Les Essais - Livre II
- Автор: Монтень Мишель
- Язык: французский
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:
35. Le moyen que j'utilise pour combattre cette frénésie, celui qui me semble le plus propre à cela, c'est de froisser et fouler aux pieds l'orgueil et la fierté humaine. Il faut faire sentir à ces gens-là l'inanité, la vanité, et le néant de l'homme, leur arracher des mains les faibles armes de la raison, leur faire courber la tête et mordre la poussière sous le poids de l'autorité et du respect de la majesté divine. Car c'est à elle, et à elle seule qu'appartiennent la connaissance et la sagesse : elle seule peut estimer quelque chose d'elle-même, et l'estime que nous avons de nous, nous la lui dérobons. « Car Dieu ne permet pas qu'un autre que lui s'enorgueillisse. [Hérodote L'enquête VII, x]
36. Mettons à bas cette présomption, premier fondement de la tyrannie de l'esprit malin : « Dieu résiste aux orgueilleux et accorde sa grâce aux humbles. [Saint Pierre, Épîtres, I, V,]
L'intelligence est dans tous les dieux, dit Platon177, et point ou peu chez les hommes.
37. C'est pourtant un grand encouragement pour nous chrétiens que de voir nos facultés mortelles et périssables si parfaitement assorties à notre foi sainte et divine, que lorsqu'on les utilise à propos de choses qui sont par leur nature également mortelles et périssables, ces facultés ne sont pas mieux adaptées à ces objets, ni avec plus de force, ni plus exactement, que ne le serait la foi elle-même. Voyons donc si l'homme dispose d'autres arguments, plus forts que ceux de Sebond, et s'il lui est possible de parvenir à quelque certitude par des démonstrations et des raisonnements.
38. Saint Augustin, plaidant contre les athées178, trouve un motif de leur reprocher leur injustice dans le fait qu'ils considèrent comme faux les articles de notre foi que la raison ne peut prouver. Et pour montrer que bien des choses peuvent être et avoir été, alors que notre raisonnement ne peut en donner ni la nature, ni les causes, il met en évidence certaines expériences connues et indubitables, auxquelles l'homme reconnaît ne rien comprendre. Et il le fait, comme toutes les autres choses, par une méticuleuse et attentive recherche. Mais on doit faire mieux encore, et montrer aux hommes que pour mettre en évidence la faiblesse de leur raison, il n'est pas nécessaire de chercher des exemples très rares : elle est si impotente et si aveugle qu'il n'y a pas d'évidence, si claire soit-elle, qui soit assez claire pour elle; que le facile et le difficile sont pour elle une même chose, et que la nature dans son ensemble désavoue sa juridiction et son intervention.
39. Que nous dit la Vérité quand elle nous conseille de fuir la philosophie profane, quand elle nous inculque si souvent que notre sagesse n'est que folie devant Dieu, que de toutes les vanités la plus vaine c'est l'homme lui-même, que l'homme qui présume de son savoir ne sait pas encore ce que c'est que savoir, et que l'homme, qui n'est rien, s'il pense être quelque chose, s'illusionne sur lui-même et se trompe ? Ces maximes du Saint-Esprit179 expriment si clairement et si fortement ce que je veux soutenir, que je n'aurais pas besoin d'autre preuve contre des gens qui se rendraient à son autorité et s'y soumettraient entièrement. Mais les athées dont je parle ne veulent être fouettés que par leurs propres moyens, et n'admettent pas que l'on combatte leurs raisonnements autrement que par la raison elle-même180.
40. Considérons donc pour le moment l'homme seul, sans aide extérieure, armé de ses seules armes, et dépourvu de la grâce et de la connaissance divine qui sont pourtant son honneur, sa force et le fondement de son être. Voyons comment il se comporte en ce bel équipage... Qu'il me fasse comprendre grâce aux efforts de sa raison, sur quelles fondations il a bâti ces grands avantages qu'il pense avoir sur les autres créatures. Qui l'a convaincu que cet admirable mouvement de la voûte céleste, la lumière éternelle de ces flambeaux roulant si admirablement au-dessus de sa tête, l'impressionnante agitation de cette mer infinie, aient été établis et se poursuivent depuis tant de siècles pour son profit et son service ?
41. Est-il possible de rien imaginer d'aussi ridicule : cette misérable et chétive créature, qui n'est même pas maîtresse d'elle-même, qui est exposée à toutes les agressions, et qui se dit maîtresse et impératrice de l'univers ? Elle n'a même pas le pouvoir d'en connaître la moindre partie : tant s'en faut qu'elle puisse le commander ! Et ce privilège que l'Homme s'attribue, celui d'être le seul dans ce grand édifice qui ait la capacité d'en reconnaître la beauté et l'agencement, le seul qui puisse en rendre grâce à l'architecte, et tenir le livre des pertes et des profits du monde, qui donc le lui a attribué ? Qu'il nous montre les lettres patentes de cette belle et grande charge ! Ont-elles été octroyées aux seuls sages ? Alors elles ne concernent que peu de gens. Les fous et les méchants sont-ils dignes d'une faveur aussi extraordinaire ? Et puisqu'ils sont de la pire espèce, comment ont-ils pu être préférés à tous les autres ?
42. Croirons-nous celui qui dit : « Pour qui donc dirons-nous que le monde a été fait ? Sans doute pour les êtres qui ont l'usage de la raison : les dieux et les hommes, les plus parfaits de tous les êtres ?» [Cicéron De natura deorum II, LIII, 135] Nous ne combattrons jamais assez cet accouplage des dieux et des hommes. Mais ce pauvret, qu'a-t-il donc en lui qui le rende digne d'un tel avantage ? Quand on considère cette vie incorruptible des corps célestes, leur beauté, leur grandeur, leur mouvement si rigoureusement réglé,
Quand nous levons les yeux vers la voûte céleste,
Et vers les brillantes étoiles fixées dans ses hauteurs,
Quand nous pensons aux révolutions de la lune et du soleil...
[Lucrèce De la Nature V, 1204-6]
43. Quand on considère la domination et la puissance que possèdent ces corps-là, non seulement sur nos vies et notre destinée181,
Car il fait dépendre des astres les actions et la vie des hommes.
[Manilius Astronomica III, 68]
mais même sur nos penchants, nos pensées, nos désirs, qu'ils gouvernent, poussent et agitent selon leurs influences, comme notre raison nous l'apprend et nous le montre :
Elle voit que ces astres lointains
Gouvernent notre terre de par leurs lois cachées
Que l'univers entier suit un rythme réglé
Et que nos destins dépendent de ces signes.
[Manilius Astronomica I, 60]
44. Quand on voit que ce n'est pas seulement un homme, mais aussi un roi, les monarchies, les empires, et tout ce bas monde à la fois qui se trouve entraîné par les moindres mouvements célestes,
Si grands sont les effets de ses moindres mouvements,
Si puissant cet empire qui commande aux rois eux-mêmes !
[Manilius Astronomica I, 55 et IV, 93]
et si notre vertu, nos vices, nos capacités et notre savoir, et même ces spéculations que nous formons sur le cours des astres, cette comparaison que nous en faisons avec nous, si tout cela vient, comme nous le jugeons raisonnablement, sur leur entremise et par leur faveur,
L'un, fou d'amour,
A traversé les mers et fait tomber Troie ;