Les Essais - Livre II
- Автор: Монтень Мишель
- Язык: французский
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:
De l'autre le destin est de légiférer ;
Des enfants tuent leur père, et des parents leur fils ;
Et pour finir des frères qui s'entre-tuent !
Ce n'est pas notre affaire : ces attentats,
Le fer qui les punit, les membres déchirés,
C'est le fait du destin — et d'en parler aussi !
[Manilius Astronomica IV,79, 89, 118]
si enfin nous tenons de la distribution faite par le ciel cette part de raison que nous possédons, comment pourrait-elle nous égaler à lui ? Comment pourrions-nous soumettre son essence et ses qualités à notre connaissance ?
45. Tout ce que nous voyons dans ces corps célestes nous étonne : « Quels sont les instruments, les leviers, les machines, les ouvriers qui édifièrent un aussi grand ouvrage ?» [Cicéron De natura deorum I, 8] Pourquoi les privons-nous d'âme, de vie, et de raison ? Y avons-nous trouvé quelque stupidité immobile et insensible, nous qui n'entretenons aucune relation avec eux que celle de l'obéissance ? Dirons-nous que nous n'avons trouvé en aucune autre créature qu'en l'homme cet usage d'un esprit capable de raisonner ? Eh quoi ! Avons-nous vu quelque chose de semblable au soleil ? Cesse-t-il d'exister parce que nous n'avons rien vu de semblable ? Et ses mouvements cessent-ils parce qu'il n'en est pas de pareils ? Si ce que nous ne voyons pas n'est pas, notre connaissance s'en trouve terriblement réduite : « Que sont étroites les bornes de notre esprit !». [Cicéron De natura deorum I, 31] N'est-ce pas là un rêve dû à la vanité que de faire de la Lune une Terre céleste ? D'y imaginer des montagnes, des vallées, comme Anaxagore182 ? D'y placer des habitations et des demeures humaines, et y installer des colonies pour notre profit, comme l'ont fait Platon et Plutarque183 ? Et de faire de notre Terre un astre éclairant et lumineux ? « Parmi les infirmités de la nature humaine, il y a cet aveuglement de l'esprit qui non seulement le force à commettre des erreurs, mais lui fait aimer ses erreurs.»[Sénèque Dialogues II, ix] « Le corps corruptible alourdit l'âme et cette demeure terrestre déprime l'intelligence dans ses multiples pensées184. »
46. La présomption est notre maladie naturelle et originelle. La plus malheureuse et la plus fragile de toutes les créatures, c'est l'homme, et185 c'est en même temps la plus orgueilleuse. Elle se sent et se voit logée ici-bas au milieu de la boue et de l'ordure du monde, attachée et clouée à la pire, la plus morte et la plus croupie région de l'univers, au dernier étage du logis, le plus éloigné de la voûte céleste, avec les animaux de la pire condition des trois186, et pourtant elle se situe par la pensée au-dessus du cercle de la Lune, et ramène le ciel sous ses pieds. C'est par la vanité de cette pensée que l'homme s'égale à Dieu, qu'il s'attribue des qualités divines, qu'il se considère lui-même comme distinct de la foule des autres créatures, et découpe les parts qui reviennent à ses confrères et compagnons, les animaux, leur attribuant comme bon lui semble telle portion de facultés ou de forces. Comment peut-il connaître, par le moyen de son intelligence, les mouvements intérieurs et secrets des animaux ? Par quelle comparaison entre eux et nous conclut-il à la stupidité qu'il leur attribue ?
47. Quand je joue avec ma chatte, qui sait si je ne suis pas son passe-temps plutôt qu'elle n'est le mien ? Nous nous taquinons réciproquement. Si j'ai mes heures pour jouer ou refuser de le faire — il en est de même pour elle187. Platon, en décrivant « l'Âge d'or » sous Saturne188, met la communication qu'il entretenait avec les animaux au rang des plus importants avantages de l'homme de ce temps. En les interrogeant et en s'informant auprès d'eux, il connaissait leurs véritables qualités et les différences qu'ils présentaient ; et il en tirait une parfaite intelligence, une parfaite sagesse, ce qui lui permettait de mener sa vie bien plus heureusement que nous ne saurions le faire. Nous faut-il une meilleure preuve pour juger de l'impudence humaine à propos des animaux ? Ce grand auteur189 a émis l'opinion que dans la plupart des cas, la nature leur a donné une forme corporelle fondée seulement sur l'usage que l'on pourrait plus tard en tirer dans les oracles, ainsi qu'on le faisait de son temps.
48. Ce défaut qui empêche la communication entre les animaux et nous, pourquoi ne viendrait-il pas aussi bien de nous que d'eux ? Reste à deviner à qui revient la faute de ne pas pouvoir nous comprendre : car nous ne les comprenons pas plus qu'ils ne nous comprennent. Et c'est pourquoi ils peuvent nous estimer bêtes, comme nous le faisons pour eux. Il n'est pas très étonnant que nous ne les comprenions pas : nous ne comprenons pas non plus ni les Basques190, ni les Troglodytes191 ! Et pourtant, certains se sont vantés de les comprendre : Apollonius de Tyane, Melampsus, Tirésias, Thalès et d'autres. Et puisqu'il paraît, à ce que disent les géographes, qu'il est des peuples qui se choisissent un chien pour roi, il faut bien qu'ils interprètent sa voix et ses mouvements ! On doit d'ailleurs remarquer cette égalité entre nous : nous avons un peu conscience de ce que ressentent les animaux, et eux sont à peu près dans la même situation vis-à-vis de nous. Ils nous flattent, nous menacent et nous réclament : il en est de même pour nous.
49. Au demeurant, nous voyons bien qu'il existe entre eux une pleine et entière communication, et qu'ils s'entendent entre eux ; non seulement ceux de la même espèce, mais ceux d'espèces différentes également :
Les animaux privés de la parole et les bêtes sauvages
Par des cris différents et variés signifient
La crainte ou la douleur ou le plaisir.
[Lucrèce De la Nature V, 1058-60]
Le cheval sait que le chien est en colère quand il aboie d'une certaine façon, et d'une autre sorte d'aboiement il ne s'effraie pas. Même les animaux dénués de voix ont entre eux des systèmes d'échange de services qui nous donnent à penser qu'il existe entre eux un autre moyen de communication : leurs mouvements expriment des raisonnements et exposent des idées.
Ce n'est pas loin de ce que l'on voit chez les enfants,
Qui compensent du geste la déficience de leur langage.
[Lucrèce De la Nature V, 1030]
50. Et pourquoi pas ? Nous voyons bien des muets discuter, argumenter, se raconter des histoires par signes. J'en ai vus qui étaient si adroits, si bien formés à cela, qu'en vérité, il ne leur manquait rien et se faisaient comprendre à la perfection. Les amoureux se fâchent, se réconcilient, se remercient, se donnent rendez-vous, enfin se disent toutes choses avec les yeux.
Le silence même sait prier et se faire entendre.
[Le Tasse, Rimes et Prose, Aminte, Acte II.]
51. Et que dire des mains ? Nous demandons, nous promettons, nous appelons, nous congédions, nous menaçons, nous prions, nous supplions, nous nions, nous refusons, nous interrogeons, nous admirons, nous comptons, nous confessons, nous nous repentons, nous craignons, nous avons honte, nous doutons, nous instruisons, nous commandons, nous incitons, nous encourageons, nous jurons, nous témoignons, nous accusons, nous condamnons, nous absolvons, nous injurions, nous méprisons, nous défions, nous nous fâchons, nous flattons, nous applaudissons, nous bénissons, nous humilions, nous nous moquons, nous nous réconcilions, nous recommandons, nous exaltons, nous festoyons, nous nous réjouissons, nous nous plaignons, nous nous attristons, nous nous décourageons, nous nous désespérons, nous nous étonnons, nous nous écrions, nous nous taisons... Que ne faisons-nous pas avec une variété aussi infinie que celle de la langue elle-même ! Avec la tête nous convions, nous renvoyons, nous avouons, nous désavouons, nous démentons, nous souhaitons la bienvenue, nous honorons, nous vénérons, nous dédaignons, nous demandons, nous éconduisons, nous égayons, nous nous lamentons, nous caressons, nous réprimandons, nous soumettons, nous bravons, nous exhortons, nous menaçons, nous rassurons, nous interrogeons... Et que dire des sourcils ? des épaules ? Il n'est pas de mouvement qui ne parle, c'est un langage intelligible sans qu'il soit enseigné, et c'est pourtant un langage public, ce qui fait que, quand on voit la variété des autres et l'usage spécifique qui en est fait, on est plutôt porté à penser que celui-ci est bien le propre de la nature humaine. Je laisse à part ce que la nécessité apprend à ceux qui en ont soudainement besoin : les alphabets de doigts, la grammaire des gestes, et les sciences qui ne s'exercent et ne s'expriment que par ces moyens-là. De même pour les peuples dont Pline nous dit qu'ils n'ont pas d'autre langue. [Pline Histoire naturelle VI, 30]