Les derniers jours du paradis
- Автор: Уилсон Роберт Чарльз
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Denoël
- ISBN: 978-2-207-11644-9
- Переводчик: Gilles Goullet
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «Les derniers jours du paradis». Краткое содержание книги:
Je ne sais pas ce que c’est que ce truc, a dit Bastián, et il ne plaisantait pas, pour une fois. Peut-être qu’ils font fonctionner une espèce de haut-fourneau. Mais il savait bien que non.
Je voyais que ça l’intriguait. On en a parlé de temps en temps les deux semaines qui ont suivi. Mais on était très occupés. Il y avait beaucoup d’arrivages pour la mine. Autre truc bizarre : rien ne revenait jamais dans l’autre sens. Pas de cuivre, pas de minerai, rien de brut ni de raffiné. Un jour, j’ai demandé à un des camionneurs en chemise blanche comment ça marchait. Ils avaient creusé un puits sec ou je ne sais quoi ? Il m’a regardé comme si j’étais un insecte qui s’était glissé dans sa botte pendant la nuit. Non, on n’a pas encore fini la mise en service, qu’il a dit. Tout en regardant ma chemise à l’endroit où il y avait mon nom brodé. Et en notant un truc sur son papier.
Le lendemain, le chef d’équipe m’a pris à part pour me sermonner, occupe-toi de tes oignons, fais ton boulot et laisse les chauffeurs faire le leur, bla bla bla. Si tu veux garder ton boulot, tu ferais mieux de la fermer et de cesser d’enfiler des perles. Ça ne m’a pas vraiment gêné, vu que j’en étais arrivé à un point où j’avais mis suffisamment de ma paye de côté pour continuer ma route. Et personne ne m’en voudrait, apparemment.
Il n’y aurait peut-être rien d’autre à raconter si Bastián n’était pas allé à Antofagasta passer une de ces fêtes chiliennes, j’ai oublié laquelle, celle de la Vierge, de Pierre et Paul ou de Je-ne-sais-qui, avec ses copains du port où il travaillait avant. Il en est revenu avec deux bouteilles de pisco. On n’avait pas le droit de boire au camp, mais il a soudoyé un garde. Si bien qu’un vendredi soir on s’est installés pour partager une bouteille à un endroit derrière les entrepôts où personne ne nous verrait. On s’est biturés tranquillement en se plaignant du boulot. Et puis la lumière est revenue, plus brillante, cette fois. Comme un câble tendu entre le désert et les étoiles. Et on a eu je ne sais comment l’idée stupide de prendre une des Toyota du parc automobile pour partir vers l’est, au moins un peu, juste pour voir si on pouvait se faire une idée de ce qui se passait.
Vous savez ce qu’on dit de la curiosité, hein ? C’est un putain de vilain défaut.
Eugene Dowd interrompit son monologue pour se mettre à repeindre la Ford au pistolet. Le bruit du compresseur et la puanteur de la peinture chassèrent Cassie à l’extérieur. Thomas était captivé par ce que Dowd faisait sur la voiture et Cassie accepta de le laisser regarder du moment qu’il restait derrière la porte en verre du bureau à l’étage… Un ventilateur serti dans le mur du garage évacuait la majeure partie du nuage d’uréthane, mais Cassie ne voulait pas qu’il en respire du tout. Beth se porta volontaire pour rester avec lui là où elle pouvait regarder Dowd, elle aussi. Cassie avait remarqué qu’elle ne cessait de le regarder depuis leur arrivée et que Dowd lui avait retourné, avec intérêt, chacun de ses fréquents coups d’œil.
Dehors, le ciel était dégagé et la température plutôt douce pour décembre. Cassie passa devant le bruyant carillon éolien de Dowd en contournant le garage jusqu’à un lopin de terre battue, à l’abri du vent, où on avait installé deux antiques chaises de jardin. Elle eut la surprise de trouver Leo en train de lire sur l’une d’elles.
De lire un livre. Le Pêcheur et l’Araignée, celui écrit par l’oncle de Cassie. Elle regarda avec incrédulité la couverture jaune abîmée. « C’est le mien, Leo… où tu l’as pris ? »
Il tressaillit, leva les yeux. « Salut, Cassie.
— Le bouquin, rappela-t-elle d’un ton ferme.
— Oh. Désolé. Ouais, c’est le tien. Je l’ai attrapé en quittant la chambre d’hôtel à Jordan Landing. »
Cassie pensait l’ouvrage perdu. Elle ne savait pas si elle devait être reconnaissante à Leo de l’avoir sauvé ou furieuse qu’il n’ait pas pris la peine de le lui rendre.
Il ajouta, un peu penaud : « Je ne pensais pas que ça te gênerait… »
Elle se posa sur la fragile assise en toile de la seconde chaise. Elle s’imagina passer à travers, rester le cul coincé entre les montants en aluminium. Voilà qui serait charmant. « Non. Je veux dire, je ne crois pas que ça me gêne. Mais je tiens à le récupérer. Tu le lis vraiment ? »
Il haussa un sourcil. « Oui, c’est bien moi et je suis en train de le lire. Ça t’étonne ?
— Je ne sais pas trop. C’est juste que je ne t’aurais jamais imaginé…
— Du genre à lire des livres ? »
Franchement, non, même si elle était moins surprise qu’elle l’aurait été par le passé. Le doigt de Leo indiquait à quel endroit il avait interrompu sa lecture. Il en était plus ou moins à la moitié. « Et alors, qu’est-ce que t’en penses ?
— C’est le bouquin de ton oncle, pas vrai ?
— Oui.
— Sur les insectes.
— Il les a étudiés.
— Mais en fait, ça parle de l’hypercolonie. »
Elle fut contente qu’il l’ait compris. « En quelque sorte, ouais. »
Il leva la tête vers le ciel. « Je pensais à la manière dont on nous racontait ça à l’école. La grande découverte. Marconi faisant rebondir des signaux depuis Terre-Neuve jusqu’en France. La couche radio-propagatrice. »
Cassie hocha la tête.
« Mais c’est vivant. Et c’est de ça que ton oncle parle là-dedans, entre les lignes, du moins. L’hypercolonie est une espèce de ruche. »
C’était une idée qui avait longtemps causé des difficultés à Cassie. Elle pouvait comprendre que l’hypercolonie était un nuage diffus composé de minuscules cellules qui entourait la Terre, chacune fonctionnant comme un neurone dans une espèce de cerveau. Un énorme cerveau bizarre autour de la Terre. Ça, d’accord, ça allait. Il interceptait les signaux radio de l’humanité, les analysait et les modifiait très légèrement avant de les renvoyer, et les gens trouvaient ça utile.
Tout cela était banal pour la Society. Et puisque l’hypercolonie était une espèce de cerveau, Cassie comprenait qu’elle pourrait être intelligente. Il fallait qu’elle le soit, vu ce qu’elle faisait. Certains des premiers théoriciens de la Society avaient même essayé d’entrer en contact avec elle : par l’intermédiaire de signaux diffusés sur des fréquences inutilisées, ils avaient expédié des formules mathématiques simples ou même des questions en anglais élémentaire en espérant recevoir une réponse. Ils n’en avaient reçu aucune.
Grâce aux mathématiciens et aux cybernéticiens de la Society, et en large partie à son oncle, on avait fini par comprendre que l’hypercolonie fonctionnait sans la moindre volonté consciente. Elle ne savait rien ni sur elle-même ni sur son environnement, tout comme une carotte ne comprend ni le concept d’agriculture biologique ni la couleur orange. Elle ne faisait que vivre et croître, exploitant sans réfléchir les ressources à sa disposition : vide, roche, lumière du soleil, autres êtres vivants. Ses pouvoirs approchaient à certains égards ceux d’un dieu, mais d’un dieu insecte : sans esprit et potentiellement mortel. L’oncle de Cassie s’en était aperçu, et même s’il ne pouvait parler nommément de l’hypercolonie dans son livre, Leo avait raison : c’était entre les lignes, page après page.
Il la regarda d’un air maussade : « On pourrait trouver difficile de détester quelque chose d’impossible à voir et à toucher. Mais non. Je déteste vraiment cette saloperie. Je la déteste autant que mon père. Vu ce qu’on sait, la seule chose honorable à faire d’après lui était de déclarer la guerre.