Chroniques de Majipoor [Majipoor Chronicles - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Серия: Majipoor (fr) #2
- Год: 1983
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 2-221-00979-7
- Переводчик: Patrick Berthon
- Жанр: Фэнтези
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II suffit de prendre une capsule, de la glisser dans une fente spéciale et, d’un seul coup, c’est comme si on était devenu la personne qui a fait l’enregistrement.
Hissune en prend une et une autre et une autre encore, et c’est comme s’il voyageait à travers les continents démesurés, les océans interminables de Majipoor, comme s’il explorait les plaines, les déserts, les montagnes, les villes, les palais et les âmes aussi.
— Avez-vous déjà péri dans le désert ? demanda Dekkeret.
— Votre question est ridicule, fit Barjazid, l’air déconcerté.
— Vous allez dans ce désert, insista Dekkeret, et vous en revenez vivant. D’accord ? Alors si vous connaissez votre métier, vous en ressortirez vivant cette fois encore, et moi aussi. Je ferai ce que vous faites et j’irai où vous allez. Si vous vivez, je vivrai. Si je péris, vous aurez péri aussi, et ma famille ne pourra plus rien contre vous.
— Je peux résister au pouvoir des voleurs de rêves, dit Barjazid. Bien des expériences m’en ont assuré. Comment savez-vous si vous les vaincrez aussi aisément ?
Dekkeret se versa une nouvelle tasse du thé de Barjazid, une riche et forte infusion préparée avec les feuilles de quelque arbrisseau des dunes. Les deux hommes étaient accroupis sur des piles de couvertures de peaux de haigus dans l’arrière-boutique sentant le renfermé d’un commerce appartenant au fils du frère de Barjazid : il s’agissait manifestement d’un grand clan. D’un air pensif, Dekkeret but quelques petites gorgées du breuvage âcre et amer.
— Qui sont ces voleurs de rêves ? demanda-t-il au bout d’un moment.
— Je ne saurais le dire.
— Des Changeformes, peut-être ?
— Ils n’ont pas daigné me donner leur pédigrée, dit Barjazid en haussant les épaules. Changeformes, Ghayrogs, Vroons, humains ordinaires… comment le saurais-je ? Dans les rêves, toutes les voix se ressemblent. Il y a assurément des tribus de Changeformes en liberté dans le désert et certains d’entre eux sont belliqueux et portés à faire le mal ; peut-être ont-ils le don d’atteindre les esprits en plus de celui de transformer leur corps. Mais peut-être pas.
— Si les Changeformes ont fermé deux des trois routes qui sortent de Tolaghai, les forces du Coronal ont du travail à faire ici.
— C’est pas mon affaire.
— Les Changeformes sont une race assujettie. Il ne faut pas les laisser perturber le cours quotidien de la vie sur Majipoor.
— C’est vous qui avez suggéré que les voleurs de rêves étaient des Changeformes, fit remarquer Barjazid d’un ton acide. En ce qui me concerne, je ne soutiens pas cette théorie. Et il n’est pas important de savoir qui sont les voleurs de rêves. Ce qui est important, c’est qu’ils rendent la région au-delà du col de Khulag dangereuse pour les voyageurs.
— Pourquoi y allez-vous, alors ?
— Il y a peu de chances que je réponde jamais à une question qui commence par pourquoi, dit Barjazid. J’y vais parce que j’ai mes raisons pour y aller. Contrairement à d’autres, il semble que j’en revienne vivant.
— Tous ceux qui franchissent le col meurent-ils ?
— J’en doute. Je n’en sais rien. Il est incontestable que beaucoup ont péri depuis que l’on a entendu parler des voleurs de rêves. De tout temps, ce désert a été périlleux.
Barjazid remua son thé. Il commençait à donner des signes d’impatience.
— Si vous m’accompagnez, je vous protégerai de mon mieux. Mais je ne peux garantir votre sécurité. C’est pourquoi je vous demande de me décharger légalement de toute responsabilité.
— Signer ce papier serait signer mon arrêt de mort, dit Dekkeret. Qu’est-ce qui vous empêcherait de m’assassiner quelques kilomètres après le col, et de faire disparaître mon cadavre et de mettre tout cela sur le dos des voleurs de rêves ?
— Par la Dame, je ne suis pas un assassin ! Je ne suis même pas un voleur.
— Mais vous signer un papier déclarant que si je meurs pendant le voyage vous ne devez pas être considéré comme responsable… n’y a-t-il pas là de quoi tenter même un honnête homme au-delà de toute limite ?
Les yeux de Barjazid étincelaient de fureur. Il se mit à gesticuler comme pour mettre un terme à l’entretien.
— Ce qui dépasse les limites, c’est votre audace, dit-il en se levant et en repoussant sa tasse. Trouvez un autre guide si vous me craignez tant.
Dekkeret resta assis.
— Je regrette ce que je viens de dire, fit-il calmement. Je vous demande seulement de comprendre ma position : un jeune homme et un étranger dans un pays lointain et difficile, obligé d’avoir recours à des gens qu’il ne connaît pas pour l’emmener dans des endroits où se passent des choses invraisemblables. Je dois être prudent.
— Eh bien, soyez encore plus prudent. Prenez le premier bateau pour Stoien et allez retrouver la vie facile du Mont du Château.
— Je vous demande encore une fois de me servir de guide. Pour un bon prix et l’on ne parle plus de signer une décharge pour ma vie. Quel est votre tarif ?
— Trente royaux, dit Barjazid.
Dekkeret poussa un grognement comme s’il avait été frappé sous les côtes. La traversée de Piliplok à Tolaghai lui avait coûté moins cher. Trente royaux était l’équivalent d’une année de salaire pour quelqu’un comme Barjazid ; pour le payer, Dekkeret allait être obligé de tirer une coûteuse lettre de crédit. Son premier mouvement fut de réagir avec un mépris de chevalier et d’en proposer dix ; mais il se rendit compte qu’il avait épuisé ses atouts dans le marchandage en refusant de signer le papier. S’il se mettait aussi à discuter sur le prix, Barjazid allait tout simplement mettre un terme aux négociations.
— D’accord, dit-il enfin. Mais pas de décharge.
— Très bien, fit Barjazid avec un regard mauvais. Pas de décharge, puisque vous insistez.
— Comment l’argent doit-il vous être versé ?
— La moitié maintenant, la moitié le matin du départ.
— Dix maintenant, dit Dekkeret, dix le matin du départ et dix le jour de mon retour à Tolaghai.
— Cela fait un tiers de mon salaire qui dépend de votre survie au voyage. Souvenez-vous que je ne garantis pas cela.
— J’aurai peut-être de meilleures chances de survie si je garde le tiers de la somme jusqu’à la fin.
— On s’attend à une certaine morgue de la part d’un chevalier du Coronal et on apprend à ne la considérer que comme une affectation, jusqu’à un certain point. Mais je pense que vous avez dépassé les bornes.
Barjazid fit une nouvelle fois le geste de le congédier.
— Il y a trop peu de confiance entre nous, dit-il. Ce serait une mauvaise idée de voyager ensemble.
— Je ne voulais pas vous manquer de respect, dit Dekkeret.
— Mais vous me demandez de m’en remettre à la merci de votre famille si vous mourez, vous semblez me considérer comme un vulgaire assassin ou, au mieux, un brigand, et vous estimez nécessaire de fractionner le salaire afin que je sois moins tenté de vous assassiner.
Barjazid cracha.
— La courtoisie est l’autre face de la morgue, jeune chevalier, dit-il. Un chasseur de dragons skandar se serait montré plus courtois à mon égard. Souvenez-vous que je n’ai pas cherché à travailler pour vous. Je ne veux pas m’humilier pour vous aider. Si vous voulez bien…
— Attendez.
— J’ai d’autres affaires à régler ce matin.
— Quinze royaux maintenant, dit Dekkeret, et quinze quand nous partirons, comme vous l’avez dit. C’est d’accord ?
— Alors même que vous croyez que je vais vous assassiner dans le désert ?
— Je me suis montré trop soupçonneux parce que je ne voulais pas paraître trop naïf, dit Dekkeret. C’était peu délicat de ma part de vous dire ce que je vous ai dit. Je vous demande de vous engager à mon service au tarif convenu.
Barjazid garda le silence.
Dekkeret sortit trois pièces de cinq royaux de sa bourse. Deux étaient des pièces de l’ancienne monnaie qui montraient le Pontife Prankipin et lord Confalume. La troisième, nouvellement frappée, était brillante et montrait Confalume en Pontife et l’image de lord Prestimion sur l’envers. Il les tendit à Barjazid qui prit la nouvelle pièce et l’examina avec une vive curiosité.