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Les Mille Et Une Nuits Tome II

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Les Mille Et Une Nuits Tome II
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Scheich Ibrahim ramena l’âne à l’endroit où il l’avait pris, et lorsqu’il fut revenu: «Scheich Ibrahim, lui dit Noureddin, nous ne pouvons assez vous remercier de la peine que vous avez bien voulu prendre, mais il nous manque encore quelque chose. – Et quoi? reprit Scheich Ibrahim; que puis-je faire encore pour votre service? – Nous n’avons pas de tasses, repartit Noureddin, et quelques fruits nous accommoderaient bien si vous en aviez. – Vous n’avez qu’à parler, répliqua Scheich Ibrahim, il ne vous manquera rien de tout ce que vous pouvez souhaiter.»

Scheich Ibrahim descendit, et en peu de temps il leur prépara une table couverte de belles porcelaines remplies de plusieurs sortes de fruits, avec des tasses d’or et d’argent à choisir; et quand il leur eut demandé s’ils avaient besoin de quelque autre chose, il se retira sans vouloir rester, quoiqu’ils l’en priassent avec beaucoup d’instances.

Noureddin et la belle Persienne se remirent à table, et ils commencèrent par boire chacun un coup; ils trouvèrent le vin excellent. «Hé bien! ma belle, dit Noureddin à la belle Persienne, ne sommes-nous pas les plus heureux du monde de ce que le hasard nous a amenés dans un lieu si agréable et si charmant? Réjouissons-nous, et remettons-nous de la mauvaise chère de notre voyage. Mon bonheur peut-il être plus grand que de vous avoir d’un côté et la tasse de l’autre?» Ils burent plusieurs autres fois en s’entretenant agréablement et en chantant chacun leur chanson.

Comme ils avaient la voix parfaitement belle l’un et l’autre, particulièrement la belle Persienne, leur chant attira Scheich Ibrahim, qui les entendit longtemps de dessus le perron avec un grand plaisir, sans se faire voir. Il se fit voir enfin en mettant la tête à la porte: «Courage, seigneur dit-il à Noureddin, qu’il croyait déjà ivre; je suis ravi de vous voir dans cette joie.

«- Ah! Scheich Ibrahim, s’écria Noureddin en se tournant de son côté, que vous êtes un brave homme, et que nous vous sommes obligés! Nous n’oserions vous prier de boire un coup, mais ne laissez pas d’entrer. Venez, approchez-vous, et faites-nous au moins l’honneur de nous tenir compagnie – Continuez, continuez, reprit Scheich Ibrahim; je me contente du plaisir d’entendre vos belles chansons;» et en disant ces paroles il disparut.

La belle Persienne s’aperçut que Scheich Ibrahim s’était arrêté sur le perron, et elle en avertit Noureddin. «Seigneur, ajouta-t-elle, vous voyez, qu’il témoigne une grande aversion pour le vin; je ne désespérerais pas de lui en faire boire, si vous vouliez faire ce que je vous dirais. – Et quoi? demanda Noureddin. Vous n’avez qu’à dire, je ferai ce que vous voudrez. – Engagez-le seulement à entrer et à demeurer avec nous, dit-elle; quelque temps après, versez à boire et présentez-lui la tasse; s’il vous refuse, buvez, et ensuite faites semblant de dormir, je ferai le reste.»

Noureddin comprit l’intention de la belle Persienne; il appela Scheich Ibrahim, qui reparut à la porte. «Scheich Ibrahim, lui dit-il, nous sommes vos hôtes et vous nous avez accueillis le plus obligeamment du monde: voudriez-vous nous refuser la prière que nous vous faisons de nous honorer de votre compagnie? Nous ne vous demandons pas que vous buviez, mais seulement de nous faire le plaisir de vous voir.»

Scheich Ibrahim se laissa persuadez, il entra et s’assit sur le bord du sofa qui était le plus près de la porte. «Vous n’êtes pas bien là, et nous ne pouvons avoir l’honneur de vous voir, dit alors Noureddin. Approchez-vous, je vous en supplie, et asseyez-vous près de madame, elle le voudra bien. – Je ferai donc ce qu’il vous plaît, dit Scheich Ibrahim.» Il s’approcha, et en souriant du plaisir qu’il allait avoir d’être près d’une si belle personne, il s’assit à quelque distance de la belle Persienne. Noureddin la pria de chanter une chanson en considération de l’honneur que Scheich Ibrahim leur faisait, et elle en chanta une qui le ravit en extase.

Quand la belle Persienne eut achevé de chanter, Noureddin versa du vin dans une tasse, et présenta la tasse à Scheich Ibrahim: «Scheich Ibrahim, lui dit-il, buvez un coup à notre santé, je vous en prie. – seigneur, reprit-il en se tirant en arrière, comme s’il eût eu horreur de voir seulement du vin, je vous supplie de m’excuser; je vous ai déjà dit que j’ai renoncé au vin il y a longtemps. – Puisque absolument vous ne voulez pas boire à notre santé, dit Noureddin, vous aurez donc pour agréable que je boive à la vôtre.»

Pendant que Noureddin buvait, la belle Persienne coupa la moitié d’une pomme, et en la présentant à Scheich Ibrahim: «Vous n’avez pas voulu boire, lui dit-elle, mais je ne crois pas que vous fassiez la même difficulté de goûter de cette pomme, qui est excellente.» Scheich Ibrahim ne put la refuser d’une si belle main; il la prit avec une inclination de tête et la porta à sa bouche. Elle lui dit quelques douceurs là-dessus, et Noureddin, cependant, se renversa sur le sofa et fit semblant de dormir. Aussitôt la belle Persienne s’avança vers Scheich Ibrahim, et en lui parlant fort bas: «Le voyez-vous? dit-elle, il n’en agit pas autrement toutes les fois que nous nous réjouissons ensemble. Il n’a pas plus tôt bu deux coups, qu’il s’endort et me laisse seule; mais je crois que vous voudrez bien me tenir compagnie pendant qu’il dormira.»

La belle Persienne prit une tasse, elle la remplit de vin, et en la présentant à Scheich Ibrahim: «Prenez, lui dit-elle, et buvez à ma santé, je vais vous faire raison.» Scheich Ibrahim fit de grandes difficultés, et il la pria bien fort de vouloir l’en dispenser; mais elle le pressa si vivement que, vaincu par ses charmes et par ses instances, il prit la tasse et but sans rien laisser.

Le bon vieillard aimait à boire le petit coup, mais il avait honte de le faire devant des gens qu’il ne connaissait pas. Il allait au cabaret en cachette, comme beaucoup d’autres, et il n’avait pas pris les précautions que Noureddin lui avait enseignées pour aller acheter le vin. Il était allé le prendre sans façon chez un cabaretier où il était très-connu; la nuit lui avait servi de manteau, et il avait épargné l’argent qu’il eût dû donner à celui qu’il eût chargé de faire la commission, selon la leçon de Noureddin.

Pendant que Scheich Ibrahim achevait de manger la moitié de pomme après qu’il eut bu, la belle Persienne lui emplit une autre tasse qu’il prit avec moins de difficulté; il n’en fit aucune à la troisième. Il buvait enfin la quatrième lorsque Noureddin cessa de faire semblant de dormir. Il se leva sur son séant, et en le regardant avec un grand éclat de rire: «Ha! ha! Scheich Ibrahim, lui dit-il, je vous y surprends: vous m’avez dit que vous aviez renoncé au vin, et vous ne laissez pas d’en boire!»

Scheich Ibrahim ne s’attendait pas à cette surprise, et la rougeur lui en monta un peu au visage. Cela ne l’empêcha pas néanmoins d’achever de boire, et quand il eut fait: «Seigneur, dit-il en riant, s’il y a péché dans ce que j’ai fait, il ne doit pas tomber sur moi, c’est sur madame: quel moyen de ne pas se rendre à tant de grâces?»

La belle Persienne, qui s’entendait avec Noureddin, prit le parti de Scheich Ibrahim: «Scheich Ibrahim, lui dit-elle, laissez-le dire et ne vous contraignez pas: continuez d’en boire et réjouissez-vous.» Quelques moments après, Noureddin se versa à boire et en versa ensuite à la belle Persienne. Comme Scheich Ibrahim vit que Noureddin ne lui en versait pas, il prit une tasse et la lui présenta: «Et moi, dit-il, prétendez-vous que je ne boive pas aussi bien que vous?»

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