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La Louve de France

Электронная книга - «La Louve de France». Краткое содержание книги:

Philippe V le Long vient de mourir avant d'avoir atteint trente ans et, comme son frère Louis X le Hutin, sans descendance mâle. Le troisième fils du Roi de fer, le faible Charles IV le Bel, succède à Philippe V. Une évasion de la tour de Londres ; la chevauchée cruelle conduite par une reine française d'Angleterre pour chasser du trône son époux ; un atroce assassinat perpétré sur un souverain... La relance de l'Histoire vient d'Angleterre. La Louve de France , c'est le tragique surnom que les chroniqueurs donnèrent à la reine Isabelle, fille de Philippe le Bel, qui semblait avoir transporté outre-Manche la malédiction des templiers.
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Chaque journée apportait sa brassée de plaisirs : joutes, fêtes, tournois, parties de chasse et de campagne. Un air de prospérité circulait dans la capitale, et un grand appétit de s’amuser. On dépensait profusément pour les liesses publiques, bien que le budget du Trésor eût montré pour la dernière année une perte de treize mille six cents livres dont la cause, chacun s’accordait à le reconnaître, était dans la guerre d’Aquitaine. Mais pour se fournir de ressources on avait frappé les évêques de Rouen, Langres et Lisieux d’amendes s’élevant respectivement à douze, quinze et cinquante mille livres, pour violences exercées contre leurs chapitres ou contre les gens du roi ; la fortune de ces prélats trop autoritaires avait comblé les déficits militaires. Et puis les Lombards avaient été sommés, une fois de plus, de racheter leur droit de bourgeoisie.

Ainsi s’alimentait le luxe de la cour ; et chacun marquait de la hâte aux divertissements, y recueillant ce premier plaisir qui est de se donner en spectacle aux autres. Comme il en allait de la noblesse, il en allait de la bourgeoisie et même du petit peuple, chacun dépensant un peu au-delà de ses moyens pour n’acquérir rien d’autre que l’agrément de vivre. Il est certaines années de cette sorte, où le destin semble sourire : un repos, un répit dans la peine des temps… On vend et on achète ce qu’on nomme superflu, comme s’il était superflu de se parer, de séduire, de conquérir, de se donner des droits à l’amour, de goûter aux choses rares qui sont le fruit de l’ingéniosité humaine, de profiter de tout ce que la Providence ou la nature ont donné à l’homme pour se délecter de son exceptionnelle condition en l’univers !

Certes, l’on se plaignait, mais non vraiment d’être misérable, plutôt de ne pouvoir assouvir tous ses désirs. On se plaignait d’être moins riche que les riches, de n’avoir pas autant que ceux qui avaient tout. La saison était exceptionnellement clémente, le négoce miraculeusement prospère. On avait renoncé à la croisade ; on ne parlait point de lever l’ost ni de diminuer le cours de la livre à l’agnel ; on s’occupait en Conseil étroit d’empêcher le dépeuplement des rivières ; et les pêcheurs à la ligne, installés en file sur les deux berges de la Seine, se chauffaient au doux soleil de mai.

Il y avait de l’amour dans l’air, ce printemps-là. Il s’y fit plus de mariages, et de petits bâtards aussi, que depuis bien longtemps. Les filles étaient rieuses et courtisées, les garçons entreprenants et vantards. Les voyageurs n’avaient pas d’yeux assez grands pour découvrir toutes les merveilles de la ville, ni de gorges assez larges pour savourer le vin qu’on versait aux auberges, ni de nuits assez longues pour épuiser tant de plaisirs offerts.

Ah ! comme on se souviendrait de ce printemps ! Assurément, il y avait des maladies, des deuils, des mères qui portaient au cimetière leur nourrisson, des paralytiques, des maris trompés qui s’en prenaient à la légèreté des mœurs, des boutiquiers volés qui accusaient leurs commis de ne pas faire surveillance, des incendies qui laissaient des familles sans foyer, quelques crimes ; mais tout cela n’était imputable qu’au sort, non au roi ou à son Conseil.

En vérité, il fallait tenir à bienfait de vivre en 1325, d’y être jeune ou dans le temps actif de l’existence, ou simplement bien portant. Et c’était sottise grave que de ne pas l’apprécier assez, que de ne pas remercier Dieu de ce qu’il vous donnait. Comme il aurait mieux savouré son printemps 1325, le peuple de Paris, s’il avait pu deviner la façon dont il allait vieillir ! Un vrai conte de fées auquel auraient peine à croire, quand on le leur raconterait, les enfants conçus pendant ces mois exquis, dans des draps parfumés de lavande. Treize cent vingt-cinq ! La belle époque ! Et comme il faudrait peu de temps pour que cette année-là devînt « le bon temps ».

Et la reine Isabelle ? La reine Isabelle semblait résumer dans sa personne tous les prestiges et toutes les joies. On se retournait à son passage, non seulement parce qu’elle était souveraine d’Angleterre, non seulement parce qu’elle était la fille du grand roi dont on avait oublié à présent les édits financiers, les bûchers et les procès terribles, pour ne plus se rappeler que les sages ordonnances, mais aussi parce qu’elle était belle et qu’elle semblait comblée.

Dans le peuple, on disait qu’elle eût mieux porté la couronne que son frère Charles le Biau, bien gentil prince mais bien falot, et l’on se demandait si c’était bonne loi qu’avait faite Philippe le Long en écartant les femmes du trône. Les Anglais étaient bien sots qui causaient soucis à si gentille reine !

À trente-trois ans, Isabelle promenait un éclat avec lequel il n’était jouvencelle, si fraîche fût-elle, qui pût rivaliser. Les beautés les plus réputées parmi la jeunesse de France paraissaient se retraire dans l’ombre quand la reine Isabelle avançait. Et toutes les damoiselles, rêvant de lui ressembler, prenaient modèle sur elle, copiaient ses robes, ses gestes, ses nattes relevées, sa façon de regarder et de sourire.

Une femme amoureuse se distingue à sa démarche et même de dos ; les épaules, les hanches, le pas d’Isabelle exprimaient le bonheur. Elle était presque toujours accompagnée de Lord Mortimer, lequel, depuis l’arrivée de la reine, avait fait soudain la conquête de la ville. Les gens qui, l’autre année, le jugeaient sombre, orgueilleux, un peu trop fier pour un exilé, qui trouvaient à sa vertu un air de reproche, ces mêmes gens, soudain, avaient découvert en Mortimer un homme de haut caractère, de grande séduction, et bien digne d’être admiré. On avait cessé d’estimer lugubre sa tenue noire seulement rehaussée de quelques agrafes d’argent ; on n’y voyait plus maintenant que l’élégante ostentation d’un homme qui porte le deuil de sa patrie perdue.

S’il n’était pas chargé d’officielles fonctions auprès de la reine, ce qui eût constitué une trop ouverte provocation envers le roi Édouard, Mortimer, en fait, dirigeait les négociations. L’évêque de Norwich subissait son ascendant ; John de Cromwell ne se privait pas de déclarer qu’on avait fait injustice au baron de Wigmore, qu’un roi se montrait peu avisé qui s’aliénait un seigneur de si grand mérite ; le comte de Kent s’était définitivement pris d’amitié pour Mortimer et ne décidait rien sans son conseil.

Il était su et admis que Lord Mortimer restait après souper chez la reine qui requérait, disait-elle, « son conseil ». Et chaque nuit, sortant de l’appartement d’Isabelle, Mortimer secouait par l’épaule Ogle, l’ancien barbier de la tour de Londres promu à la fonction de valet de chambre, qui l’attendait en somnolant sur un coffre. Ils enjambaient les serviteurs endormis sur le dallage des couloirs, et qui ne soulevaient même plus de dessus leur visage le pan de leur manteau, habitués qu’ils étaient à ces pas familiers.

Aspirant d’un poumon conquérant l’air frais de l’aube, Mortimer rentrait en son logis de Saint-Germain-des-Prés, accueilli par le blond, rose et attentif Alspaye, qu’il croyait… naïfs amants !… seul confident de sa royale liaison.

La reine, à présent la chose était sûre, ne rentrerait en Angleterre que lorsque lui-même y pourrait rentrer. Le lien entre eux juré, de jour en jour, de nuit en nuit, se faisait plus étroit, plus solide ; et la petite trace blanche sur la poitrine d’Isabelle, où il posait les lèvres, comme rituellement, avant de la quitter, demeurait la trace visible de l’échange de leurs volontés.

Une femme peut être reine, son amant est toujours son maître. Isabelle d’Angleterre, capable de faire front, seule, aux discordes conjugales, aux trahisons d’un roi, à la haine d’une cour, frémissait longuement quand Mortimer posait la main sur son épaule, sentait son cœur fondre lorsqu’il s’éloignait de sa chambre, et portait cierges aux églises pour remercier Dieu de lui avoir donné un si merveilleux péché. Mortimer absent, fût-ce pour une heure, elle l’installait en pensée devant elle, sur le plus beau siège, et lui parlait tout bas. Chaque matin, à son réveil, avant d’appeler ses femmes, elle se glissait dans le lit vers la place que son amant avait abandonnée quelques moments auparavant. Une matrone lui avait enseigné certains secrets bien utiles aux dames qui cherchent plaisir hors mariage. Et l’on chuchotait dans les cercles de la cour, mais sans y voir offense car cela semblait une juste réparation du sort, que la reine Isabelle était aux amours, comme on eût dit qu’elle était aux champs, ou mieux encore, aux anges !

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