Les derniers jours du paradis
- Автор: Уилсон Роберт Чарльз
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Denoël
- ISBN: 978-2-207-11644-9
- Переводчик: Gilles Goullet
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «Les derniers jours du paradis». Краткое содержание книги:
— Mon mari et moi n’avons pas de secrets l’un pour l’autre.
— Vraiment ? Voilà qui ne serait pas banal. Mais bien entendu, je ne devrais pas parler de ces choses-là du tout. M. Beck m’en voudrait beaucoup. Mais je me suis rendu compte que je m’en fichais un peu. J’en ai assez de M. Beck. Je préfère la compagnie des gens peu enthousiastes. J’entends par là des gens moins fortement partisans. M. Beck se voit comme un guerrier. À ses yeux, aucun d’entre nous ne fait un soldat satisfaisant. Certains d’entre nous n’ont pas envie d’être soldats du tout, à son plus grand dégoût. Je suis désolée, vous aimeriez qu’on parle d’autre chose ? Je peux être assommante quand je bois. À ce qu’il paraît.
— Pas du tout. C’est rafraîchissant d’avoir un autre point de vue.
— Par opposition à celui de votre mari ?
— Il a pour M. Beck légèrement plus d’estime que vous.
— Oui, je suis en minorité. Je l’admets. Je pense qu’il y a des vérités que M. Beck ignore, malheureusement.
— Lesquelles, par exemple ? »
Amélie hésita. Elle passa une main dans ses cheveux, coupés dans un style que Nerissa n’avait jamais rencontré : on aurait dit des ailes sombres et luisantes. « Chacun des participants à notre réunion représente une discipline donnée. Dans mon cas, l’astronomie. Je suis astronome. Vous avez déjà regardé dans un télescope, Nerissa ?
— Une fois ou deux.
— Les télescopes optiques sont dépassés. De nos jours, on observe le ciel à des longueurs d’ondes invisibles. Ou avec des plaques photographiques. L’œil nu n’est pas fiable, pour l’observation. Mais j’ai été élevée par un passionné d’astronomie. En Normandie, dans l’ouest du pays. Mon père y possédait une grande propriété. Des terres cultivées. Loin des grandes villes. Avec un ciel noir, la nuit. Les étoiles étaient constamment présentes. Elles m’ont fascinée, tout comme elles fascinaient mon père. Il trouvait une certaine noblesse à l’acte de regarder dans un télescope. Nous autres humains sommes de petits animaux sur une planète insignifiante, mais quand nous regardons le ciel… quand nous comprenons que les étoiles sont des soleils lointains… nous commençons à appréhender un univers entier.
« Enfant, ça m’a captivée. Bien entendu, j’ai envisagé la possibilité que d’autres mondes orbitent autour de ces soleils lointains. Peut-être des mondes habités. Des planètes avec des civilisations comme la nôtre, par exemple, mais plus primitives ou plus avancées. Rêveries d’enfant, mais même un scientifique peut avoir ce genre d’idées.
« Une fois adulte, j’ai découvert qu’une carrière dans l’astronomie moderne était plus terre à terre que je m’y attendais. Mon projet de troisième cycle consistait à étudier la couche propagatrice, la radiosphère, à l’aide d’interférométrie haute fréquence. Mon travail a rencontré certaines résistances. J’avais du mal à obtenir de l’aide ou du temps de recherche sur la plus grande parabole. Je vous passe les détails… Une collègue titulaire dans une autre université est tombée sur mon travail et m’a présentée à la Correspondence Society. » Amélie eut un sourire contrit. « J’ai compris beaucoup de choses.
— Vous croyez ce qu’ils vous ont dit ? Vous croyez que la radiosphère est vivante ?
— On m’a fourni les preuves et laissée en tirer mes propres conclusions. Vous n’y croyez pas, vous ?
— Je ne suis pas scientifique. On doit pouvoir dire qu’Ethan m’a convaincue. Que sa conviction l’a fait.
— La vie, la vie d’un autre monde, et presque à portée de main. Au début, ce n’était qu’une supposition, mais les preuves sont à présent irréfutables. En partie grâce au travail de votre mari. Les petites graines incrustées dans les prélèvements de glace ancienne. Pensez-y, une espèce de légère neige de vie extraterrestre, très diffuse, qui tombe doucement du ciel et s’accumule au fil des siècles. Et pas morte, mais encore vivante, d’une certaine manière. Nous sommes enfermés dans un organisme qui facilite nos communications et nous pousse, en tant qu’espèce, dans une certaine direction. »
Nous gère comme un troupeau, avait dit un jour Ethan, comme font certaines fourmis avec les pucerons.
« C’est une vérité merveilleuse, terrifiante et très désagréable à entendre. » Amélie fit en direction du ciel — ou plutôt du plafond — un geste qui manqua expédier son verre sur le sol. « Depuis quelques années, on se console en se disant que la relation entre nous et cette entité est symbiotique. Vous connaissez ce mot ? Mutuellement profitable. Elle préserve et accroît la paix dans le monde, et en échange… ah, ce qu’elle prend en échange est matière à débat. Mais M. Beck est plus pessimiste. Il soupçonne cette relation d’être purement parasitaire. Ce que l’hypercolonie veut, elle finira par le prendre. Elle se mêle de nos affaires dans un but purement égoïste. Si elle ne veut pas qu’on se fasse la guerre, c’est pour éviter que nous mettions au point les armes qui pourraient servir à nous défendre.
— Vous pensez que c’est le cas ?
— Je n’en sais rien. Les preuves sont controversées. Mais pensez à ce que ça implique, si M. Beck a raison. Il y a une forme de vie distribuée dans l’espace galactique, et elle dépend pour sa survie de l’exploitation de civilisations comme la nôtre. Qu’est-ce que ça signifie ?
— Je suppose… eh bien, que ça veut dire que les civilisations comme la nôtre sont assez courantes.
— Oui, peut-être. Du moins assez pour avoir joué un rôle dans l’évolution de cette entité. De cette entité parasite. Cette entité parasite qui prospère. Le parasite est là, tout autour de nous… » Amélie se pencha au point que Nerissa sentit son haleine alcoolisée. « Mais où sont ses victimes précédentes ? Où sont ces autres civilisations comme la nôtre ? Pourquoi ne nous ont-elles pas prévenus ? Pourquoi ne sont-elles pas là pour nous aider ?
— Je n’en sais rien. Peut-être que ce n’est pas possible pour elles, peut-être qu’elles s’en fichent…
— Ou peut-être que le prédateur, après avoir dévoré sa victime, n’en laisse qu’un cadavre. »
La climatisation du bar était un peu trop forte. Nerissa frissonna.
Amélie hocha la tête. « Vous comprenez, je crois. Et c’est pour ça que je ne prends plus aucun plaisir à regarder dans un télescope, comme autrefois où il y avait toutes ces merveilleuses possibilités. Maintenant, quand je regarde les étoiles, je pense plutôt mort. Tuerie. Nature aux crocs et aux griffes rouges.
— Les crocs et la griffe ensanglantés », corrigea Nerissa. Consciemment ou non, Amélie citait Tennyson. Un passage sur « l’homme », cette abstraction victorienne, Qui croyait trouver en Dieu l’amour en vérité/Et en l’amour l’ultime loi de la Création — / Malgré que la Nature, les crocs et la griffe ensanglantés/Par la rapine, protestât à grands cris contre sa croyance —
— “Les crocs et la griffe ensanglantés.” Exactement.
— Et vous reprochez à Beck d’avoir changé votre manière de voir le ciel.
— Ah, non, ce n’est pas ça que je lui reproche. » Amélie eut un sourire amer. « Non, je reproche à M. Beck de me faire des avances très grossières quand nous sommes seuls dans sa chambre et de dénigrer ensuite mes travaux parce que je les ai repoussées. Mais il est comme ça. » Elle se leva soudain et sa chaise vacilla. « Je pense que M. Beck se fait tout autant d’illusions que le reste d’entre nous. Il caresse simplement une illusion plus militante. Prenez garde à votre mari, Nerissa. Je veux dire, surveillez-le. Protégez-le. Parce qu’il a l’air terriblement impressionné par les idées de M. Beck. Et je pense que les idées de M. Beck sont franchement dangereuses. »