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Les Mille Et Une Nuits Tome II

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Les Mille Et Une Nuits Tome II
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Pour bien entendre ce qui va suivre, dit ici Scheherazade en s’interrompant, il est à remarquer qu’avant de porter au salon le plat de poisson accommodé, le calife avait chargé le grand vizir Giafar d’aller en diligence jusqu’au palais pour lui amener quatre valets de chambre avec un habit, et de venir attendre de l’autre côté du pavillon jusqu’à ce qu’il frappât des mains par une des fenêtres. Le grand vizir s’était acquitté de cet ordre, et lui et Mesrour, avec les quatre valets de chambre, attendaient au lieu marqué qu’il donnât le signal.

Je reviens à mon discours, ajouta la sultane: Le calife, toujours sous le personnage de pêcheur, répondit hardiment à Scheich Ibrahim: «Scheich Ibrahim, je ne sais pas ce qu’il y a dans la bourse: argent ou or, je le partagerai avec vous par moitié de très-bon cœur; pour ce qui est de l’esclave, je veux l’avoir à moi seul. Si vous ne voulez pas vous en tenir aux conditions que je vous propose, vous n’aurez rien.»

Scheich Ibrahim, emporté de colère à cette insolence, comme il la regardait dans un pécheur à son égard, prit une des porcelaines qui étaient sur la table et la jeta à la tête du calife. Le calife n’eut pas de peine à éviter la porcelaine jetée par un homme pris de vin; elle alla donner contre le mur, où elle se brisa en plusieurs morceaux. Scheich Ibrahim, plus emporté qu’auparavant après avoir manqué son coup, prend la chandelle qui était sur la table, se lève en chancelant, et descend par un escalier dérobé pour aller chercher une canne.

Le calife profita de ce temps-là et frappa des mains à une des fenêtres. Le grand vizir Mesrour et les quatre valets de chambre lui eurent bientôt ôté l’habit de pécheur et mis celui qu’ils lui avaient apporté. Ils n’avaient pas encore achevé, et ils étaient occupés autour du calife, qui était assis sur le trône qu’il avait dans le salon, que Scheich Ibrahim, animé par l’intérêt, rentra avec une grosse canne à la main dont il se promettait de bien régaler le prétendu pêcheur. Au lieu de le rencontrer des yeux, il aperçut son habit au milieu du salon et vit le calife assis sur son trône avec le grand vizir, et Mesrour à ses côtés. Il s’arrêta à ce spectacle, et douta s’il était éveillé ou s’il dormait. Le calife se mit à rire de son étonnement: «Scheich Ibrahim, lui dit-il, que veux-tu? que cherches-tu?»

Scheich Ibrahim, qui ne pouvait plus douter que ce ne fût le calife, se jeta aussitôt à ses pieds, la face et sa longue barbe contre terre. «Commandeur des croyants, s’écria-t-il, votre vil esclave vous a offensé, il implore votre clémence, et vous en demande mille pardons.» Comme les valets de chambre eurent achevé de l’habiller en ce moment, il lui dit en descendant de son trône: «Lève-toi, je te pardonne.»

Le calife s’adressa ensuite à la belle Persienne, qui avait suspendu sa douleur dès qu’elle s’était aperçu que le jardin et le pavillon appartenaient à ce prince, et non pas à Scheich Ibrahim, comme Scheich Ibrahim l’avait dissimulé, et que c’était lui-même qui s’était déguisé en pêcheur, «Belle Persienne, lui dit-il, levez-vous et suivez-moi. Vous devez connaître qui je suis, après ce que vous venez de voir, et que je ne suis pas d’un rang à me prévaloir du présent que Noureddin m’a fait de votre personne avec une générosité qui n’a point de pareille. Je l’ai envoyé à Balsora pour y être roi, et je vous y enverrai pour être reine dès que je lui aurai fait venir les dépêches nécessaires pour son établissement. Je vais, en attendant, vous donner un appartement dans mon palais, où vous serez traitée selon votre mérite.»

Ce discours rassura et consola la belle Persienne par un endroit bien sensible, et elle se dédommagea pleinement de son affliction par la joie d’apprendre que Noureddin, qu’elle aimait passionnément, venait d’être élevé à une si haute dignité. Le calife exécuta la parole qu’il venait de lui donner: il la recommanda même à Zobéide, sa femme, après qu’il lui eut fait part de la considération qu’il venait d’avoir pour Noureddin.

Le retour de Noureddin à Balsora fut plus heureux et plus avancé de quelques jours qu’il n’eût été à souhaiter pour son bonheur. Il ne vit ni parent ni ami en arrivant; il alla droit au palais du roi, et le roi donnait audience. Il fendit la presse en tenant la lettre la main levée: on lui fit place et il la présenta. Le roi la reçut, l’ouvrit, et changea de couleur en la lisant. Il la baisa par trois fois, et il allait exécuter l’ordre, lorsqu’il s’avisa de la montrer au vizir Saouy, ennemi irréconciliable de Noureddin.

Saouy, qui avait reconnu Noureddin et qui cherchait en lui-même avec grande inquiétude à quel dessein il était venu, ne fut pas moins surpris que le roi de l’ordre que la lettre contenait. Comme il n’y était pas moins intéressé, il imagina en un moment le moyen de l’éluder. Il fit semblant de ne l’avoir pas bien lue, et pour la lire une seconde fois il se tourna un peu de côté, comme pour chercher un meilleur jour. Alors, sans que personne s’en aperçût et sans qu’il y parût, à moins de regarder de bien près, il arracha adroitement la formule du haut de la lettre, qui marquait que le calife voulait être obéi absolument, la porta à la bouche et l’avala.

Après une si grande méchanceté, Saouy se tourna du côté du roi, lui rendit la lettre, et en parlant bas: «Hé bien! sire, lui demanda-t-il, quelle est l’intention de Votre Majesté? – De faire ce que le calife me commande, répondit le roi. – Gardez-vous-en bien, sire, répondit le méchant vizir: c’est bien là l’écriture du calife, mais la formule n’y est pas.» Le roi l’avait fort bien remarquée, mais, dans le trouble où il était, il s’imagina qu’il s’était trompé quand il ne la vit plus.

«Sire, continua le vizir, il ne faut pas douter que le calife n’ait accordé cette lettre à Noureddin, sur les plaintes qu’il lui est allé faire contre Votre Majesté et contre moi, pour se débarrasser de lui; mais il n’a pas entendu que vous exécutiez ce qu’elle contient. De plus, il est à considérer qu’il n’a pas envoyé un exprès avec la patente, sans quoi elle est inutile. On ne dépossède pas un roi comme Votre Majesté sans cette formalité: un autre que Noureddin pourrait venir de même avec une fausse lettre; cela ne s’est jamais pratiqué. Sire, Votre Majesté peut s’en reposer sur ma parole, et je prends sur moi tout le mal qui peut en arriver.»

Le roi Zinebi se laissa persuader et abandonna Noureddin à la discrétion du vizir Saouy, qui l’emmena chez lui avec main-forte. Dès qu’il fut arrivé il lui fut donner la bastonnade jusqu’à ce qu’il demeurât comme mort, et dans cet état il le fit porter en prison, où il commanda qu’on le mît dans le cachot le plus obscur et le plus profond, avec ordre au geôlier de ne lui donner que du pain et de l’eau.

Quand Noureddin, meurtri de coups, fut revenu à lui et qu’il se vit dans ce cachot, il poussa des cris pitoyables en déplorant son malheureux sort. «Ah! pêcheur, s’écria-t-il, que tu m’as trompé et que j’ai été facile à te croire! Pouvais-je m’attendre à une destinée si cruelle après le bien que je t’ai fait? Dieu te bénisse néanmoins! je ne puis croire que ton intention ait été mauvaise, et j’aurai patience jusqu’à la fin de mes maux.»

L’affligé Noureddin demeura dix jours entiers dans cet état, et le vizir Saouy n’oublia pas qu’il l’y avait fait mettre. Résolu de lui faire perdre la vie honteusement, il n’osa l’entreprendre de son autorité. Pour réussir dans son pernicieux dessein, il chargea plusieurs de ses esclaves de riches présents et alla se présenter au roi à leur tête: «Sire, lui dit-il avec une malice noire, voilà ce que le nouveau roi supplie Votre Majesté de vouloir bien agréer à son avènement à la couronne.»

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