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Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]

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À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique. Tandis que la guerre est sur le point de ravager l'Europe, Jacques tente désespérément de sauver la paix, mais l'assassinat de Jaurès précipite le monde dans l'horreur, horreur à laquelle le jeune homme se refuse. Antoine, lui, participe au conflit. En 1918, survivant condamné par les gaz des champs de bataille, il comprend enfin le sens de la vie de son frère et les limites de la sienne.
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L’idée lui vint alors, puisqu’il était à proximité, de passer au Modern’ Bar, un café de la rue Traversière, qui était le centre d’une section socialiste particulièrement vivante. Le trésorier, Bonfils, était un ami d’enfance de Périnet.

— « Bonfils ? Voilà deux jours qu’il n’a pas montré le bout du nez », dit le cafetier. « Et d’ailleurs, ce matin, je n’ai encore vu personne. »

À ce moment, un homme d’une trentaine d’années, qui portait sur le dos une scie en bandoulière, entra dans le bar, sa bicyclette à la main.

— « Bonjour, Ernest… Bonfils est là ? »

— « Non. »

— « Des copains ? »

— « Personne. »

— « Ah !… Et pas de nouvelles ? »

— « Non. »

— « On attend toujours les instructions du Comité central ? »

— « Oui. »

L’ébéniste, silencieux, roulait autour de lui des regards interrogateurs ; et, pour décoller le mégot fixé à sa lèvre, il remuait la bouche comme un poisson.

— « C’est embêtant », dit-il enfin. « Faudrait tout de même qu’on sache… Ainsi, moi je suis mobilisé au 7–4, le premier jour. Si ça arrivait, je ne sais pas ce que j’aurais à faire… Qu’est-ce que tu penses, toi, Ernest ? Faudrait-il qu’on y aille ? »

— « Non ! » cria Jacques.

— « Je ne peux pas te dire », fit Ernest maussade. « C’est ton affaire, mon gars. »

— « Accepter de partir, c’est se faire les complices de ceux qui ont voulu la guerre ! » dit Jacques.

— « C’est mon affaire, bien sûr », approuva l’homme, s’adressant au cafetier, comme s’il n’avait pas entendu les paroles de Jacques. Le ton était désinvolte, quoique sa perplexité fût manifeste. Il jeta vers Jacques un coup d’œil mécontent. Il semblait penser : « Je ne demande l’avis de personne. Je demande le mot d’ordre du Comité. »

Il se redressa, retourna sa bécane, dit : « Salut », et s’en alla, sans hâte, en roulant des hanches.

— « Ils m’embêtent, à la fin, à me poser tous la même question », grogna le cafetier. « Qu’est-ce que j’y peux ? On dit que, au Comité, ils n’arrivent pas à se mettre d’accord pour donner une consigne. Dans un parti, faudrait pourtant une consigne, pas vrai ? »

Avant de retourner à l’Étendard, Jacques, songeur, erra quelques instants à travers ce quartier où maintenant l’animation croissait de quart d’heure en quart d’heure. Le stationnement, au bord du ruisseau, d’une file de petites voitures débordant de légumes et de fruits, les cris des marchands ambulants, le fourmillement des ouvriers, des ménagères, qui, pour éviter le soleil, se bousculaient sur le seul trottoir à l’ombre, faisaient de ces rues étroites un marché à ciel ouvert.

Il remarqua que les devantures des bonneteries étalaient presque uniquement des articles d’hommes, et assez inattendus pour la saison : gilets de tricot, ceintures de flanelle, grosses chemises de coton, chaussettes de laine. Les boutiques de chaussures arboraient sur des bandes de carton ou de calicot des enseignes improvisées, qui tiraient l’œil. Les plus timides annonçaient : Souliers de chasse, ou : Souliers de marche. Quelques audacieux affichaient : Godillots ; et même : Brodequins militaires. Nombre d’hommes s’arrêtaient, intéressés, sans faire d’emplettes. Les femmes, à tout hasard, leur filet à provisions au bout du bras, flairaient, tâtaient les lainages, soupesaient les brodequins cloutés. On n’achetait pas encore, mais l’attention du public prouvait assez que ces déballages répondaient à une préoccupation générale.

La raréfaction grandissante de la monnaie commençait à gêner considérablement le commerce. Des camelots, mués en changeurs, circulaient, une boîte sur le ventre. Ils spéculaient, donnaient quatre-vingt-quinze francs de pièces pour un billet de cent francs. La police semblait fermer les yeux.

La Banque de France avait émis, la veille, quantité de coupures de cinq et de vingt francs, qu’on se montrait comme une curiosité.

— « C’est donc qu’ils avaient ça tout prêt, d’avance », observait-on, d’un air méfiant, rancunier, mais vaguement admiratif.

Jacques finit par échouer à la table d’un café de la place de la Bastille. À jeun depuis hier, il avait soif et faim.

Le flot des banlieusards se répandait par grandes vagues jaillies de la gare de Lyon, des tramways, du métro. Ils s’arrêtaient un instant sur la place ensoleillée, des journaux à la main, la mine soucieuse et intriguée, jetant des regards autour d’eux, comme pour s’assurer, avant de gagner leur travail, que la menace de guerre ne leur avait pas changé Paris pendant la nuit.

Au café, c’était un va-et-vient incessant de gens affairés, inquiets, parlant haut.

L’un contait qu’il avait envoyé sa femme à la mairie demander des précisions sur le fascicule de son livret, et il paraissait assez fier de pouvoir annoncer que, pour satisfaire à l’affluence, les services de renseignements des bureaux militaires avaient dû être triplés.

Un chauffeur de taxi montrait en riant un magazine illustré qui représentait, sur la même page, en vis-à-vis, le retour à Berlin du Kaiser et le retour de Poincaré à Paris : deux images symétriques, symboliques, où l’on voyait les deux chefs d’État, sur le marchepied de leur auto, répondre, du même geste martial, aux acclamations confiantes de leurs peuples.

Un couple, entre deux âges, entra et s’approcha du zinc. La femme dévisageait les consommateurs avec une expression apeurée, quêtant un regard fraternel. Tout de suite, ils parlèrent.

L’homme dit :

— « Nous, on est de Fontainebleau. Ça barde, là-bas. ».

Et il se tut.

La femme, plus loquace, expliqua :

— « Hier soir, un officier du 7e dragons, qui loge sur notre palier, on est venu lui dire de faire sa cantine, en vitesse. Et puis, au milieu de la nuit, on a été réveillé par le piétinement des chevaux. La cavalerie avait reçu l’ordre de partir. »

— « Pour ou ? » interrogea la caissière.

— « On ne sait pas. On s’est mis sur le balcon. Toute la ville était aux fenêtres. On n’entendait pas un cri, pas une parole. Ils ont filé comme des voleurs… sans musique, en tenue de campagne… Après, ç’a été le tour des trains régimentaires, les voitures, avec le barda… Ça n’en finissait plus de passer : ç’a duré jusqu’au matin. »

— « À la mairie », reprit l’homme, « on a affiché un ordre de réquisition des chevaux, des mulets, des voitures, — même du fourrage ! »

— « Tout ça sent mauvais », constata le caissier d’un air intéressé, presque satisfait.

— « La réserve de la territoriale est déjà appelée », affirma quelqu’un.

— « Les vieux ? Pensez-vous ! »

— « Parfaitement ! » dit le garçon, s’arrêtant de servir. « Paraît qu’il faut du monde d’avance pour garder les ponts, les embranchements, enfin tout ce qui risque… Je le sais : mon frangin, qui a ses quarante-trois ans pourtant, et qui habite près de Châlons, il a été convoqué à la gare. Paraît qu’ils lui ont fichu un vieux képi sur le crâne, des cartouchières sur son veston, un fusil dans la main, et hardi ! viens que je te poste en sentinelle au viaduc ! Et, vous savez, ça ne plaisante pas : pour approcher des ponts, faut une carte. Sans ça, l’ordre est de tirer ! Paraît qu’il y a déjà des espions qui rôdent autour. »

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