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Couleurs de l'incendie

Электронная книга - «Couleurs de l'incendie». Краткое содержание книги:

Février 1927. Le Tout-Paris assiste aux obsèques de Marcel Péricourt. Sa fille, Madeleine, doit prendre la tête de l’empire financier dont elle est l’héritière, mais le destin en décide autrement. Son fils, Paul, d’un geste inattendu et tragique, va placer Madeleine sur le chemin de la ruine et du déclassement.
Face à l’adversité des hommes, à la cupidité de son époque, à la corruption de son milieu et à l’ambition de son entourage, Madeleine devra déployer des trésors d’intelligence, d’énergie mais aussi de machiavélisme pour survivre et reconstruire sa vie. Tâche d’autant plus difficile dans une France qui observe, impuissante, les premières couleurs de l’incendie qui va ravager l'Europe.
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— Dis-moi, Madeleine, demanda-t-elle sans prendre la peine de la saluer, ce guéridon… deux mille francs, tu ne trouves pas ça excessif, toi ?

Elle s’approcha du meuble, passa dessus un index comme elle le faisait pour montrer à ses domestiques qu’il restait encore de la poussière.

— Bon, allez, admettons !

Elle nota ce prix dans son carnet et poursuivit sa déambulation.

Madeleine, pour retenir ses larmes et son désir de la gifler, préféra monter rapidement l’escalier. Dans la chambre de Paul gisaient des cartons ouverts, des caisses, de la paille…

— Ça doit être bien difficile de choisir, non ? dit-elle d’une voix basse et émue.

— N… non, ma… man. T… tout v… va bien !

Ils restèrent un instant silencieux.

— Je regrette, tu sais, j’ai…

— Ça n’a au… aucune im… portance, ma… man.

Paul pouvait tenter de la rassurer, la situation n’était pas brillante. La vente de la maison Péricourt avait dégagé juste de quoi acheter deux appartements. Dans le premier, situé rue Duhesme, Madeleine, Paul et Vladi auraient eu leurs aises, mais, constituant le seul revenu notable de la famille, il était destiné à la location.

Le second montrait bien comme il avait fallu réduire les ambitions : un salon, une salle à manger, deux chambres et, sous les combles, une chambre pour Vladi, plus petite encore que la précédente et moins éclairée, mais dont elle se déclara ravie.

C’était au 96, rue La Fontaine, au second étage. L’ascenseur était trop étroit pour le fauteuil roulant de Paul. Pour sortir, Vladi devrait installer le garçon dans la cabine sur une chaise pliante et descendre le fauteuil par l’escalier à bout de bras. On ne pourrait conserver qu’une bonne à tout faire.

Chez Madeleine, la dépression le disputait à la culpabilité. En quelques semaines, elle était ravalée au niveau de vie d’une petite-bourgeoise qui, pour tenir un rang déjà bien modeste, devrait calculer, renoncer souvent, compter toujours. Elle pleurait des heures sans parvenir à s’arrêter, mais elle acceptait ce qui lui arrivait avec un fatalisme qui lui venait d’une mauvaise conscience aiguë et obsédante. Certes, elle avait été mal conseillée, mais elle avait suivi les recommandations sans s’interroger suffisamment, tout cela était sa faute. Elle avait hérité d’une fortune qu’elle avait été incapable de conserver, voilà la vérité. Gustave Joubert avait eu raison de lui rappeler qu’elle avait « signé en toute connaissance de cause », qu’il n’aurait tenu qu’à elle de s’intéresser aux affaires.

Elle avait reçu une éducation de femme. Son père, même s’il l’avait beaucoup aimée, l’avait élevée dans l’idée que pour les grandes choses, elle ne serait jamais à la hauteur. Perdre la fortune qu’il lui avait léguée confirmait ce jugement.

L’emménagement rue La Fontaine eut lieu le 1er décembre.

Quelques jours plus tôt étaient publiés les bans du mariage de Mlle Léonce Picard et de M. Gustave Joubert.

Repenser à la duplicité de celle qu’elle avait cru son amie, qui avait joué de sa présence, de son charme, jusqu’à troubler Madeleine sur ses penchants intimes…, tout cela lui fit très mal.

Quatre jours plus tard, elle se rendit chez maître Lecerf pour signer des documents. En consultant le relevé de la vente du mobilier, elle apprit qu’Hortense avait finalement emporté le petit guéridon pour deux mille francs exactement, personne n’avait surenchéri. Le grand tableau représentant Marcel Péricourt avait été acquis par le nouveau propriétaire « en souvenir du grand homme qui avait bâti ce magnifique immeuble ».

— M. Joubert en a donné deux mille francs, précisa le notaire.

— Je croyais que ce tableau avait été acheté par…

Madeleine laissa sa phrase en suspens. Le notaire, embarrassé, se contenta de tousser.

C’est de cette manière que Madeleine apprit que Gustave Joubert était maintenant le propriétaire de la maison Péricourt.

En fin d’année, Madeleine adressa ses vœux à André. Il répondit par une lettre timide avec des bons sentiments auxquels Madeleine eut envie de croire. Elle appela au journal, l’invita :

— Vous n’allez pas refuser une petite visite à votre amie qui n’a plus que vous, n’est-ce pas ? Et Paul serait si content de vous voir…

Il était très occupé, ça n’était pas très facile…

— Vous ne fréquentez plus les gens modestes, c’est cela ?

Madeleine fut elle-même surprise de cet argument. Elle en eut honte, voulut s’excuser, mais André fut le plus prompt :

— Vous savez bien que non ! Je serais ravi au contraire, c’est seulement que…

Alors, mardi, non, plutôt en fin de semaine, je veux dire de la semaine prochaine, un après-midi, ou un soir, c’est plus facile, alors jeudi… Rien n’allait, il y avait toujours un obstacle.

— Écoutez, André, votre jour sera le nôtre. Et si vous ne trouvez pas de date, cela ne nous empêchera pas de penser à vous avec tendresse.

— Disons vendredi de la semaine prochaine, je ne pourrai pas rester bien longtemps, je devrai être au Soir pour le bouclage…

C’est une chose qu’il ne faisait jamais, le bouclage n’avait jamais eu besoin de lui.

André posa un petit paquet sur la commode. Il serra les mains de Madeleine dans un geste ambigu qui pouvait signifier l’intimité comme le respect, elle désigna Paul qui dormait profondément, je suis désolée, chuchota-t-elle. André comprenait, il sourit légèrement, fit trois pas vers le fauteuil comme un jeune père timide s’approchant d’un couffin.

Paul s’éveilla, vit André, et ce fut comme un orage soudain, violent, imprévisible, le hurlement qu’il poussa n’avait pas de limite. Les yeux exorbités, les bras autour de la tête comme s’il voulait se protéger d’un bruit assourdissant, et ce cri, mon Dieu, d’où venait-il pour être aussi puissant, un hurlement à la mort. Vladi fit irruption (« Co się stało, aniołku ? »), se précipita vers Paul qui la repoussa, il était en transe, dodelinait fiévreusement de la tête, les yeux révulsés, on aurait dit qu’il voulait s’arracher la poitrine.

Madeleine pressa André, le fit sortir de la pièce, mais les rugissements de Paul étaient d’une telle intensité qu’il n’entendit pas ce qu’elle tentait de lui dire, il était effaré, fit signe qu’il comprenait et dégringola les escaliers comme s’il était poursuivi par le diable.

Madeleine courut à Paul, immobilisa sa tête entre ses bras croisés en berceau, elle disait des mots de consolation.

Paul pleurait à chaudes larmes, allez-y, Vladi, dit Madeleine, je vais m’occuper de lui, éteignez, je vous prie, elle le berça un très long moment dans la pénombre.

Lorsqu’il fut plus calme, elle n’alluma que la petite lampe à abat-jour orangé qui, la nuit, plongeait le salon dans une ambiance vaguement orientale. Elle s’assit devant lui, lui caressa les mains, presque tranquille malgré les larmes encore abondantes de Paul.

Elle savait que le moment était enfin venu, auquel elle s’était préparée et dont elle pressentait la douleur abyssale qu’il allait lui causer. Elle essuya le visage de son fils, le moucha, revint à sa place.

Le petit garçon regardait par la fenêtre, comme naguère. Madeleine ne posa pas de questions, elle lui tint les mains simplement.

Deux heures s’écoulèrent ainsi, puis une troisième. Le salon, l’immeuble, la rue, la ville plongèrent tour à tour dans une nuit profonde. Paul demanda de l’eau. Sa mère lui apporta un verre, reprit sa place et les mains de son fils.

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