L'angoisse du roi Salomon
- Автор: Ромен Гари
- Год: 2013
- Язык: французский
- Год: Mercure de France & Atelier Panik
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «L'angoisse du roi Salomon». Краткое содержание книги:
— Vous avez un dictionnaire, mademoiselle Cora ?
— J’ai le petit Larousse. Tu veux le voir ?
— Non, c’est pour savoir avec quoi vous vivez.
Je pensais : bon, enfin, il y en a même qui réussissent à vivre avec le smic.
— Tu pourrais venir prendre tes repas régulièrement avec moi, au lieu de manger n’importe quoi.
Du coup, j’ai posé ma fourchette. Mais je me suis retenu. Je n’allais pas expliquer à une personne qui vit avec le petit Larousse qu’il me manquait beaucoup plus que maman. Elle devait pourtant écouter les informations, de temps en temps. Les périphériques, on les appelle. Elle avait une télé dans un coin, pour le programme des variétés. Les variétés, c’est bien, ça. On avait la veille montré le cadavre d’Aldo Moro et les corps expéditionnaires au Liban et partout, avec celui du gosse massacré au premier plan à Kolwezi. Mais c’était vrai que je pouvais prendre des repas régulièrement, au lieu de manger n’importe quoi.
Elle s’est levée et elle est allée vers la commode où il y avait les fruits confits de Nice que monsieur Salomon lui avait fait porter. Ils duraient encore. Les fruits confits, c’est increvable.
— Je voudrais te poser une question.
— Allez-y.
— Je ne suis vraiment plus jeune et…
Elle me tournait le dos. C’est plus facile de dos. Bon, il n’y avait qu’une chose à faire, je me suis levé, je suis allé vers elle, je l’ai tournée vers moi, je l’ai prise dans mes bras et je l’ai embrassée. Je n’avais pas tellement envie de l’embrasser sur la bouche, et comme c’était injuste, je l’ai embrassée sur la bouche. Au lit, elle disait des choses comme je voudrais te rendre heureux et mon amour, mon tendre amour, et elle essayait de me donner satisfaction comme c’est pas possible. Elle faisait des mouvements si violents et si brusques avec son bassin que j’avais peur qu’elle se fasse du mal.
— Pourquoi moi, Jeannot ? Tu peux avoir n’importe quelle jeune fille et belle.
J’étais couché sur le dos, à fumer. Je ne pouvais pas lui expliquer. On ne peut pas expliquer à une femme qu’on aime tendrement que ce n’est pas personnel mais qu’on aime tendrement en général et à en crever. Dans ces cas-là, il vaut toujours mieux un peu de prêt-à-porter que des explications sur mesure.
XXVI
Ça a été comme ça pendant trois semaines. Chaque fois je me disais que c’était la dernière fois, mais ce n’était pas possible. Je m’enfonçais de plus en plus dans l’impossible. Elle ne me posait plus de questions, on ne se parlait presque pas, et elle voyait bien que je n’avais pas besoin d’une maman.
Je dormais chez Aline presque tous les soirs. Elle avait des cheveux qui devenaient un peu plus longs à ma demande. On se parlait peu, on n’avait pas à se rassurer. J’étais avec elle tout le temps même quand je la quittais. Je me demandais comment j’avais pu vivre avant si longtemps sans la connaître, vivre dans l’ignorance. Dès que je la quittais elle grandissait à vue d’œil. Je marchais dans la rue et je souriais à tout le monde, tellement je la voyais partout. Je sais bien que tout le monde crève d’amour car c’est ce qui manque le plus, mais moi j’avais fini de crever et je commençais à vivre.
J’ai même amené chez Aline quelques affaires. Peu à peu, pour ne pas lui faire peur. D’abord la brosse à dents, parce que c’est ce qu’il y a de plus petit. Un slip, une chemise, elle n’a rien dit non plus. Alors j’ai plongé et j’ai amené toute une valoche. Je crevais de peur en entrant avec ma valoche à la main, c’était vraiment du culot, et je me suis arrêté tout con sur le palier quand elle a ouvert la porte et je devais avoir un air tellement angoissé qu’elle a ri. La nuit elle avait des seins petits comme s’ils venaient de naître. Parfois quand je restais cinq ou six heures à la tenir contre moi, elle me disait :
— Tu as un physique qui s’est trompé de client.
Je pliais le bras et je lui faisais toucher mes muscles.
— Sens ça. Un vrai dur, non ?
— Tu as raison, Jeannot Lapin. Pour vivre heureux, vivons cachés.
C’était la seule fille que je connaissais qui ne mettait pas tout de suite la musique en rentrant, on pouvait vraiment être avec elle. Avec les autres, c’était tout de suite un disque ou la radio, et il y en avait même avec des stéréos qui vous tombaient dessus de tous les côtés. Il y avait des livres partout chez elle et même une encyclopédie universelle en douze volumes. J’avais envie mais je ne voulais pas avoir l’air de m’intéresser à autre chose.
J’ai réduit mademoiselle Cora à une ou deux fois par semaine, pour la déshabituer. J’aurais dû le dire plus tôt à Aline, ça ne pouvait pas être une question de jalousie entre femmes. Elle me laissait toujours la clé sous le paillasson. Une nuit, revenant de chez mademoiselle Cora, je l’ai réveillée. Je me suis assis sur le lit sans la regarder.
— Aline, je me suis embarqué dans une histoire d’amour avec une personne qui va sur ses soixante-cinq ans et je ne sais pas comment m’en sortir…
J’ai dit tout de suite l’âge parce que je ne voulais pas qu’elle soit jalouse.
— Mais si c’est une histoire d’amour…
— C’est une histoire d’amour en général, pas avec elle.
— Par pitié ?
— Ah non, je ne suis quand même pas un salaud. Par amour, il y a des choses que je ne peux pas admettre, que je ne peux pas accepter, quand ça vous fait devenir vieux et seul… J’ai fait ça par indignation, dans le mouvement, et maintenant je ne sais plus comment m’en sortir. Quand je ne la revois pas un jour ou deux, elle s’affole… Elle va croire que je la laisse tomber parce quelle est vieille alors que c’est le contraire et que je ne la laisse pas tomber parce qu’elle est vieille…
Aline s’est levée et elle a fait trois fois le tour de la chambre en me jetant parfois des regards et puis elle est venue se recoucher.
— Ça dure depuis combien de temps ?
— Je ne sais pas. Il faudrait chercher dans ton encyclopédie universelle.
— Ne fais pas le drôle !
— Alors là, je te jure Aline, si je pouvais me faire rire en ce moment, j’irais trouver les mecs qui donnent des bourses pour ça. Les bourses de la Vocation, ça s’appelle.
— Qu’est-ce que tu vas faire ?
— Bon, si tu me dis que c’est toi ou elle…
— Ne compte pas sur moi. C’est trop facile. Qui c’est ?
— Une ancienne chanteuse. Cora Lamenaire.
— Ça ne me dit rien.
— Évidemment, c’est d’avant-guerre.
— Quand est-ce que tu l’as vue pour la dernière fois ?
J’ai pas répondu.
— Quand ?
— J’en sors.
— Eh bien, dis donc, ça a l’air d’aller de ce côté-là.
— Ne sois pas vache, Aline. Si tu me foutais dehors et adieu, je comprendrais, mais ne sois pas vache.
— Excuse-moi.
— Tu fais comme si je te trompais avec une autre femme. C’est pas ça du tout.
— Parce qu’elle ne compte plus, ce n’est plus une femme ?
J’ai attendu un moment. Puis je lui ai demandé :
— Tu as déjà entendu parler des espèces menacées ?
— Ah bon, parce que c’était écologique ?
— Ne sois pas vache, Aline. Ne sois pas vache. J’ai même failli aller en Bretagne, tu sais, où ils ont la marée noire. L’autre. Mais il fallait être par groupe de trente, tandis que là…
Elle ne me quittait pas des yeux. Je n’ai encore jamais été autant dans un regard de femme.
— Comment est-elle ?
— Ça se voit pas trop. Bien sûr, ça dépend comment on regarde. Si t’as l’œil méchant… Si tu as l’œil qui cherche, tu trouves toujours. Il y a les rides, le flétri et le flasque, ça pendouille… C’est la pub qui fait ça…