Exception culturelle
Qu’on la célèbre sous le nom de diversité ou qu’on l’enterre verbalement, comme le fait Jean-Marie Messier, l’exception culturelle, se posant comme exception, s’oppose à une règle.
Le mot exception apparaît dans notre langue dans le vocabulaire du droit, où, comme on sait, règne soit la loi, soit la coutume, en tout cas une règle générale. Dans les applications concrètes à des faits particuliers, l’automatisme est impraticable. Il faut retirer certains cas particuliers de la norme générale, qui demeure toujours quelque peu abstraite. Retirer, c’est ce que dit exceptio en latin, car le mot vient de exceptare, qui remonte à ex-et capere, « prendre », verbe qui — entre parenthèses — a produit notre chasser. L’exception prélève, prend, « chasse » un certain nombre d’événements et de situations et les place hors de la généralité. C’est une variante de la différence, c’est la reconnaissance des cas exceptionnels, qui méritent d’être pris à part et dont l’ensemble crée la diversité. Les fortes personnalités, par exemple, sont toujours des exceptions, parce qu’elles débordent et parfois refusent la norme générale. Faire exception, c’est le rêve de chacun, surtout lorsqu’on subit désagréablement la règle générale.
À propos d’exception, une phrase proverbiale vient à l’esprit, c’est « l’exception confirme la règle ». On la répète, cette phrase, et son paradoxe ne dérange plus. Au départ, c’était pourtant une sorte de lapalissade, car l’adage juridique énonçait : « l’exception confirme la règle à l’égard des cas qui ne sont pas exceptés ». Autrement dit, la règle générale demeure applicable à la plupart des cas particuliers et ceux qui peuvent lui échapper doivent impérativement être désignés, spécifiés et extraits de l’ensemble. Donc, une fois les exceptions sorties, la loi globale est par là même renforcée et confirmée.
Refuser l’exception, ce serait, en somme, condamner la règle. Excepter, c’est réserver, mettre ou prendre à part, ce que dit aussi le latin exemere, d’où vient exemple, car l’exemple est au départ une exception qui peut servir de modèle. L’exception culturelle française, pour les amateurs d’un cinéma exceptionnel et en français, c’était un exemple. Si l’exemple devenait règle, il est vrai qu’il disparaîtrait en tant qu’exception.
La machine de l’Histoire et celle des cultures, qui sont par définition plurielles, avec ce tourniquet règle-exception, possède un moteur efficace, et personne n’a intérêt à le bloquer. Mais il est vrai qu’une exception peut en cacher une autre.
19 décembre 2001
Métissage
(Hommage à Senghor)
La mort de Léopold Sédar Senghor, figure exceptionnelle du dialogue des cultures, incite à évoquer l’un de ses termes favoris, métissage. Mot auquel ce poète africain, exprimant avec force et subtilité sa culture par et dans la langue française, célébrait des valeurs universelles. Le terme métis, issu d’un dérivé tardif du latin mixtus, « mixte », n’exprimait au départ que le mélange. Ce sont les langues espagnole et surtout portugaise, après les grandes découvertes du XVIe siècle, qui ont donné au mot, notamment au Brésil, sa valeur moderne. Mestiço, c’était le nom qui s’appliquait aux personnes nées d’une Amérindienne et d’un Européen, ou le contraire. Quant au métissage, la notion s’est appliquée aux humains, mais aussi à tous les êtres vivants. L’idée de croisement, mais aussi d’enrichissement et de propagation de la vie, s’est finalement appliquée aux idées, aux sentiments, aux émotions provenant de cultures différentes, et cela en grande partie grâce à Léopold Sédar Senghor et à Aimé Césaire. Senghor mariait dans la création la tradition des griots africains, qui sont des poètes-conteurs, et celle de la langue française, qu’il maîtrisait mieux que quiconque. Car Senghor, dont la langue maternelle était le sérère, ce qui ne l’empêcha pas de promouvoir le wolof, langue majoritaire du Sénégal, devint un ténor des études classiques françaises. Il aimait conter comment, prisonnier en Allemagne en tant qu’officier français, il fut abordé par un officier allemand dédaigneux qui, le voyant lire des caractères qui n’étaient ni latins ni gothiques, lui dit avec condescendance : « C’est sans doute de l’arabe que vous lisez là, mon brave… » Senghor ajoutait avec un grand rire : « J’étais en train de relire Sophocle. » On avait peine, en le voyant, à se souvenir qu’il s’agissait d’un homme d’État, député français en 1945, secrétaire d’État en 1955, et surtout président de la République du Sénégal en 1960 et pendant vingt ans, avant de se retirer de la vie politique. Car c’est l’érudit passionné, le poète épique et lyrique, l’homme généreux et gai, le chantre de la négritude, mot d’un autre grand poète, Aimé Césaire, que l’on rencontrait. Son Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française inspira à Sartre le texte lumineux de l’Orphée noir. Montrant que, par ses aptitudes à la fois logiques et rythmiques, le français pouvait assumer aussi les valeurs culturelles de l’Afrique, il enrichissait cette langue fille du latin par l’inspiration de son peuple. Son idée du métissage, c’était le croisement profond de deux ou plusieurs identités pour atteindre l’universel. Senghor le métisseur va nous manquer.
21 décembre 2001
2002
2, 3, 8 janvier :Autour de l’adoption de l’euro.
11 janvier :Les effets du 11 septembre.
25 janvier :Mort de Pierre Bourdieu.
31 janvier :Le forum de New York et celui de Porto Alegre.
12 février :Déclaration de Jacques Chirac, candidat à son propre poste.