La Vie rêvée d'Ernesto G.
- Автор: Guenassia Jean-Michel
- Серия: Epub commercial #18
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: Asohar - TAZ
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «La Vie rêvée d'Ernesto G.». Краткое содержание книги:
Il ne voulait rencontrer personne. Attablé à une terrasse de la place des Trois-Horloges, il se faisait chauffer au pâle soleil de cette fin d’après-midi quand il reconnut une silhouette familière. Nelly avançait vers lui, donnant la main à un homme d’une trentaine d’années, il lui parlait à l’oreille et elle riait aux éclats. Il n’eut ni le temps ni le réflexe de se dissimuler derrière son journal. Elle passa devant lui sans le voir. Pourtant, une fraction de seconde, son regard accrocha le sien. Ils s’éloignèrent sous les arcades. Curieusement, Joseph ne fut ni triste, ni jaloux, ni dépité. Au contraire. Il était heureux pour elle.
Il s’assit dans un des trois fauteuils en cuir du salon de coiffure pour hommes de la rue Géricault. Le patron lui demanda comment il voulait être coiffé.
– Comme Gardel, répondit-il, avec la raie à gauche et un peu de gomina.
Le coiffeur soupira pour se donner du courage, prit de grands ciseaux qu’il n’avait jamais utilisés et coupa au carré. De sa vie, il n’avait jamais eu autant de travail qu’avec cette tignasse emmêlée et cette barbe folle. Il essaya de faire la conversation, posa des questions : d’où il venait, ce qu’il faisait, s’il restait longtemps à Alger, et puis renonça. Ce figaro n’était pas de taille à lui arracher autre chose qu’un vague sourire. Joseph avait décidé qu’il ne parlerait jamais à personne de ce qu’il avait vécu.
– Vous ne désirez pas une fine moustache à la Clark Gable ?
Joseph se regarda dans la glace, hésita quelques secondes – Carlos Gardel ne portait pas de moustache –, et fit non de la tête.
Quand il sortit une heure plus tard, il se sentait étranger à lui-même, il ressemblait presque à l’homme qu’il était avant son départ, plus mince certes et la peau tannée d’un Peau-Rouge peut-être.
Il remarqua quelques discrets cheveux blancs sur ses tempes.
À trois reprises, Joseph avait marché jusqu’à chez Padovani et s’était posté en retrait. Dans la journée, hormis le dimanche, il y avait peu de monde, quelques baigneurs sur la plage, des enfants en fin de journée. Des groupes de soldats américains aussi. À aucun moment, il ne songea à prendre un bain ou à paresser sur le sable. Et puis un soir, il poussa la porte de Padovani. Était-ce un signe du destin ? Il fut accueilli par la voix de Gardel… Lejana tierra mía…
Le balcon
Est toujours là
Avec ses fleurs
Et son soleil…
Mais tu n’es pas là,
Tu me manques,
Ô mon amour…
Il se souvint que Padovani adorait aussi le chanteur argentin. La salle était à moitié remplie. Le patron servait un groupe de clients bruyants au comptoir quand il l’aperçut.
– Regardez qui voilà !
Maurice se retourna et, découvrant Joseph, il resta un instant interdit, la bouche ouverte.
– Ça alors… un revenant !
Il se précipita, l’attrapa dans ses bras et lui donna de grandes tapes dans le dos en criant :
– Ça fait plaisir, ça fait plaisir, ça fait plaisir !
– Moi aussi, je suis heureux de te revoir.
Maurice en avait les larmes aux yeux, secouait la tête, incrédule.
– Où t’étais passé, bon sang ? Tu nous as foutu la trouille. Tu as été arrêté ?
– Oh non, mais ça a été une sale période. C’est fini maintenant.
– Tu es parti à la guerre ?
Joseph faillit lui expliquer. Maurice, ce n’était pas pareil. Il était son unique ami dans ce pays, comme un frère ou l’idée qu’il s’en faisait, quelqu’un à qui on pouvait parler sans arrière-pensées. Il chercha par où commencer, c’était si compliqué et il y avait tellement de choses qu’il n’avait pas comprises dans sa vie entre parenthèses. Comment expliquer un monde absurde que personne ne connaissait ?
– Je n’ai pas envie d’en parler, Maurice.
– Je comprends.
L’avantage des gens qui vous aiment, c’est qu’ils vous comprennent mieux que vous. Et s’ils ne vous comprennent pas vraiment, au moins ils vous aiment.
– Tu as revu Nelly ?
– Je l’ai aperçue à Bab-el-Oued.
– Elle n’avait aucune nouvelle, on pensait que tu avais été arrêté, comment savoir ? C’était moche, beaucoup de gens ont disparu, surtout des juifs et des communistes. Comme j’étais bien placé à l’état-major, j’ai essayé d’avoir des informations sur toi, mais rien, silence radio. Elle t’a attendu deux ou trois mois. Et puis elle a rencontré ce type, un photographe, assez sympathique.
– Je les ai vus tous les deux.
– Oh non, ils sont séparés depuis longtemps déjà… Bref, celui-là, c’est un comédien, je crois qu’ils sont très amoureux.
– Ce n’est pas grave. Entre nous, ce n’était pas sérieux. Christine, ça va ?
– Comment t’expliquer, beaucoup de choses ont changé ici.
Finalement, personne ne parle. Les choses importantes restent cachées au fond de nous. C’est vrai que si on devait tout se dire, il faudrait au moins une autre vie. On est probablement fabriqués pour vivre ainsi les uns à côté des autres, à se regarder de loin et à avoir des regrets de s’ignorer autant. C’est ça aussi peut-être le mystère de la vie.
– Un verre, un autre, encore un mon frère !
Joseph avait la tête qui tournait et le visage en feu. Comment avait-il pu oublier tous ses amis ? Ils venaient l’embrasser, le serrer dans leurs bras, le présenter à des inconnus qui avaient entendu parler de lui, il ne pouvait pas refuser de trinquer encore une fois, c’est ma tournée. Maurice regardait sa montre.
– Allez, viens, on se castagnette.
Ils firent le tour de son bijou, c’est vrai qu’elle était sacrément belle sa nouvelle traction avant, une quinze ébène immaculée qui vrombissait dans les tournants et accélérait dans les montées.
– Six cylindres en ligne. Personne ne me rattrape.
En moins de deux, ils étaient à la pointe Pescade, il poussa jusqu’à la Bouzaréa, retourna sur El Biar par la route de la Corniche. Il doublait les autres voitures comme une hirondelle avale un insecte. Cent vingt en haut de la côte !
– Maurice, doucement, tu vas nous tuer !
Il riait comme un môme, tapait sur son volant.
– Te fais pas de bile, Joseph, je roule peinard. La nuit est trop belle. On va en profiter.
Il avait pris du galon au bureau, était devenu le second de monsieur Morel, faisait tourner la boîte, s’occupait des grosses affaires, celles qui font de l’oseille, y avait qu’à se baisser pour ramasser, avait découvert le marketing, une invention américaine.
– Ils sont forts, je te jure, la révolution du siècle, la vraie, qui va changer le monde. Tu ne peux pas connaître, c’est tout nouveau et c’est imparable. Le reste, c’est du baratin. Maintenant, le commercial est devenu une science. Comme les mathématiques. Ouais, comme un et un font deux.
Maurice invita Joseph à dîner, il n’avait pas le droit de refuser. Il fréquentait la haute maintenant, on ne pouvait pas dire autrement, les gens bien n’allaient pas chez Padovani. Pour l’apéro, sûr, c’était la meilleure kémia d’Alger. Mais pour la grande vie, direction le Santa Lucia, un cabaret américano-américain jouxtant l’hippodrome du Caroubier. Au deuxième étage, une terrasse de rêve avec des milliers d’étoiles surplombait le champ de courses et la ville et la mer qu’on devinait à l’immensité sans lumière. Des prix monstrueux.
– Maurice, tu as vu ? Cent vingt francs le menu !
– Je t’invite, je te dis. Tu vas voir, c’est très classe.
Maurice connaissait tout le monde. On aurait dit un député radical à la veille des élections, il serrait des mains, tapait sur les épaules et demandait à chacun comment il allait, fait un temps magnifique n’est-ce pas, certains privilégiés étaient gratifiés d’une promesse de déjeuner ou d’un appel futur, il passait de table en table, saluait en diagonale, lançait des baisers à de belles inconnues, esquissait deux trois rotations et pas chassés à l’unisson de l’orchestre cubain qui avait, affirmait-il, enflammé les nuits du Tropicana de La Havane et enchaînait paso doble, mambos et rumbas, ces danses nouvelles et torrides qu’il adorait.