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Les Mille Et Une Nuits Tome II

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Les Mille Et Une Nuits Tome II
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Ils mirent la main à l’œuvre tous trois, et quoique la cuisine de Scheich Ibrahim ne fût pas grande, comme néanmoins il n’y manquait rien des choses dont ils avaient besoin, ils eurent bientôt accommodé le plat de poisson. Le calife le porta, et en le servant, il mit aussi un citron devant chacun, afin qu’ils s’en servissent s’ils le souhaitaient. Ils mangèrent d’un grand appétit, Noureddin et la belle Persienne particulièrement, et le calife demeura devant eux.

Quand ils eurent achevé, Noureddin regarda le calife: «Pêcheur, lui dit-il, on ne peut pas manger de meilleur poisson, et tu nous as fait le plus grand plaisir du monde.» Il mit la main dans son sein en même temps et il en tira sa bourse, où il y avait trente pièces d’or, le reste des quarante que Sangiar, huissier du palais du roi de Balsora, lui avait données avant son départ. «Prends, lui dit-il; je t’en donnerais davantage si j’en avais. Je t’eusse mis à l’abri de la pauvreté si je t’eusse connu avant que j’eusse dépensé mon patrimoine; ne laisse pas de le recevoir d’aussi bon cœur que si le présent était beaucoup plus considérable.»

Le calife prit la bourse, et en remerciant Noureddin, comme il sentit que c’était de l’or qui était dedans: «Seigneur, lui dit-il, je ne puis assez vous remercier de votre libéralité: on est bien heureux d’avoir affaire à d’honnêtes gens comme vous; mais avant de me retirer, j’ai une prière à vous faire, que je vous supplie de m’accorder. Voilà un luth qui me fait connaître que madame en sait jouer. Si vous pouviez obtenir d’elle qu’elle me fît la grâce d’en jouer une seule pièce, je m’en retournerais le plus content du monde: c’est un instrument que j’aime passionnément.»

«Belle Persienne, dit aussitôt Noureddin en s’adressant à elle, je vous demande cette grâce, j’espère que vous ne me la refuserez pas.» Elle prit le luth, et après l’avoir accordé en peu de moments, elle joua et chanta un air qui enleva le calife. En achevant, elle continua de jouer sans chanter, et elle le fit avec tant de force et d’agrément qu’il fut ravi comme en extase.

Quand la belle Persienne eut cessé de jouer: «Ah! s’écria le calife, quelle voix! quelle main et quel jeu! A-t-on jamais mieux chanté! mieux joué du luth! jamais on n’a rien vu ni entendu de pareil.»

Noureddin, accoutumé de donner ce qui lui appartenait à tous ceux qui en faisaient les louanges: «Pêcheur, reprit-il, je vois bien que tu t’y connais: puisqu’il te plaît si fort, c’est à toi, je t’en fais présent.» En même temps il se leva, prit sa robe, qu’il avait quittée, et il voulut partir et laisser le calife, qu’il ne connaissait que pour un pécheur, en possession de la belle Persienne.

La belle Persienne, extrêmement étonnée de la libéralité de Noureddin, le retint. «Seigneur, lui dit-elle en le regardant tendrement, où prétendez-vous donc aller? Remettez-vous à votre place, je vous en supplie, et écoutez ce que je vais jouer et chanter.» Il fit ce qu’elle souhaitait, et alors, en touchant le luth et en le regardant les larmes aux yeux, elle chanta des vers qu’elle fit sur-le-champ, et lui reprocha vivement le peu d’amour qu’il avait pour elle, puisqu’il l’abandonnait si facilement à Kérim, et avec tant de dureté. Elle voulait dire, sans s’expliquer davantage, à un pêcheur tel que Kérim, qu’elle ne connaissait pas pour le calife non plus que lui. En achevant, elle posa le luth près d’elle et porta son mouchoir au visage pour cacher ses larmes, qu’elle ne pouvait retenir.

Noureddin ne répondit pas un mot à ces reproches, et il marqua par son silence qu’il ne se repentait pas de la donation qu’il avait faite. Mais le calife, surpris de ce qu’il venait d’entendre, lui dit: «Seigneur, à ce que je vois, cette dame si belle, si rare, si admirable, dont vous venez de me faire présent avec tant de générosité, est votre esclave et vous êtes son maître? – Cela est vrai, Kérim, reprit Noureddin, et tu serais beaucoup plus étonné que tu ne le parais, si je te racontais toutes les disgrâces qui me sont arrivées à son occasion. – Eh! de grâce, seigneur, repartit le calife en s’acquittant toujours fort bien du personnage de pêcheur, obligez-moi de me faire part de votre histoire.»

Noureddin, qui venait de faire pour lui d’autres choses de plus grande conséquence, quoiqu’il ne le regardât que comme pêcheur, voulut bien avoir encore cette complaisance. Il lui raconta toute son histoire, à commencer par l’achat que le vizir son père avait fait de la belle Persienne pour le roi de Balsora, et n’omit rien de ce qu’il avait fait et de tout ce qui lui était arrivé à Bagdad avec elle, et jusqu’au moment où il lui parlait.

Quand Noureddin eut achevé: «Et présentement où allez-vous? lui demanda le calife. – Où je vais? répondit-iclass="underline" où Dieu me conduira. – Si vous me croyez, reprit le calife, vous n’irez pas plus loin: il faut, au contraire, que vous retourniez à Balsora. Je vais vous donner un mot de lettre que vous donnerez au roi, de ma part; vous verrez qu’il vous recevra fort bien dès qu’il l’aura lue, et que personne ne vous dira mot.»

«- Kérim, repartit Noureddin, ce que tu me dis est bien singulier: jamais on n’a dit qu’un pêcheur comme toi ait eu correspondance avec un roi. – Cela ne doit pas vous étonner, répliqua le calife, nous avons fait nos études ensemble sous les mêmes maîtres, et nous avons toujours été les meilleurs amis du monde. Il est vrai que la fortune ne nous a pas été également favorable: elle l’a fait roi et moi pêcheur; mais cette inégalité n’a pas diminué notre amitié. Il a voulu me tirer hors de mon état avec tous les empressements imaginables. Je me suis contenté de la considération qu’il a de ne me rien refuser de tout ce que je lui demande pour le service de mes amis: laissez-moi faire et vous en verrez le succès.»

Noureddin consentit à ce que le calife voulut; et comme il y avait dans le salon de tout ce qu’il fallait pour écrire, le calife écrivit cette lettre au roi de Balsora, au haut de laquelle, presque sur l’extrémité du papier, il ajouta cette formule en très-petits caractères: «Au nom de Dieu très-miséricordieux,» pour marque qu’il voulait être obéi absolument.

LETTRE DU CALIFE HAROUN ALRASCHID AU ROI DE BALSORA.

«Haroun Alraschid, fils de Mahdi, envoie cette lettre à Mohammed Zinebi, son confin. Dès que Noureddin, fils du vizir Khacan, porteur de cette lettre, te l’aura rendue et que tu l’auras lue, à l’instant dépouille-toi du manteau royal, mets-le-lui sur ses épaules, et le fais asseoir à ta place, et n’y manque pas. Adieu.»

Le calife plia et cacheta la lettre, et, sans dire à Noureddin ce qu’elle contenait: «Tenez, lui dit-il, et allez vous embarquer incessamment sur un bâtiment qui va partir bientôt, comme il en part un chaque jour à la même heure; vous dormirez quand vous serez embarqué. Noureddin prit la lettre et partit avec le peu d’argent qu’il avait sur lui quand l’huissier Sangiar lui avait donné sa bourse; et la belle Persienne, inconsolable de son départ, se tira à part sur le sofa et fondit en pleurs.»

À peine Noureddin était sorti du salon, que Scheich Ibrahim, qui avait gardé le silence pendant tout ce qui venait de se passer, regarda le calife, qu’il prenait toujours pour le pêcheur Kérim: «Écoute Kérim, lui dit-il, tu nous es venu apporter ici deux poissons qui valent bien vingt pièces de monnaie de cuivre au plus, et pour cela on t’a donné une bourse et une esclave: penses-tu que tout cela sera pour toi? Je te déclare que je veux avoir l’esclave par moitié. Pour ce qui est de la bourse, montre-moi ce qu’il y a dedans: si c’est de l’argent, tu en prendras une pièce pour toi; et, si c’est de l’or, je te prendrai tout et je te donnerai quelques pièces de cuivre qui me restent dans ma bourse.»

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