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Les enfants de Venise

Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:

« Quand Mercurio s’était jeté dans le canal, Giuditta avait eu la tentation de le retenir. Ou de s’y jeter avec lui. Elle ne voulait pas renoncer à la sensation de sa main dans la sienne. Elle ne voulait pas renoncer à lui. Déjà, les nuits précédentes, dans le chariot, elle avait senti une forte attraction pour les yeux de cet étrange garçon. Qui était-il ? Il n’était pas prêtre, il le lui avait avoué. Quels mots avait-il dits en sautant du bateau ? Elle se souvenait à peine. Sa tête se faisait légère. « Je te retrouverai », voilà ce qu’il avait dit. »
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La fille lui tournait le dos, mais dès qu’il fut à la porte, le souffle court, elle se retourna et vint vers lui. Sa bouche souriait, mais son regard était allumé d’un désir que Shimon, en dépit de son expérience limitée, n’eut aucun mal à interpréter. Elle le tira à l’intérieur par le bras et, avec une sorte de pirouette, se laissa aller le dos contre la porte et la referma.

« Tous les soirs je suis obligée de dormir avec un vieux, dit-elle à brûle-pourpoint. Mais cette nuit le Général ne me cherchera pas, il est occupé avec les gardes. »

Shimon était hébété de la beauté provocante de la fille. La chemisette de gaze qui voilait son décolleté avait glissé sur le côté et laissait entrevoir sa peau, ambrée au creux des seins. Il resta à la fixer en silence.

La fille bougea, passa tout contre lui et prit une cruche de vin. « Viens par là », lui dit-elle en s’agenouillant sur la paillasse.

Shimon la suivit, tel un poisson ferré. Il s’assit et se retrouva à la hauteur de son visage, respirant l’odeur forte de sa bouche, mélange de viande et de vin rouge. Il restait arrimé à ses yeux sombres, mystérieux.

La fille le regarda intensément, pencha un peu la tête sur le côté puis approcha le bord de la cruche des lèvres de Shimon.

Il but, sentit le vin tiède couler dans sa gorge. Le goût était un peu amer. Il sentit près de ses lèvres le souffle chaud de la fille.

« Tu veux bien faire l’amour avec moi ? », dit-elle alors.

Le cœur de Shimon accéléra.

La fille ôta son corsage de gaze. Son décolleté montrait une généreuse portion de sein. Elle sourit, se leva et lui enleva ses bottes. Puis elle lui offrit une autre gorgée de vin.

Shimon but. Et il sentit encore le léger arrière-goût amer dans sa bouche.

« Comment tu t’appelles ? », demanda la fille.

Shimon lui fit signe qu’il était muet.

« T’es un marchand ? »

Il acquiesça. Sa tête était lourde, la fatigue de ces derniers jours se faisait sentir.

« T’es riche ? »

Sa tête s’appesantissait de plus en plus, malgré sa résistance. Il comprit alors combien il avait été stupide.

La fille le regardait sans parler.

Shimon se rendit compte qu’il était de plus en plus confus.

La fille le fouilla. Très vite, elle trouva la poche secrète à l’intérieur de la botte de Scavamorto et y prit les pièces d’or. Elle en mit une dans sa bouche et la mordit, puis regarda la pièce, satisfaite, et s’exclama : « Sept pièces d’or ! »

Shimon était incapable de bouger. Ses yeux se fermaient, sa tête tournait. Les objets dans la pièce ondoyaient, devenaient flous, changeaient de dimension. Tout était devenu instable, tantôt coloré et strident, tantôt éteint et silencieux. Une oppression dans sa poitrine l’empêchait de respirer, et il sentait dans ses os une fatigue insurmontable. Il réussit juste à penser : “Tu ne veux pas faire l’amour avec moi”.

La fille posa la tête sur la poitrine de Shimon. Lui caressa la peau sous la chemise. Lui prit la main et en embrassa le dessus, la paume, chaque doigt avec lenteur. Emmena sa main dans le décolleté de sa robe et la guida jusqu’à son sein chaud et doux. Elle lui prit l’index pour se caresser le mamelon. « Je suis désolée », murmura-t-elle d’une voix rauque et haletante.

Juste avant de perdre connaissance, Shimon vit du sang. Partout. Le sang sur la poitrine du fou qu’il avait tué, le sang sur les dalles de la sacristie où il avait massacré le curé et sa bonne. Il sentit du sang dans sa bouche, son propre sang qui gargouillait chaque fois qu’il respirait.

Comme quand il avait cru mourir.

Mais cette fois il n’eut pas peur.

“Quel idiot”, pensa-t-il seulement.

Puis tout devint noir.

Il se réveilla le matin, un peu avant l’aube, engourdi, la tête lourde et la vue brouillée. Il n’avait plus de bottes et plus de manteau. Ses chevilles étaient enchaînées à la barre de la grange, à côté des cinq prisonniers. Il vomit.

« Y en a un qui s’est bien amusé, cette nuit », dit un des forçats en riant. Les autres se mirent à rire et les gardes aussi.

« Alessandro Rubirosa…, déclara alors le capitaine des gardes qui tenait son certificat de baptême, tu es accusé d’avoir violé une jeune fille vierge et d’avoir tenté de la tuer. Pour cette raison tu seras emmené dans la prison de Tolentino et tu y seras jugé par une cour ecclésiastique. As-tu quelque chose à dire pour ta défense, muet ? » Et il éclata de rire. Puis il se tourna vers ses hommes. « Chargez-le dans la voiture. On part.

— Allez, debout », ordonnèrent les gardes aux prisonniers. Un des gardes avait dégainé son épée, pendant qu’un autre ouvrait le cadenas qui les maintenait attachés à la barre. On les fit mettre en rang et on les poussa vers le coche pénitentiaire.

Aussitôt dehors, Shimon vit la fille, un peu à l’écart, qui le cherchait du regard. Leurs yeux se rencontrèrent. Elle fit quelques pas en avant et vint près de lui.

« Promets-moi que tu penseras à moi », lui dit-elle.

Shimon la regarda d’un œil glacé. À la lumière du jour elle paraissait plus marquée que la veille. Elle avait sur son visage pâle des cernes sombres soulignés par de petites rides. Ses lèvres étaient moins rouges et moins pleines, son attitude moins effrontée, ou fatiguée, ses épaules moins droites. Et ses yeux brillaient d’une lumière lointaine, triste et mystérieuse à la fois.

Shimon, en la regardant droit dans les yeux, ouvrit grand la bouche et hurla. Le sifflement lancinant atteignit la fille en pleine face.

Un garde lui donna une grande poussée dans le dos, un autre le frappa au visage avec la poignée de son épée.

Tandis qu’il marchait vers le coche pénitentiaire, attaché aux autres prisonniers qui ricanaient et faisaient des commentaires vulgaires, Shimon sentait son corps transi de froid et de fatigue, son esprit encore embrumé par la drogue. Ses pieds nus enfonçaient dans la terre humide, glacée. Il avait dans la bouche le goût familier du sang.

Il se retourna pour regarder la fille : “Oui, je penserai à toi”, lui dit-il mentalement.

Les gardes l’enchaînèrent au banc.

« On aurait dû le tuer, dit la fille au vieux, suffisamment fort pour que Shimon entende.

— Il te fait si peur que ça ? demanda le Général, en riant.

— Il me fait horreur.

— C’est trop dangereux de les tuer, tu sais bien. »

La fille fixait Shimon. Et Shimon la fixait.

Les gardes refermèrent la portière.

“Je penserai à toi”, répéta Shimon intérieurement.

La voiture partit. Peu après, le prisonnier qui gémissait le soir précédent se courba sur le banc ; il respirait difficilement.

« Dépêche-toi de mourir, mon mignon, tu me fatigues », fit un des prisonniers.

Les autres rirent. Pas Shimon.

Après une demi-heure, les gémissements s’amplifièrent.

« Dépêche-toi de crever, dit un des forçats.

— Tu veux un coup de main ? », ajouta celui qui était assis à côté. Et il lui envoya un grand coup de coude dans l’estomac.

De nouveau tous se mirent à rire, sauf Shimon.

« Ça te fait pas rire, connard de muet ? », dit le prisonnier assis en face de lui, qui se pencha et lui cracha au visage.

Shimon ne bougea pas.

Comme ils arrivaient au sommet d’une hauteur couverte d’une hêtraie, la respiration de l’homme se transforma en râle. Il poussa un dernier et long soupir, et demeura inerte, ballotté par les cahots de la voiture.

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