Sodoma: Enquête au cœur du Vatican
- Автор: Martel Frédéric
- Год: 2019
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 978-2-221-22208-9
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:
Pape François
Car les « dubia », c’est un style : d’un côté, les folles de sacristie, les liturgy queens, les enfants de chœur bien peignés avec leur raie droite qui sont à l’école des bons pères et, de l’autre, l’inquisition ; l’humilité en apparence, et une vanité extravagante ; les éclats de rire obséquieux des apollons et des éphèbes qui les entourent, et les autodafés ; un langage tortueux et, de vrai, torturé, et des positions médiévales sur la morale sexuelle. Et avec ça, quel manque d’empressement pour les personnes du beau sexe ! Quelle misogynie ! Quelle gaieté divine et quelle rigidité virile◦– ou vice versa. The lady doth protest too much !
Parfaitement informé de l’homophilie de plusieurs de ces « dubia » et des paradoxes de la vie de ses opposants, ces parangons de l’intransigeance morale et de la rigidité, le pape est profondément révolté par tant de duplicité.
C’est alors que s’ouvre le troisième volet de la bataille de François contre son opposition, le plus luciférien. Méthodiquement, le pape va punir ses ennemis, un cardinal après l’autre : soit en leur enlevant leur ministère (Gerhard Ludwig Müller sera débarqué de la direction de la Congrégation pour la doctrine de la foi, Mauro Piacenza muté sans ménagement, Raymond Burke éjecté de son poste à la tête du Tribunal suprême) ; soit en vidant leur fonction de toute substance (Robert Sarah se retrouve à la tête d’un ministère, véritable coquille vide, privé de tous ses soutiens) ; soit encore en limogeant leur entourage (les collaborateurs de Sarah et Müller sont évincés et remplacés par des « pro-François ») ; soit enfin en laissant les cardinaux s’affaiblir par eux-mêmes (les accusations d’abus sexuels pour George Pell, les soupçons de mauvaise gestion des affaires sexuelles pour Gerhard Ludwig Müller et Joachim Meisner, la bataille interne à l’ordre de Malte pour Raymond Burke). Qui a dit que le pape François était un miséricordieux ?
LE MATIN où je rencontre le cardinal Gerhard Ludwig Müller à son domicile privé de la Piazza della città Leonina, près du Vatican, j’ai l’impression de l’avoir réveillé. A-t-il chanté matines toute la nuit ? Le tout-puissant préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, et ennemi numéro un du pape François, ouvre lui-même la porte… et il est en petite tenue. C’est mon premier cardinal en pyjama !
Devant moi, je vois : un grand homme en tee-shirt froissé, en sous-survêtement ample, long et élastique, de marque Vittorio Rossi, et en pantoufles. Avec une certaine gêne, je bredouille :
— C’est bien à 9 heures que nous avions rendez-vous ? [https://www.bookys-gratuit.org/]
— Oui, absolument. Mais vous n’avez pas prévu de prendre de photos, n’est-ce pas ? me demande le cardinal-préfet émérite, qui semble se rendre compte maintenant de l’incongruité de sa tenue.
— Non, non, pas de photos.
— Alors, je peux rester [habillé] comme ça, me dit Müller.
Nous nous installons dans son immense bureau où une bibliothèque impressionnante recouvre chaque mur. La conversation est passionnante et Müller m’apparaît plus complexe que ses contradicteurs veulent le laisser croire.
Intellectuel proche de Benoît XVI, il connaît parfaitement, comme le pape émérite, l’œuvre de Hans Urs von Balthasar et de Jacques Maritain et nous en parlons longuement. Müller me montre leurs livres dans sa bibliothèque impeccablement rangée pour me prouver qu’il les a lus.
L’appartement est classique et d’une laideur peu catholique. C’est d’ailleurs un trait commun aux dizaines de logements de cardinaux que j’ai visités : ce semi-luxe demi-mondain, ce mélange des genres qui ne s’accordent pas, l’ersatz et le superficiel plus que la profondeur. C’est, en un mot, ce que j’appellerais : le middlebrow ! On nomme ainsi aux États-Unis ce qui n’est ni élitiste ni populaire : c’est la culture du milieu, celle de l’entre-deux ; la culture juste dans la moyenne et juste-milieu. Une grosse horloge opulente et faussement Art déco qui s’est arrêtée de fonctionner ; une commode baroque trop stylée ; une table pompier◦– et tout cela mêlé. C’est la culture « carnets Moleskine », faussement modelés sur ceux de Bruce Chatwin et d’Hemingway, légendes apocryphes. Ce style sans style, « bland » et terne, est commun à Müller, Burke, Ruini, Dziwisz, Stafford, Farina, Etchegaray, Herranz, Martino, Re, Sandoval et tant de cardinaux en quête de « self-aggrandizement » (auto-aggrandissement) auxquels j’ai rendu visite.
À sa décharge, Müller vient de « rétrécir » lorsque je le rencontre. Le pape l’a congédié sans manière de la Congrégation pour la doctrine de la foi, dont il était le préfet depuis Benoît XVI.
— Comment je juge le pape François ? Disons que François a sa propre patte, il a vraiment son style à lui. Mais vous comprendrez que la question des « pro- » ou des « anti- »François n’a guère de sens pour moi. La robe rouge que nous portons est le signe que nous sommes prêts à donner notre sang au Christ et servir le Christ signifie, pour tous les cardinaux, servir le vicaire du Christ. Mais l’Église n’est pas une communauté de robots et la liberté des enfants de Dieu nous permet d’avoir différentes opinions, différentes idées, d’autres sentiments que le pape. Mais je le répète, et j’insiste, cela ne veut pas dire que nous ne voulons pas être profondément loyaux envers ce pape. Nous le sommes, parce que nous voulons être profondément loyaux envers le Seigneur.
Avec Raymond Burke, Robert Sarah, Angelo Bagnasco ou Mauro Piacenza, le loyal Müller a pourtant rejoint la longue liste des Judas, multipliant les attaques sournoises et fielleuses contre François. Avec son naturel querelleur, le cardinal frondeur a voulu donner des leçons au saint-père. Benoîtement, si je puis dire, il a critiqué violemment sa ligne sur le synode. Il a donné des interviews sur la morale qui contredisaient François et il a accumulé les points de tension et bientôt de rupture. Dire qu’il est tombé en disgrâce signifierait qu’il fut un jour en grâce. Son galero cardinalice était mis à prix depuis plusieurs mois. Et François l’a décalotté sans hésiter lors d’un entretien qui, selon Müller, « a duré une minute ». Et le voici, devant moi, en caleçon !
Soudain, une bonne sœur, toute emplie de dévotion, et qui vient de frapper à la porte doucement, entre avec le thé du cardinal qu’elle a préparé avec le soin clérical qui sied à Son Éminence, fût-elle déchue. Paraissant dérangé, en plein milieu de sa conversation de baratineur, le cardinal bougon la regarde à peine poser la tasse et, sans un remerciement, la congédie brutalement. La religieuse sans âge, entrée tout en diligence, ressort toute gendarmée. Même une bonne dans une famille bourgeoise serait mieux traitée ! J’ai de la peine pour elle et, plus tard, au moment de partir, j’ai envie d’aller la voir pour m’excuser de tant de rudesse.
Le cardinal Müller n’est pas à une contradiction près. En Bavière, où il a été évêque, il a laissé le souvenir d’un prélat « ambigu » et peut-être même « schizophrène » (pour employer un mot fréquent du vocabulaire du pape), selon plus d’une dizaine de témoignages que j’ai recueillis à Munich et à Ratisbonne. Des prêtres et des journalistes m’ont décrit ses fréquentations mondaines, dans la mouvance du « Regensburger Netzwerk » (« le réseau de Ratisbonne »). Il semblait sous l’influence de Joseph Ratzinger et de Georg Gänswein.
— Lorsque Müller était évêque de Ratisbonne, ici en Bavière, sa personnalité était mal comprise. Sa relation avec le célèbre cardinal allemand Karl Lehmann, un libéral et progressiste, a paru particulièrement compliquée sur la question gay : ils ont échangé des lettres très dures, très amères, comme à front renversé, Lehmann étant plutôt gay-friendly et hétérosexuel, Müller très anti-gay. En même temps, Müller était un habitué des réceptions de la princesse Gloria von Thurn und Taxis au château Saint-Emmeram, m’explique le journaliste de la Süddeutsche Zeitung à Munich, Matthias Drobinski, qui couvre depuis vingt-cinq ans l’Église allemande.