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Les Mille Et Une Nuits Tome II

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Les Mille Et Une Nuits Tome II
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Sans aller bien loin de sa place, Scheich Ibrahim tira un luth d’une armoire et le présenta à la belle Persienne, qui commença à le mettre d’accord. Le calife cependant se tourna du côté du grand vizir Giafar: «Giafar, lui dit-il, la jeune dame va jouer du luth: si elle joue bien, je lui pardonnerai, de même qu’au jeune homme pour l’amour d’elle; pour toi, je ne laisserai pas de te faire pendre. – Commandeur des croyants, reprit le grand vizir, si cela est ainsi, je prie donc Dieu qu’elle joue mal. – Pourquoi cela? repartit le calife. – Plus nous serons de monde, répliqua le grand vizir, plus nous aurons lieu de nous consoler de mourir en belle et bonne compagnie.» Le calife, qui aimait les bons mots, se mit à rire de cette repartie, et en se retournant du côté de l’ouverture de la porte, il prêta l’oreille pour entendre jouer la belle Persienne.

La belle Persienne préludait déjà d’une manière qui fit comprendre d’abord au calife qu’elle jouait en maître. Elle commença ensuite de chanter un air, et elle accompagna sa voix, qu’elle avait admirable, avec le luth, et elle le fit avec tant d’art et de perfection que le calife en fut charmé.

Dès que la belle Persienne eut achevé de chanter, le calife descendit de l’escalier, et le vizir Giafar le suivit. Quand il fut au bas: «De ma vie, dit-il au vizir, je n’ai entendu une plus belle voix ni mieux jouer du luth. Isaac, que je croyais le plus habile joueur qu’il y eût au monde, n’en approche pas. J’en suis si content que je veux entrer pour l’entendre jouer devant moi. Il s’agit de voir de quelle manière je le ferai.

«- Commandeur des croyants, reprit le grand vizir, si vous y entrez et que Scheich Ibrahim vous reconnaisse, il en mourra de frayeur. – C’est aussi ce qui me fait de la peine, repartit le calife, et je serais fâché d’être cause de sa mort, après tant de temps qu’il me sert. Il me vient une pensée qui pourra me réussir: demeure ici avec Mesrour, et attendez dans la première allée que je revienne.»

Le voisinage du Tigre avait donné lieu au calife d’en détourner assez d’eau par-dessous une grande voûte bien terrassée, pour former une belle pièce d’eau où ce qu’il y avait de plus beau poisson dans le Tigre venait se retirer. Les pêcheurs le savaient bien, et ils eussent fort souhaité d’avoir la liberté d’y pêcher; mais le calife avait défendu expressément à Scheich Ibrahim de souffrir qu’aucun en approchât. Cette même nuit néanmoins, un pêcheur qui passait devant la porte du jardin depuis que le calife y était entré, et qu’il avait laissée ouverte comme il l’avait trouvée, avait profité de l’occasion et s’était coulé dans le jardin jusqu’à la pièce d’eau.

Ce pêcheur avait jeté ses filets, et il était prêt de les tirer au moment que le calife, qui, après la négligence de Scheich Ibrahim, s’était douté de ce qui était arrivé et voulait profiter de cette conjoncture pour son dessein, vint au même endroit. Nonobstant son déguisement, le pécheur le reconnut et se jeta aussitôt à ses pieds en lui demandant pardon et en s’excusant sur sa pauvreté. «Relève-toi et ne crains rien, reprit le calife, tire seulement tes filets, que je voie le poisson qu’il y aura.»

Le pêcheur, rassuré, exécuta promptement ce que le calife souhaitait, et il amena cinq ou six beaux poissons, dont le calife choisit les deux plus gros, qu’il fit attacher ensemble par la tête avec un brin d’arbrisseau. Il dit ensuite au pêcheur: «Donne-moi ton habit et prends le mien.». L’échange se fit en peu de moments, et dès que le calife fut habillé en pêcheur, jusqu’à la chaussure et le turban: «Prends tes filets, dit-il au pêcheur, et va faire tes affaires.»

Quand le pêcheur fut parti, fort content de sa bonne fortune, le calife prit les deux poissons à la main et alla retrouver le grand vizir Giafar et Mesrour. Il s’arrêta devant le grand vizir, et le grand vizir ne le reconnut pas. «Que demandes-tu? lui dit-il; va, passe ton chemin.» Le calife se mit aussitôt à rire, et le grand vizir le reconnut. «Commandeur des croyants, s’écria-t-il, est-il possible que ce soit vous? je ne vous reconnaissais pas, et je vous demande mille pardons de mon incivilité. Vous pouvez entrer présentement dans le salon, sans craindre que Scheich Ibrahim vous reconnaisse. – Restez donc encore ici, lui dit-il, et à Mesrour, pendant que je vais faire mon personnage.»

le calife monta au salon et frappa à la porte. Noureddin, qui l’entendit le premier, en avertit Scheich Ibrahim, et Scheich Ibrahim demanda qui c’était. Le calife ouvrit la porte, et en avançant seulement un pas dans le salon pour se faire voir: «Scheich Ibrahim, répondit-il, je suis le pêcheur Kérim; comme je me suis aperçu que vous régaliez de vos amis, et que j’ai pêché deux beaux poissons dans le moment, je viens vous demander si vous n’en avez pas besoin.»

Noureddin et la belle Persienne furent ravis d’entendre parler de poissons. «Scheich Ibrahim, dit aussitôt la belle Persienne, je vous prie, faites-nous le plaisir de le faire entrer, que nous voyions son poisson.» Scheich Ibrahim n’était plus en état de demander au prétendu pêcheur comment ni par où il était venu: il songea seulement à plaire à la belle Persienne. Il tourna donc la tête du côté de la porte avec bien de la peine, tant il avait bu, et dit en bégayant au calife, qu’il prenait pour un pêcheur: «Approche, bon voleur de nuit, approche, qu’on te voie.»

Le calife s’avança en contrefaisant parfaitement bien toutes les manières d’un pêcheur, et présenta les deux poissons. «Voilà de forts beaux poissons, dit la belle Persienne, j’en mangerais volontiers s’il était cuit et bien accommodé. – Madame a raison, reprit Scheich Ibrahim, que veux-tu que nous fassions de ton poisson, s’il n’est accommodé? Va, accommode-le toi-même et apporte-le-nous; tu trouveras de tout dans ma cuisine.»

Le calife revint trouver le grand vizir Giafar. «Giafar, lui dit-il, j’ai été fort bien reçu, mais ils demandent que le poisson soit accommodé – Je vais l’accommoder, reprit le grand vizir, cela sera fait en un moment – J’ai si fort à cœur, repartit le calife, de venir à bout de mon dessein, que j’en prendrai bien la peine moi-même. Puisque je fais si bien le pêcheur, je puis bien faire le cuisinier: je me suis mêlé de la cuisine dans ma jeunesse, et je ne m’en suis pas mal acquitté.» En disant ces paroles, il avait pris le chemin du logement de Scheich Ibrahim, et le grand vizir et Mesrour le suivaient.

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