Chroniques de Majipoor [Majipoor Chronicles - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Серия: Majipoor (fr) #2
- Год: 1983
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 2-221-00979-7
- Переводчик: Patrick Berthon
- Жанр: Фэнтези
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II suffit de prendre une capsule, de la glisser dans une fente spéciale et, d’un seul coup, c’est comme si on était devenu la personne qui a fait l’enregistrement.
Hissune en prend une et une autre et une autre encore, et c’est comme s’il voyageait à travers les continents démesurés, les océans interminables de Majipoor, comme s’il explorait les plaines, les déserts, les montagnes, les villes, les palais et les âmes aussi.
— Mon sens de l’honneur ne me permettrait pas de suivre une voie aussi facile, dit-il enfin.
— Quel âge avez-vous, Initié Dekkeret ?
— Je suis né dans la douzième année de lord Confalume.
— Oui, dans ce cas votre sens de l’honneur doit encore vous chatouiller. Venez, regardez cette carte avec moi.
Elle se leva vivement. Elle était plus grande qu’il ne l’aurait cru, presque aussi grande que lui, ce qui la faisait paraître frêle. Ses cheveux bruns étroitement torsadés exhalaient une odeur étonnante qui couvrait même le bouquet du vin fort. Golator Lasgia toucha le mur et une carte de Suvrael dans les tons ocre et auburn apparut.
— Voici Tolaghai, dit-elle en tapotant l’angle nord-ouest du continent. Les pâturages sont là.
Elle montra une bande qui commençait à un millier de kilomètres à l’intérieur des terres et formait un cercle grossier entourant le désert du cœur de Suvrael.
— À partir de Tolaghai, poursuivit-elle, il y a trois itinéraires principaux pour rejoindre la région des pâturages. En voici un. Il est en ce moment ravagé par des tempêtes de sable et on ne peut l’emprunter pour des raisons de sécurité. Voici le second itinéraire : nous rencontrons actuellement certaines difficultés avec des bandits changeformes et il est également fermé aux voyageurs. Voici le troisième, qui passe par le col de Khulag, mais cette route est à l’abandon depuis quelque temps et un bras du grand désert a commencé à empiéter sur elle. Voyez-vous les problèmes ?
— Mais si c’est le rôle de Suvrael d’élever du bétail pour l’exportation, dit Dekkeret aussi doucement qu’il le pouvait, et si toutes les routes entre les zones de pâture et le port principal sont coupées, est-il exact de dire que le manque de pâturages est la véritable cause des récentes insuffisances des exportations de bétail ?
— Il y a d’autres ports d’où nous expédions notre production dans la situation actuelle, répondit-elle en souriant.
— Eh bien, alors, si je me rends dans l’un d’eux, je devrais trouver une route ouverte jusqu’aux régions d’élevage.
Elle tapota de nouveau la carte.
— Depuis l’hiver dernier, le port de Natu Gorvinu est le centre du commerce du bétail. Il est là, à l’est, sous la côte d’Alhanroel, à près de dix mille kilomètres d’ici.
— Dix mille…
— Il n’y a guère de commerce entre Tolaghai et Natu Gorvinu. À peu près une fois par an, un navire va de l’un à l’autre port. Par voie de terre la situation est pire, car les routes qui partent de Tolaghai ne sont pas entretenues à l’est de Kangheez.
Elle indiqua une ville distante d’environ quinze cents kilomètres.
— Et au-delà, qui sait ? Ce n’est pas un continent très peuplé.
— Alors il n’y a pas moyen d’atteindre Natu Gorvinu ? demanda Dekkeret, abasourdi.
— Il y en a un. En bateau de Tolaghai à Stoien sur Alhanroel et de Stoien à Natu Gorvinu. Cela ne devrait vous prendre qu’un peu plus d’un an. Mais, bien entendu, quand vous débarquerez de nouveau sur Suvrael et que vous pénétrerez à l’intérieur, la crise sur laquelle vous êtes venu enquêter sera probablement terminée. Un autre flacon de vin doré, Initié Dekkeret ?
Hébété, il accepta le vin. Il était atterré par les distances. Une autre épouvantable traversée de la Mer Intérieure, refaire tout le chemin jusqu’à son continent natal d’Alhanroel, pour faire de nouveau demi-tour et traverser la mer une troisième fois en mettant le cap sur l’autre extrémité de Suvrael et pour s’apercevoir que les routes vers l’intérieur avaient probablement été fermées entre-temps et que… non. Non. Il ne fallait pas pousser trop loin le désir de pénitence. Mieux valait renoncer entièrement à sa mission que de se soumettre à de telles absurdités.
— Il est tard, dit Golator tandis qu’il hésitait, et vos problèmes demandent plus ample réflexion. Avez-vous des projets pour le dîner, Initié Dekkeret ?
Brusquement, de manière stupéfiante, ses yeux sombres se mirent à luire d’une malice bien connue.
3
En compagnie de l’Archiregimand Golator Lasgia, Dekkeret découvrit que la vie à Tolaghai n’était pas nécessairement aussi morne qu’un examen superficiel l’avait laissé supposer. Elle l’accompagna en flotteur à son hôtel – il vit son dégoût à l’aspect de l’établissement – et lui ordonna de prendre un peu de repos, de se laver et d’être prêt dans une heure. Un crépuscule cuivré était descendu et quand l’heure fut écoulée, le ciel était entièrement noir, avec seulement les figures en zigzag de quelques constellations lointaines qui le traversaient et la trace en croissant d’une ou deux lunes près de l’horizon. Elle passa le prendre à l’heure dite. À la place de son austère tunique officielle, elle était maintenant vêtue d’un tissu à mailles collant, presque ridiculement provocant. Tout cela rendait Dekkeret perplexe. Il avait eu sa part de succès féminins, certes, mais, à sa connaissance, il ne lui avait témoigné aucun intérêt, rien que le respect le plus guindé ; et pourtant elle s’attendait manifestement à une soirée d’intimité. Pourquoi ? Certainement pas à cause de son irrésistible élégance et de son charme physique, ni d’un quelconque avantage politique qu’il pouvait lui conférer, ni de n’importe quel autre mobile rationnel. Sauf un, à savoir que c’était un trou perdu où la vie était terne et désagréable et qu’il était un jeune étranger susceptible d’apporter à une femme encore jeune une soirée de distraction. Il se sentait utilisé en cela, mais sinon n’y voyait guère de mal. Et après des mois en mer, il était disposé à courir quelques risques pour un peu de plaisir.
Ils dînèrent dans un club privé dans les faubourgs de la ville, dans un jardin élégamment décoré des célèbres plantes animées de Stoienzar et autres merveilles florales, ce qui amena Dekkeret à calculer la quantité des modestes réserves d’eau de Tolaghai qui était détournée pour permettre à ce lieu de rester florissant. À d’autres tables, largement espacées, étaient assis des Suvraeliens dans leurs beaux costumes, que Golator Lasgia saluait de-ci de-là d’un signe de tête, mais personne ne vint la voir et personne ne dévisagea Dekkeret avec trop d’insistance. De l’intérieur du bâtiment soufflait un agréable vent rafraîchissant, le premier qu’il sentait depuis des semaines, comme si une machine miraculeuse des anciens, sœur de celles qui entretenaient le délicieux climat du Mont du Château, était à l’œuvre dans ses entrailles. Le dîner fut somptueux, fruits légèrement fermentés et tranches moelleuses d’un poisson pâle à la chair verte arrosés d’un bon vin sec d’Amblemorn, rien que cela, au pied du Mont du Château. Elle but sans retenue et il en fit de même ; leurs yeux devinrent brillants et ils s’échauffèrent ; la froideur qui avait caractérisé leur entretien dans le bureau fondit rapidement. Il apprit qu’elle était de neuf ans son aînée, qu’elle était originaire de l’humide et luxuriante Narabal sur le continent occidental, qu’elle était entrée au service du Pontife alors qu’elle était encore très jeune et qu’elle était en poste à Suvrael depuis dix ans, s’élevant à l’occasion de l’accession de Confalume au Pontificat à son haut poste administratif actuel à Tolaghai.