
Trouble du procédurier qui reprend sa pipe et son tabac.
— Ou les deux à la fois. Ça tient pas la route ton histoire, Damien. Tu devrais peut-être consulter une autre pythie, on sait jamais.
— Nous n’avons rien à perdre en suivant cette piste, de toute façon, nous n’avons rien d’autre.
— C’est vrai, pas grand-chose.
Le téléphone retentit au beau milieu de cet échafaudage fragile. C’était Ughetti qui, ne trouvant pas le sommeil, appelait à tout hasard.
— Du nouveau Arrosteguy ?
— Un fil très ténu, une hypothèse rocambolesque.
— C’est quoi ?
— D’après Damien, le fils fantôme de Nadine Pascoli pourrait bien être le personnage manquant de cette affaire, celui que nous cherchons.
— Mais l’éditrice n’a pas eu d’enfant, voyons, elle s’est fait avorter.
— C’est bien pour ça que je te parle d’un fantôme, pardi !
Cette nuit-là, Escoffier ne rentra pas place Maubert. Il prit un taxi et se rendit rue Lecourbe, chez Bérangère. Quand il s’annonça à l’interphone, la jeune femme fut d’abord silencieuse puis elle lui dit d’une voix douce : « Je t’attendais. »
30
Le lendemain matin, Ughetti tenait une réunion avec les chefs de groupe afin de redéfinir un plan d’action. La décision de multiplier les entretiens fut prise et le commissaire exigea plus de fermeté dans les auditions. Zellerman et deux de ses hommes repartirent pour Claye-Souilly à la recherche d’indices dans la vie de Laurette. Les autres sillonnèrent Paris, l’univers fermé de l’édition et celui de Thibault Lavigne. Le commissaire n’avait pas évoqué le fils fantôme de Nadine Pascoli. Il se méfiait des intuitions en général et de celles d’Escoffier en particulier depuis « la tête à Toto ». Il s’apprêtait à répondre aux questions de journalistes en fin de matinée, Saulieu lui ayant demandé de le débarrasser de cette corvée.
L’interprétation onomastique de son nom chatouillait Damien Escoffier. Il se rendit seul ce matin-là sur le quai de Gesvres. La caisse de Sentenac était ouverte mais son propriétaire, lui, restait invisible. En questionnant une femme qui tenait le stand voisin, il apprit que le bouquiniste l’avait chargée de surveiller son emplacement pendant qu’il prenait un café au bistro d’en face.
Le capitaine n’eut aucun mal à repérer Gérard Sentenac que son panama distinguait des autres clients alignés devant le zinc. Des brèves de comptoir accueillirent Escoffier qui ne fut pas long à comprendre que l’on évoquait la série d’assassinats :
— À la télé, faut pas les croire, c’est comme au gouvernement, disait un homme en combinaison de peintre en bâtiment.
— Tu vas pas remettre ça, avec ta politique, répondait un vieux bonhomme qui fumait un cigare de mauvaise qualité.
— Il va tout de même pas tuer encore, ce salaud ! lançait le cafetier.
— J’interdis à ma fille de sortir le soir, fit la serveuse.
— Il tue même les SDF !
L’officier arriva à la hauteur du bouquiniste qui, cette fois, le reconnut au premier coup d’œil :
— Voilà notre justicier ! fit le bouquiniste en le voyant arriver. Où en est votre enquête, capitaine ?